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Réponse courte : objecter ce n’est pas déserter, et ce n’est pas non plus une stratégie individualiste ; c’est pour nous un moyen de garder sa liberté de réflexion et d’organisation collective, face aux injonctions et autres arguments d’inéluctabilité.
La publication du Manifeste a entraîné plusieurs réactions critiques, dont certaines émanent de personnes qui nourrissent également des inquiétudes vis-à-vis de l’IAg telle qu’elle se développe aujourd’hui, c’est-à-dire selon les projets des acteurs de la Big Tech. Plusieurs critiques reprochent ainsi au Manifeste (et à son addendum) de se méprendre sur la nature de l’IAg, suggérant que dans des conditions économiques différentes (une IAg qui ne soit pas aux mains des Big Tech) et moyennant quelques innovations technologiques (une « IAg frugale »), cette technologie pourrait être un vecteur d’émancipation collective (pour les versions ayant un penchant accélérationiste) ou tout simplement utile (pour les versions moins idéologiques). A ce titre, elles critiquent la stratégie du manifeste articulée autour de la notion d’objection de conscience (OdC) face à l’IAg, au motif que celle-ci conduirait à « en abandonner le contrôle au capitalisme ».
D’autres voix critiques – par exemples issues des syndicats – disent se reconnaître pleinement dans les arguments que développe le manifeste pour motiver une résistance à l’IAg dans l’éducation nationale (EN) et l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), mais jugent que l’OdC s’apparente à une approche individualiste du problème, incapable de contribuer à une transformation radicale de nos institutions et à un changement politique au sein de la société.
Que ce soit donc pour réorienter l’innovation technologique majeure que représente l’IAg vers des voies plus souhaitables que celles promues par la Big Tech, pour « désarmer l’IA » ou pour dépasser le capitalisme, la stratégie qui sous-tend le manifeste ferait, selon ces critiques, fausse route.
C’est à ces différentes critiques que ce paragraphe entend répondre. Pour ce faire, commençons par dissiper d’éventuels malentendus et précisons ce que l’OdC à l’IAg n’est pas.
Objecter n’est pas déserter : c’est probablement parce que l’OdC s’est la plupart du temps manifestée dans des contextes graves et dramatiques sous la forme d’un refus de faire la guerre, qui a pu se traduire pour certain.es objecteur.ices par un acte de désertion, que plusieurs critiques ont considéré que nous invitions à déserter la bataille culturelle qui se mène autour de cette technologie. Pourtant, comme l’a expliqué Guillaume Carbou, l’un des co-auteurs du Manifeste, dans un texte de réponse à ces critiques, cette lecture « prête une intention au Manifeste qui n’y est pas du tout affichée, à savoir celle de se retirer du débat politique par une simple attitude de ‘non usage’ individuel et puriste. Bien au contraire, le manifeste indique clairement que l’enjeu est d’ouvrir des espaces de débat et d’action à propos de la place et du rôle de nos institutions face à l’IA générative et à la numérisation du monde en général. » Concrètement, les co-auteur·ices du Manifeste n’ont jamais été aussi acti·f·ves sur ce sujet, sollicité.es et mobilisé·es dans leur institutions que depuis sa publication.
L’objection de conscience à l’IAg n’est pas une stratégie. L’OdC est une posture qui affirme et visibilise un désaccord avec la tendance générale de déploiement de ces technologies que l’on peut observer dans l’ESR et l’EN – celle-ci prenant parfois la forme d’une injonction à « monter dans le train » de l’IA – en revendiquant un non-usage. Cette posture ne saurait constituer une stratégie dans la mesure où il n’a jamais été envisagé qu’une somme de non-usages individuels puisse endiguer le développement de l’IAg dans nos institutions (et encore moins éroder efficacement les structures du technocapitalisme). Dit autrement, et comme nous l’avons écrit en divers endroits, la posture d’OdC à l’IAg n’est pas une fin, mais un moyen. Si cette posture relève à l’évidence d’un choix personnel et d’une pratique individuelle, ce refus individuel ne s’inscrit pas dans une approche individualiste. En effet, cette posture ne prend sens que dans la mesure où elle traduit une volonté de résistance à l’imposition de ces technologies, celle-ci se matérialisant dans des actions collectives qui ne se cantonnent pas au non-usage.
Tentons maintenant de définir la posture d’OdC à l’IAg. Et d’abord, pourquoi avoir adopté et proposé cette posture ? La position d’OdC constitue l’aboutissement d’un processus de réflexion, qui s’inscrit dans la continuité de la critique de la numérisation de l’éducation : nous critiquons le recours non questionné aux formats numériques d’enseignement et l’accueil enthousiaste fait aux innovations numériques comme autant d’innovations pédagogiques qui seraient nécessairement porteuses d’un progrès. L’arrivée de l’IAg dans le monde de l’enseignement a réactivé et amplifié les raisons qui présidaient à cette critique. Nous, co-auteur·ices du Manifeste avions conscience que le déploiement de ces technologies dans le monde de l’enseignement (et plus largement dans d’autres sphères sociales), allaient provoquer d’immenses dégâts humains, sociaux et environnementaux. Nous avons alors ressenti un profond malaise face aux discours dominants, qui mêlaient enthousiasme, fascination et résignation, mais convergeaient tous vers une invitation, voire une injonction, à intégrer l’IAg dans nos métiers. Ainsi, alors qu’un bouleversement majeur se produisait, nous étions réduit·es à une position d’impuissance et de résignation car – cela était répété à l’envie – « qu’on le veuille ou non, l’IA est là, il faut s’adapter ». La seule alternative à une participation active au processus de déploiement des IAg étant d’être un spectateur impuissant, mis hors-jeu.
Face à ce dilemme apparent et aux discours qui brandissaient l’argument de l’inéluctabilité dès lors que l’on pointait les lourds problèmes associés à ces technologies, la position d’Objection de Conscience nous a semblé être la seule tenable.
Exprimer son OdC est d’abord un moyen pour retrouver une liberté de penser et une liberté de parole. En assumant et en affichant cette position de désaccord, on participe à l’émergence d’une communauté qui partage tout à la fois un profond malaise face à la dynamique de déploiement de l’IAg et une volonté de ne pas s’y résigner. Cela nous a paru être une première étape nécessaire pour envisager des actions collectives, qui auront pour objectif de résister à la vague sans se couper des réalités sociales, dans l’ESR, l’EN et ailleurs : oui l’IAg existe et est utilisée par les étudiant·es et les personnels, oui elle est (en partie) là, mais ce n’est pas une raison pour simplement accompagner le mouvement.
En effet, nous vivons actuellement un moment singulier où ces technologies sont sur le point de profondément modifier de nombreuses pratiques sociales, mais où ces changements sont en train de se faire. Il est aujourd’hui parfaitement possible d’infléchir les trajectoires de déploiement de l’IAg dans l’ESR et l’EN, avant qu’elle ne devienne ancrée dans les usages et les habitudes. Ainsi, au lieu d’en accélérer le « bon usage », comme nous y invite la tendance actuelle, il paraît plus urgent de borner et de limiter drastiquement son emploi, d’en interdire l’utilisation pour des activités jugées clés (l’interdiction de l’usage de l’IAg pour la rédaction d’un mémoire de thèse ou pour la production d’un rapport de thèse n’est par exemple, à notre connaissance, pas encore intégrée dans les chartes des écoles doctorales), développer des formations aux risques que représentent ces technologies (voir la section « Que dire aux étudiant.es ? »), etc. Il s’agit là d’objectifs encore parfaitement atteignables aujourd’hui, pour peu que l’on s’accorde sur le fait qu’ils sont désirables, ce qu’entend affirmer la posture d’OdC.


