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Manouchian n’est pas un héros de « roman national »

Quelques réflexions sur la campagne pour l’entrée de Missak Manouchian au Panthéon

par Pierre Tevanian
23 février 2022

« Missak Manouchian, à quand la patrie reconnaissante ? ». Tel est le titre d’un appel lancé, en deux temps, dans le quotidien Libération, en janvier et février 2022. Le texte qui suit réagit à cette initiative, qui soulève une vraie question : celle de la « reconnaissance » d’un homme, et autour de lui d’un groupe, et d’une histoire glorieuse et trop longtemps occultée – mais le fait en des termes singulièrement inadéquats : ceux de la « patrie » et du « patriotisme ».

Mieux vaut tard que jamais, dira-t-on, en termes de reconnaissance historique – et sans doute est-ce ce que se sont dit les gens très estimables qui ont soutenu cette initiative en dépit d’un comité de parrainage plus que douteux [1] et d’un argumentaire pour le moins problématique.

Le problème que pose cet argumentaire, c’est qu’il enrôle Missak Manouchian, post mortem, dans un catéchisme républicaniste douteux et un « amour de la France » qu’aucun fait historique n’atteste, au mépris de ce que furent sa vie, ses idéaux et ses motivations réelles – qui, elles, sont établies et documentées.

Inepte historiquement, régressif même, le texte d’appel paru ce lundi 21 janvier 2022 dans Libération tente de faire revivre un mythe qu’on croyait mort et enterré grâce à six décennies de recherche historique, celui d’une France unanimement résistante :

« Il y a 78 ans mouraient donc, pour la France, pour la République, en « Français de cœur », en « Français par le sang versé », en Français par l’héroïsme et le mérite, ceux qui avaient été arrêtés par les Brigades spéciales de la préfecture de police et remis aux Allemands. Ces derniers tentèrent de les couvrir d’infamie en les réunissant sur « l’Affiche rouge » qui, au contraire, fit d’eux aux yeux des Français, des héros. »

La scandaleuse mystification qu’il y a dans ces lignes, c’est d’abord l’effacement de toute culpabilité française : cette idée grotesque, et honteusement révisionniste, selon laquelle « les Français », unanimes, ont résisté à la propagande nazie, se sont sentis solidaires des « terroristes » stigmatisés par « l’affiche rouge », et les ont même érigé en « héros » – comme s’il n’y avait pas eu de « bons Français » attentistes, vichystes, xénophobes, antisémites, délateurs, collabos, et comme si tout ce beau monde n’était pas pour beaucoup dans le sort des déporté.e.s et des fusillé.e.s.

Il existe bien un pays occupé où ce type de résistance massive a pu exister, et où massivement les Juifs ont pu être sauvés, ce pays se nomme la Bulgarie, et non la France.

Le texte d’appel se fonde, pour affirmer que « les Français » faisaient bloc derrière le groupe Manouchian, sur une source unique et pour le moins fragile : un vers d’Aragon, dans son célèbre poème, selon lequel

« Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos : Morts Pour La France ».

On fera toutefois remarquer premièrement que « des doigts errants » ne sauraient représenter « les Français » dans leur totalité, et deuxièmement que, de toute façon, le récit d’Aragon résiste lui-même très mal à l’examen historique. Comme l’a rappelé Laurent Lévy :

« Il est difficile de dire si ce qu’il évoque à cet égard est un souvenir authentique, et si ces « doigts errants » ont bien existé. Mais s’il est peut-être ici fait référence à un fait réel, il est probable que la restitution qui en est faite n’est pas fidèle : en mars 1944, en effet, la revue résistante à laquelle collaborait déjà Aragon (qui en fut après-guerre le directeur), Les Lettres Françaises, évoquait ainsi l’affiche rouge : « Sur l’une des affiches, quelqu’un a écrit au charbon en lettres capitales ce seul mot : MARTYRS. C’est l’hommage de Paris à ceux qui se sont battus pour la liberté ». Onze ans plus tard, cette expression, « martyrs », est devenue « morts pour la France ».

L’autre mystification, c’est la manière tout aussi grossière dont toute la gloire des résistants, y compris étrangers, est symboliquement annexée à « la France », au mépris là encore de la réalité historique, au moyen de purs et simples coups de force rhétorique : la répétition, jusqu’à la nausée, des mots « France » et « Français », accolés à l’évocation du groupe Manouchian et de son héroïsme. Lesdits héros deviennent par la magie des mots des « héros français », morts « pour la France, pour la République », des « Français de cœur », des « Français par le sang versé », des « Français par l’héroïsme et le mérite », tout cela enfilé en une seule phrase, sans explication, sans qu’on sache d’où sortent ces formules dénuées de tout fondement – et d’où sort, surtout, cette essence française courageuse qui fait qu’on devient « français » dès qu’on est courageux.

Comble de l’escroquerie : en même temps qu’est fantasmatiquement « francisée » toute notion de résistance et d’héroïsme, le texte de l’appel efface toute trace de francité là où celle-ci est par contre avérée : du côté des oppresseurs et des assassins. Car, enfin : ces « Brigades spéciales » qui ont arrêté nos héros étaient françaises, la « préfecture de police » dont elles dépendaient était française, et ce sont donc des Français qui ont « remis aux Allemands » Manouchian et ses camarades.

Pour qui nous prend-on ? La vérité simple, triviale, indiscutable, est que ni Manouchian ni ses complices n’étaient français. Que, si l’on prend au sérieux leur engagement, et les traces qu’ils en ont laissé, c’est pour la liberté et non pour « la France » qu’ils sont morts. Et enfin que ce n’est pas sur d’improbables « valeurs de la République » ou de « la France des Lumières » qu’ils ont fondé leur goût de la liberté, leur soif d’égalité sociale et leur sens de la solidarité humaine, mais au nom d’un idéal communiste, ce qui était alors très sensiblement différent, et l’est toujours.

L’escroquerie confine au révisionnisme : l’enchaînement des formules « morts pour la France » et « Français de cœur », et l’usage des guillemets à chaque fois, laissent entendre que c’est ainsi que se pensaient et se présentaient Manouchian et ses camarades – et la suite du texte l’affirme même explicitement :

« La vie de cet homme debout se confondra avec le soutien aux Arméniens dévastés par le génocide, la lutte antifasciste et l’amour de la France républicaine. C’est pour elle, en le proclamant, en l’affirmant, qu’il mourra « en soldat régulier de l’armée de Libération » de ce qui était devenu son pays, sans que jamais il ne confondît le régime collaborateur de celui qui était encore le maréchal Pétain et la France née des Lumières, dont les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité étaient ses phares. »

« Missak Manouchian doit trouver sa place au Panthéon, pour avoir été l’un des plus beaux exemples de sacrifice, d’héroïsme, d’amour de la France, terre de liberté et d’espoir. »

« Missak Manouchian et les 22 autres condamnés du procès de l’Affiche rouge moururent, « Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir / Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant. »

Mais là encore, un mensonge répété, même jusqu’à la nausée, ne devient pas une vérité. Si « le soutien aux Arméniens dévastés par le génocide » et « la lutte antifasciste » sont attestés par de nombreux faits historiques bien établis, à commencer par les engagements associatifs, syndicaux et politiques de Missak Manouchian, dans la communauté arménienne et dans l’Internationale communiste, en revanche rien de tel n’existe qui puisse étayer son « amour de la France républicaine ».

Nulle part, contrairement à ce qui est écrit, Manouchian n’a « proclamé » et « affirmé » qu’il mourait « pour la France républicaine ». C’est pourtant ce qui est avancé, avec à l’appui ce semblant de preuve : une très brève citation, hors contexte, tirée de la lettre d’adieu adressée à sa femme Mélinée, où Manouchian se qualifie de « soldat régulier de l’armée française de Libération ». Or, le fait marquant, patent quand on lit attentivement (et intégralement) cette lettre, c’est précisément que Manouchian n’invoque pas une seule fois le « patriotisme », « la France » ou « l’amour de la France » – à une époque, pourtant, où ce registre de discours est très prisé au sein de la Résistance.

Manouchian, dans sa lettre, parle de « liberté » et de « paix » entre « les peuples » :

« Je m’étais engagé dans l’Armée de la Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense.

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... »

Manouchian se dit engagé dans « l’armée de libération », sans l’adjectif « française ». Cet adjectif n’arrive, in extremis, qu’une seule fois, en fin de lettre, dans un contexte très particulier. Il ne s’agit plus de parler, comme il le faisait expressément au début de sa lettre, des fondements de son engagement, et de ce pour quoi il va mourir, mais de faire ses adieux à son épouse Mélinée, de lui léguer ses biens, de lui transmettre ses ultimes conseils, consignes et demandes : qu’elle vive heureuse, qu’elle se remarie, qu’elle ait un enfant comme elle le voulait… C’est dans cette perspective extrêmement pragmatique, concrète, matérielle, que Manouchian évoque pour la première fois la dimension « française » et « régulière » de son engagement :

« Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération. »

On a bien lu : loin de toute effusion patriotique, de tout « sacrifice » pour une France adorée, le propos ici est d’assurer un avenir décent à sa future veuve. Si ces mots nous disent quelque chose du rapport de Manouchian à la France, c’est donc plutôt, me semble-t-il, ceci : qu’on a affaire à quelqu’un qui est pointilleux sur ses droits, sur ce que la France lui doit – bref : quelqu’un qui a cette « mentalité » revendicative que nos républicanistes patentés, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, ne cessent de vitupérer.

Quant à la vision sublime des vingt-trois fusillés criant « La France » en s’abattant, il s’agit, ni plus ni moins, d’une invention pure et simple d’Aragon, dont Laurent Lévy a rappelé le caractère à tous égards douteux :

« On ne saura jamais ce qu’ont vraiment dit, crié ou chanté les martyrs du « groupe des étrangers ». On sait que l’ouvrier métallurgiste Jean-Pierre Timbaud est mort en criant « Vive le parti communiste allemand ! » D’autres ont crié « Vive Staline ! » Beaucoup « Vive la Liberté ! » Certains fusillés ont bien pu crier « La France ! » en s’abattant, mais s’agissant des étrangers du groupe Manouchian, compte tenu de ce que l’on sait d’eux, de leur engagement, de leurs raisons d’être, compte tenu des termes mêmes rapportés par Aragon de la lettre à Mélinée, tout porte à croire que, s’ils ont pu chanter L’Internationale, ce n’est pas en tant que « chanson française ».

Soyons donc clairs : non, Missak Manouchian n’était pas ce bon immigré « émancipé grâce à la République » que nous présente le premier texte d’appel à sa « panthéonisation », paru dans Libération le 14 janvier dernier.

Non, il n’est pas entré en résistance par « amour de la France » : il était un « bougnoule » – on disait à l’époque « métèque », ou « levantin », avec le même rictus de dégoût. Issu de cette « immigration clandestine » qui fait vos cauchemars, messieurs les panthéoniseurs.

Comme ses camarades du FTP-POI, Manouchian était un ouvrier communiste, syndiqué à la CGT, en lutte contre le patronat, et non pas cet « Arménien industrieux » qu’invente l’appel du 14 janvier, dans un sommet d’impudence, de paternalisme social et d’essentialisme racial.

Loin de la mythologique et condescendante « intégration à la française » dans laquelle on veut l’enrôler post mortem, Missak Manouchian était internationaliste. Il a milité en France avec les siens – sa classe, mais aussi sa communauté – et il a créé la revue Ջանք (Tchank) dans sa langue d’origine. Sous l’occupation il s’est organisé en « non-mixité », sans les Français, au sein du FTP/MOI, Francs-Tireurs Partisans/Main d’Oeuvre Immigrée. Bref : tout ce que nos panthéoniseurs d’aujourd’hui vomissent, sous le nom de « mondialisme », « immigrationnisme », « gauchisme », « communautarisme » ou « séparatisme ».

Je ne suis pas contre les hommages et les lieux de mémoire – loin, très loin de là. Mais pas n’importe comment. Qu’on célèbre donc Manouchian et les siens, qu’on le fasse mille fois puisqu’ils le méritent, mais qu’on le fasse pour ce qu’ils furent vraiment – qui mérite bien plus l’hommage que ce Manouchian relooké, icône factice d’un imaginaire politique régressif et mortifère.

« Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement », confiait Missak Manouchian à sa femme Mélinée, dans sa lettre d’adieu. Il ne se trompait pas tout à fait : le travail d’histoire, de mémoire et d’hommage existe, de longue date, il a lui-même une histoire, et il va se poursuivre, dans la dignité. Ici, par exemple, par la voix de Charjoum. Mais de dignité, certains récupérateurs manquent singulièrement.

Notes

[1Où figure en bonne place, tout de même, une autrice familière de la station d’extrême droite Radio Courtoisie, par ailleurs opposante notoire et assumée au PACS puis au mariage pour tou·te·s et à l’homoparentalité : Nathalie Heinich.