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Lever la tête, une recherche encorporée

Sur le livre-événement de Pinar Selek

par Katy Barasc
5 avril 2026

En février 2026, à quelques mois de la 7ème audience de son 5ème procès, la sociologue Pinar Selek publie un livre dont le titre, d’emblée, nous engage : Lever la tête.

Livre-récit, livre-évènement qui pose le geste emblématique d’un mouvement.

Lever la tête : est-ce un appel, une injonction au voir, au regard délivré des images-écrans, de celles qui nous soumettent aux servitudes quotidiennes ? est-ce une injonction à ne pas baisser les yeux, à ne pas abandonner le corps debout, à ne pas s’incliner devant les dominants et leurs discours négationnistes ?

Oui, tout cela résonne dans le titre, une résonance à multiples voix, dans la polysémie du récit.

Si Pinar Selek place avant tout son ouvrage sous la mesure de ce geste, elle nous en donne la source, le sens originaire de ce qui vient à l’écriture, ici et maintenant : lever la tête traduit deux mots de la langue interdite kurde : ser qui signifie tête et hildan qui signifie lever.

Et nous lisons le sous-titre : La recherche interdite sur la résistance kurde.

Ainsi le geste est celui de l’insurrection, des corps qui se soulèvent face aux provocations et aux violences de l’Etat turc.

Il s’agit alors d’entendre cette polysémie évoquée plus haut, de comprendre comment le récit de Pinar Selek est l’espace interactionnel où se rencontrent l’enquête socio-historique d’une chercheuse, conduite pendant trois années sur le mouvement kurde et la recherche-de-la-mémoire-de-cette-recherche, enfoncée dans le puits sous la torture des assassins.

Livre-palimpseste, au sens quasi-littéral : texte recouvert, corps et corpus effacés… Epistémicide.

Il faut entrer peu à peu, mot à mot, en anamnèse, dés-ensevelir la recherche, la déplier, la défroisser, la redonner à la pensée vivante et redonner voix aux enquêté·es.

« Ma recherche est un organisme vivant. Elle est née et elle a continué à grandir. Elle a été enlevée et non pas avortée […] Ses matériaux sont blessés mais toujours en vie […] Pour les soigner, j’écris  ». (p.12)

Quel est, en 1995, le projet universitaire de Pinar Selek, jeune sociologue de 24 ans, déjà depuis longtemps engagée dans une pratique politique de chercheuse, dans le questionnement, qui l’accompagnera toujours, « des dispositifs et des stratégies de pouvoir, notamment des liens entre la construction sociale des corps masculins et la production structurelle du pouvoir masculin et de la violence politique ».

Elle a précédemment travaillé sur « des sujets considérés comme marginaux », sur le réseau constitué par des personnes sans domicile fixe, des prostitué·es, des trans, des gays, des gitanes, elle a créé l’Atelier des artistes de rue, cet espace libre de création collective. Elle touche déjà à ce que déteste nécessairement un pouvoir totalitaire, elle sait que la recherche transforme celle qui la fait, et qu’elle bouscule les frontières institutionnelles.

Dans son entretien, en septembre 2024, avec Narges Mohammedi, lauréate du prix Nobel de la Paix l’année précédente, Pinar Selek exprime la cohérence de sa trame épistémologique, son éthique de la recherche qui, dès ses premiers travaux, l’ont conduite vers lesdits « marginaux ». Il faut toujours redresser les identitarismes que le langage construit, et notamment ces « marginaux » essentialisés pour être invisibilisés ou réduits à la fatalité d’un sort. La langue est outil de domination, et la démarche socio-historique de Pinar Selek le mettra en évidence, des enfants des rues à la résistance interdite kurde.

A Narges Mohammedi, Pinar dira : « La question de la marginalité ne renvoie pas à un état en soi […] c’est pourquoi je n’ai jamais travaillé sur les groupes marginalisés mais sur les dispositifs et stratégies de pouvoir […] Il ne s’agit donc pas d’un rôle endossé par les victimes mais des effets de pouvoir qui peuvent avoir des multiples formes et degrés »

Lever la tête…

En 1995, Pinar Selek commence son travail socio-historique, son tissu théorique et méthodologique s’est progressivement assuré, elle s’est ouverte « à des existences éloignées de la sienne », elle porte déjà sa recherche comme un miroir où sa relation au monde ne cessera de se transformer. Elle a décidé de son objet de recherche universitaire, de sa problématique :

- expliquer la mobilisation inédite en Turquie autour du mouvement kurde

  comprendre les conditions de possibilité de ce mouvement populaire.

La démarche compréhensive de la sociologue suppose d’appréhender « les dynamiques des résistances sociales », d’accéder « aux dimensions culturelles, morales et affectives du mouvement. »

Comment une jeune intellectuelle turque peut-elle pénétrer un monde qui lui est encore étranger ? Sinon en « enquêtant », en réalisant, sur le terrain, des entretiens, grâce aux amitiés nouées à l’université avec des camarades kurdes.

La sociologue réalise une soixantaine d’entretiens, avec des personnes diversement liées au PKK : militant·es, sympathisant·es, prenant en compte les différences de génération, de genre, de classe sociale, de parcours individuel.

Le récit pourrait se continuer dans la logique attendue d’un travail de recherche universitaire : la démarche socio-historique, compréhensive, nourrie des matériaux recueillis dans un vaste espace de circulation, la nécessité d’une analyse intersectionnelle des causalités, le refus de tout dogmatisme méthodologique, de toute approche eurocentriste et évolutionniste de l’organisation sociale, tout cela devrait s’accomplir dans l’écriture heuristique finale… Enquêter sur les dynamiques sociales invisibles, les résistances quotidiennes, en proximité avec les analyses de James Scott, du « texte caché », de ces « coulisses » où se subvertissent les normes dominantes. Conceptualiser les interstices…

Mais la recherche universitaire commencée trois ans plus tôt ne déroulera pas une temporalité linéaire : la violence de l’Evènement, le 11 juillet 1998, désarticulera les deux corps de Pinar Selek, son corps visible que la torture abîmera à jamais et son corps-recherche.

Les deux corps ne font qu’un, un seul organisme, le vivant sans partition, la vie et l’écriture, la chair et la pensée, en même danger de mort.

Tout est là, sur la table de travail : tous les matériaux rassemblés depuis trois ans, recueillis dans les entretiens, transcrits avant de détruire les cassettes… pour protéger les enquêté·es, dans le respect de leur générosité, accordée au-delà du risque…

La brutalité de l’Evènement-« carnage » - selon le mot de Pinar Selek – détruit non seulement les « matériaux » de la recherche, mais enfouit leur présence -à- la mémoire dans un puits d’oubli.

Encorporée, la recherche disparait dans la décorporation du corps écartelé.

Comme une ultime ironie de l’Evènement : Pinar Selek est emmenée dans le dortoir des prisonnières politiques, celui des femmes kurdes qui recueilleront contre leur peau le corps lacéré de Pinar.

Ironie de ce moment comme s’il venait confirmer, paradoxalement, tragiquement, la posture épistémologique de la chercheuse : celle qui devient l’un des matériaux de sa recherche dans la traversée des frontières.

Elle tombe, détruite, avec la destruction de ses matériaux. Epistémicide en acte…

Il n’y a pas de distance entre la chercheuse, sujet engagée dans sa praxis et son « objet » de recherche… il y a une présence sensuelle, organique, phénoménale à « l’objet » qui déconstruit la fiction d’une posture théorique neutre. C’est en ce sens que Pinar Selek ouvre un récit, une visibilisation de la nature même de l’écriture heuristique, et des critères inhérents à un discours « scientifique ». Et le premier d’entre eux, encore dominant pour certains, est la neutralité-objectivité du savoir et des maitres-savants. Or, c’est bien de la fiction d’une posture théorique neutre, d’une a-topie de la construction épistémologique donc par là même supposée universelle, que Pinar Selek nous engage à faire la critique. Ce qui arrive comme une violence extérieure à la recherche, violence de sa confiscation, de son démembrement, éclaire l’essence de la recherche.

Les épistémologies féministes du point de vue, des anthropologues comme Nicole-Claude Mathieu, Colette Guillaumin, ou des linguistes comme Claire Michard ont porté cette critique en théorisant l’appareillage de toute démarche
heuristique. La pensée-Selek est leur compagne de résistance. Comme le sont l’ethnologue Jeanne Favret-Saada considérée en 1969 par ses pairs comme « provocatrice » à l’égard des normes de l’anthropologie, parce qu’elle écrit sa « prise » dans ses propres matériaux, et son impossibilité d’ouvrir ses notes pendant trois ans, ou Donna Haraway, dans sa généalogie de la relation entre sujet et objet de connaissance : « [Haraway prône une objectivité encorporée […] elle milite ainsi pour la production de « savoirs situés » qui travaillent des pratiques théoriques assumant et réfléchissant leurs conditions matérielles – y compris sensuelles – d’élaboration] ».

Le récit va s’écrire, il s’écrit…une anamnèse, une lente émergence des cellules qui continuaient en coulisses d’irriguer l’écriture…

Image du Trésor, de ce qui est sauvé pour des danses à 1000 têtes.

La recherche est engrammée, elle n’est pas détruite, elle repose, vivante, derrière ce qui a enténébré son désir.

Dans la construction d’une problématique, a écrit Pinar, « nous donnons naissance à un nouvel être  », nous entrons dans le mouvement de la recherche, nous lui donnons les chemins de sa navigation : il me semble qu’elle a aussi définitivement exprimé une poétique et une phénoménologie de la recherche.

Dans l’Evènement de la catastrophe, l’expérience transformatrice, « située entre sociologie, philosophie et récit » demeure.

La recherche imprimée, encorporée, enracinée, se répare dans la venue à l’écriture…

Dans un défi jeté aux politiques mortifères, dans l’irrépressible force de penser.

« Que veut dire vouloir l’évènement ?[…]
Qu’il y ait dans tout évènement mon malheur, mais aussi une splendeur et un éclat qui sèche le malheur […].
L’évènement n’est pas ce qui arrive (accident) il est dans ce qui arrive le pur exprimé qui nous fait signe et nous
 »
G.Deleuze, Logique du sens, De l’évènement (21ème série)

P.-S.

Katy Barasc est philosophe et essayiste.