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Se prévaloir du fait que certaines utilisations d’une technologie sont pratiques ne saurait en aucun cas constituer un argument décisif. C’est le propre des techniques que de permettre un gain d’efficacité, mais si le prix global à payer est insoutenable (et c’est indubitablement le cas ici), alors le jeu n’en vaut pas la chandelle. Nos sociétés regorgent d’exemples de techniques qui ont été abandonnées ou interdites pour des raisons éthiques, sanitaires, environnementales ou autres, et ce en dépit de leur utilité : l’amiante, le bisphénol A dans les plastiques alimentaires, les mines antipersonnel, le plomb dans la peinture, les bombes nucléaires pour les grands travaux, la manipulation génétique d’embryons humains, etc. Aussi, même en acceptant l’idée selon laquelle une IAg offre, par exemple, une modalité pédagogique nouvelle et « performante » pour l’enseignement des langues, il est contestable que cet aspect éventuellement positif suffise à contrebalancer l’ampleur des problèmes posés par ailleurs.
Ainsi, se concentrer sur la défense de certains usages que l’on juge « bien pratiques » a pour effet d’occulter l’ampleur du système sociotechnique insoutenable qui les rend possibles. Chaque compte-rendu automatique de réunion, chaque résumé de texte produit par ChatGPT, n’est possible qu’au prix de l’existence et de la maintenance de l’intégralité de l’infrastructure des IAg, depuis l’extraction minière jusqu’aux centrales électriques en passant par les datacenters. Penser que l’on pourrait aisément choisir les usages « désirables » de l’IAg et éliminer ceux « futiles » ou « nocifs » est illusoire : comme dans le cas du numérique en général, la tendance structurelle de l’IAg est de se répandre dans tous les domaines possibles.
Enfin, il est important de questionner les motivations sur lesquelles repose la recherche de « praticité ». S’il s’agit par exemple de prétendre compenser le manque de personnel dans nos institutions et/ou la multiplication des tâches administratives chronophages, la promotion de l’IAg constitue une tentative de rendre acceptable une situation par ailleurs critiquable. Plus généralement, il est possible de se demander si le temps que semble nous faire gagner l’IAg se convertit réellement en temps libéré ou en amélioration de nos productions. Pour prendre des exemples de technologies numériques relativement récentes, on peut constater que le temps de traitement de la correspondance interne n’a pas diminué, loin s’en faut, depuis l’introduction de l’email.


