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Le fantôme de Flora Tristan (Fin)

Le Polar de l’été

par Abe Zauber
26 août 2008

« On avait beaucoup parlé, en 2003, du lycée Flora-Tristan de Villiers-sous-Bois. L’affaire Fatima, cette jeune fille qui refusait d’enlever son voile islamique, avait relancé la polémique qui avait abouti à une loi de prohibition. Plusieurs des protagonistes de cette histoire viennent, véritable série noire, de trouver la mort. Maurice Mikoyan, ancien professeur du lycée, est retrouvé assassiné – et sa femme, soupçonnée du meurtre, crie son innocence depuis la maison d’arrêt. Un autre ancien professeur, Jacques-Alain Grosjonc, connu pour son engagement dans l’extrême gauche, était mort accidentellement deux jours plus tôt. Puis c’est l’ancien proviseur du lycée, Marcel Le Bihan, qui est décédé, dans un accident tellement semblable qu’il est difficile de ne pas être troublé par la coïncidence. Et hier, c’est le CPE du lycée, Thierry Bouquetin, qui a trouvé la mort à la suite d’une agression, à quelques pas du lycée. Rien ne permet en l’état actuel de dire si ces morts ont quelque chose à voir les unes avec les autres, et si cette série de décès a quoi que ce soit à voir avec l’affaire Fatima. Aucune enquête policière ne semble être en cours sur l’ensemble de l’affaire. Mais n’est-ce pas à la presse d’attirer l’attention de la Justice ? » (Camille Leclère, Le Parisien).

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Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8

Chapitre 9 Chapitre 10 Chapitre 11 Chapitre 12

Chapitre 13 Chapitre 14 Chapitre 15 Chapitre 16

Chapitre 17 Chapitre 18 Chapitre 19 Chapitre 20

Chapitre 21 Chapitre 22 Chapitre 23

Chapitre 24

« Et tu l’as laissée repartir comme ça ? » demanda Camille.

- Je ne suis ni flic ni juge. Mon métier n’est pas de faire régner l’ordre. Moi, mon job, il
est fini depuis que Solange Mikoyan est libre. Et encore, mes deux derniers jours n’ont pas été payés, et ne le seront sans doute jamais.

- Mais enfin, tu as connaissance d’un crime… Et même de plusieurs… Tu dois le dire à la police, c’est obligé…

- Tu en as connaissance aussi, maintenant. Si tu veux aller à la police, tu es libre.

Martin Charlot et Charles Forest étaient sous les verrous. Aux abois, Charlot était allé menacer Forest avec un pistolet, lui demandant de faire quelque chose pour lui, pour lui éviter la faillite. Forest avait appelé la police. Et au cours de sa garde à vue, Charlot avait passé des aveux complets. Sur le trafic d’ouvriers sans-papiers, sur les commissions occultes de ses marchés, et aussi sur l’assassinat de Maurice Mikoyan. Solange avait été libérée dans les heures qui suivaient. Le juge d’instruction de Bobigny poursuivait l’enquête sur la mort de Thierry Bouquetin, en examinant une nouvelle piste : l’activité de la victime dans la défense des sans-papiers de Vladivostok.

Charlot avait fait plus qu’avouer. Il avait clairement suggéré que Forest avait en outre tué sa maîtresse. Et le Maire de Villiers-sous-Bois était mis en examen également de ce chef. On avait retrouvé chez lui les clés de la jeune femme, et ses empreintes digitales un peu partout dans le studio, alors qu’il avait formellement nié y être jamais allé. Sa femme avait immédiatement entamé une procédure de divorce. Gérard Landais s’était constitué partie-civile. À toutes fins utiles, on avait en outre mis Charlot en examen du fait de complicité.

Seul Michel Aaronovitch comprit que l’accusation était fausse. Charlot était manipulé par les intégristes, qui organisaient le marché des travailleurs clandestins, dans le seul but, avec la complicité des tenants du néolibéralisme communautariste et pour le plus grand bien de la mondialisation turbocapitaliste, de mettre fin à la tradition française du droit du travail et de nous imposer le modèle anglo-saxon de société, et une république islamique. Peu de gens accordèrent crédit à cette thèse.

Forest avait d’abord tout nié en bloc. L’accumulation des preuves l’avait amené à reconnaître les commissions occultes – les fameuses ristournes. Elles devaient bénéficier, disait-il, à Véronique Landais. Il persévérait néanmoins à nier le meurtre de cette dernière. Quant au trafic de clandestins, il y avait toujours été hostile. Mais ses aveux partiels, dès lors qu’ils n’avaient pas été spontanés, faisaient perdre toute crédibilité à ses dénégations. Le juge d’instruction était sûr de son fait, et ne se privait pas de le faire savoir.

Ted Berger évitait de trop repenser à cette histoire. Il ne pouvait même pas être sûr que son travail avait contribué à la libération de Solange Mikoyan, mais peu lui importait. Peter l’avait à nouveau relancé au téléphone. Il avait insisté pour venir à Paris, et Ted avait finalement accepté de lui envoyer l’argent du voyage. Il ne savait pas bien s’il avait eu raison. C’était bien la peine d’avoir traversé l’Atlantique, se disait-il, si c’est pour que Peter le traverse à son tour. Et même s’il détestait comme lui l’odeur du tabac, ce n’était pas sûr que Peter plaise à La Fayette.

- Tu disais il n’y a pas si longtemps que voir des assassins en liberté te gênait moins que voir des innocents en prison, insista Camille. Charlot et Forest sont bien en prison, et on les accuse d’un meurtre dont tu sais qu’ils sont innocents !

- Oui, c’est vrai.

- Et alors ?

Ted tira longuement sur son somptueux cigare, un gigantesque A de Montecristo qu’il avait déjà fumé plus qu’à moitié, et laissa s’échapper de ses lèvres de lourdes volutes bleues. Il voyait défiler dans sa tête le regard de Clara, dans l’avion, celui de Nora dans le Jardin du Luxembourg, le sourire de ce garçon croisé dans un bar, celui de Peter…

- Alors, répéta Camille ?

Il regarda un instant le journaliste dans les yeux, puis détourna vaguement la tête avant de répondre :

- Qu’ils crèvent.

FIN