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Monstruosité de la femme qui a vieilli

Sur les mystérieux pièges à clics des « contenus sponsorisés »

par Sylvie Tissot
3 juin 2021

Je lis plusieurs journaux en ligne et mon regard se pose nécessairement sur ces fameux « contenus sponsorisés ». La typo différente, les titres un peu loufoques, les photos toutes floues me font, sans même m’en apercevoir, glisser plus bas (et donc renoncer à savoir comment « acheter des actions sans payer de commissions » ou encore découvrir le « nouveau couteau japonais qui envahit les cuisines de France »). Récemment pourtant l’une de ces pubs, ou plutôt la récurrence de ce genre de pub, a attiré mon attention.

« Vous vous souvenez de Sophie Marceau ? C’est à cela à quoi (sic) elle ressemble à 54…  » ; ou encore « « Anne-Sophie Lapix : son évolution physique en image » ; et plus direct « Vielle, ridée et moche : Laura Tenoudji durement ».

Des personnalités autour de la cinquantaine, dont on annonce la déchéance physique : sur la base de quelle ignoble étude de marché je ne sais quels ignobles responsables marketing ont-il abouti à la conclusion que le spectacle de ladite déchéance allait déclencher une avalanche de clics ?

Contempler la chute de femmes célèbres en associant le vieillissement (c’est-à-dire le franchissement de la cinquantaine, l’âge soit-disant sexy des mecs célèbres) à la chute : peut-être le nombre d’hommes émoustillés par ce spectacle (beurk, beurk, beurk, gnârk, gnârk, gnârk, des femmes ridées en gros plan !), mais aussi de femmes comparant à l’avance, avec angoisse, leurs rides et celles d’autres femmes, est-il vraiment faramineux.

Peut-être, en effet, cela touche à des ressorts encore plus profonds que l’envie de connaître la dernière rupture de Valérie Trielweiler ou la photo d’une grosse bagnole.

(D’ailleurs quel suivi de mes navigations sur le net m’a fait valoir ÇA, dont je ne comprends même pas les mots : «  DS Automobile. Crossback connected chic à découvrir en édition limitée ». Sans parler de la « résidence seniors de haut standing » de ma commune qu’on m’invite à visiter – ça m’apprendra à parcourir le site du Figaro).

Toujours rappelées au triste, inéluctable et précoce compte à rebours, inlassablement confrontées à ce miroir monstrueux qu’on leur tend au quotidien, les femmes n’en ont pas fini avec la honte ou le dégoût de soi.

C’est pourtant la délectation à contempler des femmes célèbres dépourvues de leur capital jeunesse, c’est pourtant ce sentiment de revanche malsain qui est proprement honteux et dégoûtant.