Plutôt que de partir d’un désir qui serait au fondement de tout, le livre Les choses sérieuses, publié il y a deux ans [1], se penche sur les pratiques (se parler, se regarder, s’envoyer des messages, se toucher etc.) qui font naître progressivement des sujets amoureux. Raconter non pas un sentiment irréductible mais une expérience sociale. Le livre passionnera les sociologues et, parce qu’il invite à réexaminer autrement les traces laissées par nos amours passées, il touchera assurément les ex-adolescent·es que nous sommes (quant aux parents qui s’y aventureraient, les peurs que suscite la vie amoureuse de leur progéniture se déplaceront peut-être vers d’autres questions).
Au cœur de l’expérience amoureuse des 15-20 ans, il y a des liens et des affects profondément intriqués aux rapports de domination. Mais – c’est la thèse du livre – ces rapports de domination ne déterminent pas entièrement ce qui se passe quand on s’aime. Rire ou pleurer, décider ou subir, connaître la souffrance ou le plaisir, l’ennui ou l’exaltation, vivre la gêne ou l’élan : les filles et les garçons ne se retrouvent pas également dans ces situations. Les premières subissent, via la conjugalité, une forme d’appropriation, calque des rapports de pouvoir disséqués par Colette Guillaumin.
Tout l’intérêt et la nécessité d’enquêter auprès des adolescent·es réside pourtant dans cet autre résultat : ce qui se passe dans la relation amoureuse à l’adolescence contribue, de façon décisive, à construire les rapports de genre qui régissent le monde adulte. Pourquoi ? D’abord parce que, plus qu’un espace de liberté, la mise en couple est la manifestation d’une norme extrêmement contraignante mais quasi unanimement intériorisée. Elle n’est pas la suite logique, l’aboutissement d’inclinaisons inhérentes à l’entrée dans l’adolescence. Elle apparaît plutôt comme un passage obligé de la vie adolescente, structurée par cette ligne de partage entre celles et ceux qui ont fait leurs preuves conjugales et celles et ceux qui désormais, aux yeux de leurs pairs comme aux leurs, se retrouvent célibataires.
Rejoindre les premiers·ères nécessite un apprentissage, qui n’a rien d’évident tant les filles et les garçons ont vécu jusque-là dans des mondes à part. Comment passer autant de temps ensemble, trouver des choses à faire et à se dire alors que les activités et les goûts sont, depuis si longtemps, si différents et surtout quand l’idée d’une différence (entre les filles et les garçons) a été inlassablement répétée ? L’apprentissage du couple est univoque – c’est celui du couple hétérosexuel –, mais il n’est pas moins laborieux. Et les témoignages sont plus déceptifs qu’enflammés. Que faire avec des filles qui ne font même pas bien semblant de s’intéresser au foot ? Et comment, pour les filles de la campagne, arriver à « parler », ne serait-ce que des sujets de prédilection des garçons, « le cul et les tracteurs » (p. 145) ?
De façon plus impitoyable encore, l’aventure amoureuse est aussi l’occasion d’apprendre des rôles genrés. Elle est l’école par excellence, certes pacifique et implicite, de la domination par la différence. La conjugalité s’accompagne en effet d’un devenir femme et homme, par le biais d’une série de rôles attendus qui forment le squelette durable de la hiérarchie de genre. Être un homme signifie pour les garçons ne pas être un « pédé », valoriser l’entre-soi masculin, mettre à distance tout ce qui est associé au féminin et affirmer sa puissance à travers le contrôle et la sexualité.
Aux filles, soumises à l’obligation d’être « féminine » mais jamais « pute », reviennent la sentimentalité et la tâche ardue de trouver « le bon », c’est-à-dire celui avec lequel conjugalité, sentiments et sexualité se combineront. Cet ordre du genre se construit bel et bien par la sexualité, ici saisie à travers des mots, des images, et des scripts sexuels (même si les pratiques sexuelles en tant que telles sont de façon un peu surprenante peu explorées dans le livre), qui calque par exemple la première fois « sur le scénario du viol » : les garçons prennent, les filles se donnent.
Parfois enthousiastes mais souvent surpris·es, perplexes, insatisfait·es ou perdu·es, garçons et filles errent, pataugent et relativement démuni·es, apprennent finalement en mimant les adultes. Le vocabulaire de la « performance » (Judith Butler) apparaît, dans la tranche d’âge étudiée, particulièrement convaincant. Par ailleurs, la démonstration est faite à nouveau avec ce livre : dévoiler des rapports de domination n’empêche pas de saisir des marges de manœuvre, de repérer des figures de contestation (les filles non-binaires ou les garçons manqués), et surtout de mettre en évidence de grandes variations.
Le devoir d’aimer est indissociablement pour les filles un devoir de respecter les garçons, mais cela ne s’organise pas de la même manière dans tous les milieux sociaux. C’est important de le préciser : Isabelle Clair a mené trois enquêtes, successivement dans le temps, dans un quartier d’habitat social de banlieue, dans un milieu rural et à Paris. Et il faut saluer, car l’autrice l’évoque très – trop – rapidement, l’ampleur rare du travail empirique ici restitué, mené sur une vingtaine d’années, sur la base d’entretiens et de relations suivies.
L’articulation avec la classe sociale est précieuse. La liberté de mouvement des filles de la bourgeoisie parisienne s’oppose aux restrictions imposées aux classes populaires périurbaines et rurales, tenues par ailleurs à une certaine loyauté face à la stigmatisation sociale dont font l’objet les hommes de leur milieu, « racailles » ou « ploucs ». La liberté de tester (et plus largement le « goût de la liberté » propre, selon Pierre Bourdieu, aux classes supérieures) est plus limitée chez les jeunes de milieu défavorisé, contraints de se projeter plus vite dans la vie professionnelle, et donc adulte. De façon générale, un des mérites du livre d’Isabelle Clair est de démontrer et d’illustrer l’idée que la sexualité (comme la culture) modèle les goûts et les dégoûts sociaux.
Dans tous les milieux, il est permis d’essayer, la sexualité est autorisée, mais l’aventure est semée d’embûches, souvent cruelles et pas toujours exaltantes. On est frappé, à la lecture de l’enquête, par le peu d’autonomie dont disposent finalement les adolescent·es pour s’aménager sinon inventer leurs propres façons de s’aimer. Toute une littérature et une filmographie nous les représente vivre leurs premiers émois amoureux en cachette des parents, loin d’eux, voire contre eux. En réalité, les parents ne font pas que surveiller des adolescent·es en quête de transgression et évoluant dans leur monde à eux-elles. Parfois récalcitrant·es, parfois dans le secret et dans le conflit, ces derniers·ères apprennent finalement très bien à être comme leurs aîné·es.
La reproduction apparaît tellement forte qu’il est difficile de ne pas voir la vie amoureuse ainsi décrite comme une manifestation de la domination adulte dont parle Yves Bonnardel. Au fond, si les enfants ne choisissent ni leur famille, ni leur école, ni leur éducation, ni leurs représentants politiques, ils se voient aussi inculquer la fétichisation du couple hétérosexuel – un défi pas moins vertigineux qu’un programme de bac à apprendre ou un dossier de Parcoursup à remplir. De fait, ce qui est en jeu – l’ordre du genre – n’est pas mince. Il était important de mettre ces mécanismes en évidence pour contrer les représentations existantes de jeunes générations forcément plus « libres ».
Le livre est conséquent (presque 400 pages) et les extraits d’entretien sont fort heureusement nombreux. Ils le sont suffisamment pour donner à voir le matériau d’une enquête formidable, qu’on n’aurait sans doute pas suivie avec autant de plaisir sans avoir accès aux mots des enquêté·es. Ces extraits laissent aussi la lectrice imaginer la multitude des interactions sur lesquelles se sont bâties les relations suivies entre la sociologue et les adolescent·es, mais ils conduisent aussi à se poser la question suivante : comment Isabelle Clair s’est-elle positionnée face aux demandes de conseils qu’on peut deviner dans les propos des filles et des garçons en quête de confidente ? A-t-elle esquivé ou répondu « en féministe » ? Comment refuser son approbation ou sa désapprobation sans risquer de briser la confiance ?
Au-delà de ces questionnements, on ne peut que goûter, dans ces extraits enserrés par une écriture sociologique plaisante mais sans concessions, ce qui reste parfois d’insouciance, d’humour et de goût du jeu. Certes le propos d’Isabelle Clair s’inscrit dans les grands récits de ces lois implacables, celles qui pèsent sur les « sentiments (...) maculés par l’argent », décrits par exemple dans le roman Les beaux quartiers d’Aragon. Déployant un regard profondément original et subtil sur les élans du coeur, regard qui laisse aussi entrevoir le changement, la sociologue montre comment ces jeunes en viennent à adhérer aux règles d’un seul jeu. Pour devenir, en d’autres termes, des gens sérieux.


