Accueil > Des mots importants > Race et racismes > Ingérence gallicane

Ingérence gallicane

Napoléon, Darmanin et la grammaire antisémite (Deuxième partie)

par Noémie Emmanuel, Sarah Benichou
5 mai 2021

« Napoléon Bonaparte est une part de nous-même » déclare aujourd’hui Macron, alors qu’il célèbre l’empereur. Dans son hommage, il déclare « ne rien [vouloir] céder à ceux qui prétendent effacer le passé au motif de l’idée qu’il se font du présent ». Parce que nous ne voulons justement pas effacer le passé, nous proposons de revenir sur une des nombreuses controverses provoquées par la mémoire de l’Empereur esclavagiste : ses propos sur les Juifs, repris sans la moindre réserve critique par le ministre de l’Intérieur dans son dernier livre. Nous constatons que, globalement, le libelle du ministre de l’Intérieur, sorti le 3 février dernier, a suscité extrêmement peu d’analyses tant dans la presse que dans le monde politique ou intellectuel (Edwy Plenel a rapidement réagi, mais il a été bien seul). Nous prenons acte du fait que le racisme fondant nombre de discours politiques, intellectuels et médiatiques depuis de nombreuses années dans ce pays est tellement banalisé qu’il semble devenir invisible. Parce que nous considérons l’absence de critique vis-à-vis de tels discours comme un danger majeur, nous proposons de réaliser, ici, une analyse spécifique des passages relayant des clichés européens séculaires visant les Juifs et, ce faisant, de rappeler les logiques idéologiques à partir desquelles s’épanouit l’antisémitisme, mais également, selon nous, l’islamophobie [1].

Partie précédente

À travers son livre, Darmanin entend proposer, comme son titre l’indique, un « manifeste pour la laïcité ». Le ministre aurait pu se contenter d’ancrer son « manifeste » dans l’histoire de la Révolution française, il aurait pu aussi se contenter de revenir à la séparation établie par la loi de 1905. Il ne l’a pas fait : s’il mentionne, bien sûr, ces deux épisodes, il choisit en tout cas d’inscrire son projet politique à l’égard des musulmans dans la continuité du moment napoléonien – donc d’un moment impérial, national-belliciste, esclavagiste, colonialiste et antisémite. Comment comprendre qu’il se réfère à Napoléon pour parler de laïcité alors, que celui-ci déclarait sans détour que les décisions prises par le « Grand Sanhédrin » étaient « destinées à être placées à côté du Talmud pour être articles de foi et principes de législation religieuse » ?

Un article du Monde, paru le 8 avril dernier, nous apporte quelques clés. Il est consacré à Louis-Xavier de Thirode, « conseiller des cultes et de l’immigration » [2]. Celui-ci serait, selon des membres du cabinet du ministre de l’intérieur le « ghost-writer » de l’opuscule - ce que le ministre dément. Pour Le Monde, de Thirode serait « partisan d’une laïcité radicale » et défenseur d’une vision « gallicane ».

Mouvement politico-religieux ancré dans la France de l’Ancien Régime, le gallicanisme affirme « la liberté » de l’Église française et la supériorité du pouvoir du Roi de France face aux prétentions du pape. Comme le rappelle Le Monde, les gallicanistes aspirent à « un contrôle strict des religions administré par l’État ». Ni la séparation entre les Églises et l’État, ni les libertés religieuses ne sont donc constitutives de ce mouvement. Son objet est plutôt d’affirmer l’indépendance de l’Eglise française et de son Roi (« très chrétien ») contre les velléités politiques du Pape et de Rome. Or, c’est à cette tradition que le conseiller du ministre s’arrime. L’un des anciens collaborateurs de Louis-Xavier de Thirode résume dans Le Monde :

« Il a toujours considéré que l’État, l’administration, devait mettre les cultes au pas. »

Drôle d’idée, donc, de présenter ce conseiller comme un « partisan d’une laïcité radicale ». Être « radical », c’est s’intéresser à la « racine » des choses, des idées, des mouvements ou des dynamiques sociales et politiques. La « laïcité radicale » viserait donc un principe fondateur, en l’occurrence la séparation des autorités politiques et religieuses, et des pratiques politiques qui mettraient en œuvre ce principe de manière claire, forte, « radicale ». On serait donc très loin de l’administration – d’inspiration gallicane – des religions par l’État.

« Le long et continu combat de l’État pour imposer le gallicanisme », tel est le titre du premier chapitre du livre du ministre de l’intérieur. C’est dans ces premières pages que l’auteur développe son récit mythifié de la politique napoléonienne à l’égard des Juifs. Dans un improbable embrouillamini, il mobilise pêle-mêle Saint-Louis (un roi antijuif, au demeurant [3]), Philippe Le Bel (un roi antijuif, encore [4]), gallicanisme, Concordat, mise sous tutelle des Juifs, République et laïcité. Il y définit opportunément et laconiquement le gallicanisme comme une « prise de distance de la France » avec le pouvoir religieux. Pour l’auteur, « cette distance vis-à-vis du pape, et donc vis-à-vis de tout pouvoir spirituel » est « propre à la France et a fait naître peu à peu le gallicanisme, c’est-à-dire la prééminence du pouvoir politique sur les prétentions papales. » [5]

Le ministre de l’intérieur rattache donc audacieusement son Manifeste pour la laïcité à cette tradition gallicaniste française alors qu’elle n’est pas autre chose qu’une proposition d’agencement et d’équilibrage des tensions entre deux pouvoirs politiques forts et « de droit divin ». Rien d’une séparation entre autorité religieuse et politique ne s’y loge. La laïcité inscrit pourtant dans la loi l’impossibilité pour l’État d’organiser ni de régir les cultes et les pratiques religieuses d’une quelconque façon : elle affirme, a contrario, la séparation des autorités politiques et religieuses. Dans ses principes, elle est ainsi radicalement incompatible avec le gallicanisme – tandis qu’elle est, absolument, compatible avec l’ensemble des pratiques religieuses présentes dans ce pays : elle doit en garantir tant la liberté que l’exercice.

Loin d’être une version « radicale » de la laïcité, la doctrine du ministre de l’intérieur est totalement autre chose : une politique ancrée ouvertement dans un projet d’inspiration gallicaniste qui vise, non pas la séparation mais l’ingérence étatique dans l’administration des cultes, et plus spécifiquement du culte musulman.

Dernière partie : Le complotisme comme boussole

Notes

[1Parce que l’antisémitisme est une tradition intellectuelle et politique millénairement ancrée en France, mais très rarement caractérisée comme telle, nous pensons qu’une étude précise des mécanismes et référents sur lesquels celui-ci s’articule n’est pas superflue. Nous faisons nôtre, ici, le rappel que les Juif·ves VNR ont fait lors de la commémoration de l’insurrection du ghetto de Varsovie le 18 avril dernier à Paris : « Le soi-disant devoir de mémoire ne permet pas de lutter contre l’antisémitisme. En effet, enseigner la Shoah à l’école, sans analyser le processus de racialisation des Juifs à l’œuvre depuis le Moyen-Âge, et sans montrer comment il est encore prégnant aujourd’hui, ne permet pas de lutter contre l’antisémitisme ».

[2L’association de ces deux éléments est à souligner car il n’est ni évident ni anodin.

[3Louis IX, dit Saint-Louis, fut le premier roi de France à imposer (sur prescription papale) le port d’un signe distinctif aux Juifs sur leur vêtements sous peine d’amende, de châtiment ou d’expulsion : la rouelle était une pièce de tissu jaune de forme ronde, dont certains historiens disent qu’elle n’est pas sans évoquer la figuration d’une pièce de monnaie (on se rappelle des 30 pièces d’argent de Judas).

[4Philippe IV, dit « Le Bel », signa un édit d’expulsion des Juifs du royaume en 1306 qui, du même mouvement, annulait toutes leurs créances.

[5Gérald Darmanin, Le séparatisme islamiste - Manifeste pour la laïcité, Ed de l’observatoire, p.16