Je ne sais pas si tout est politique, mais s’il y a des minutes qui le sont, politiques, ce sont bien les minutes de silence. C’est un fait : ces minutes sont rares, elles sont donc le fruit d’un choix politique, d’une élection au sens le plus fort du mot. ll est donc politiquement significatif qu’une minute de silence soit décidée et tenue. Et politiquement instructif d’observer quels morts bénéficient de cet hommage, donc quelles vies sont reconnues comme dignes d’être honorées. Et quelles vies ne le sont pas.
En parcourant la liste des minutes de silence observées sous les deux mandats d’Emmanuel Macron, depuis près de dix ans, on n’en trouve quasiment aucune pour des victimes de violences policières meurtrières, ni pour aucune des nombreuses victimes de crimes racistes, à deux exceptions près. Pour Nahel Merzouk d’abord. Pour Aboubakar Cissé ensuite, jeune homme tué dans une mosquée à La Grand-Combe. Mais tardivement dans le dernier cas, en avril 2025, après une longue polémique, LFI ayant publiquement reproché à la présidente Yaël Braun-Pivet de refuser cet hommage, avant d’obtenir qu’il soit finalement accordé. En revanche, les minutes de silence demandées pour des policiers, gendarmes ou agents de l’État tués en service sont accordées systématiquement (pour les agents pénitentiaires tués à Incarville en 2024, par exemple).
En juin 2023, le député LFI Aymeric Caron tente d’initier une minute de silence à l’Assemblée pour les victimes d’un naufrage au large de la Grèce (environ 78 à plusieurs centaines de morts selon les sources, le bilan exact étant incertain). La présidente Yaël Braun-Pivet refuse, au motif que « l’Assemblée n’est pas une zone de non-droit » et que les minutes de silence doivent être décidées en conférence des présidents. Sauf que le 8 juin 2023, la même Braun-Pivet a demandé de son propre chef une minute de silence pour les victimes de l’attaque au couteau d’Annecy, sans consulter la conférence des présidents.
De même, en 2023 et 2024, des minutes de silence sont accordées pour les victimes de séismes en Turquie et en Syrie, et d’inondations en Espagne, mais pas pour un naufrage en Méditerranée ayant causé la mort d’au moins 79 personnes – mais une fois encore : de ce genre de personnes qu’on appelle des « migrants » et qui par la magie des mots perdent leur statut de personnes.
Voilà donc dans quel contexte advient la dernière à ce jour des minutes de silence, qui fera date à de nombreux égards dans une déjà longue, lamentable et criminelle histoire : celle qui vient d’être accordée pour honorer, au Parlement, sous la bannière de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, le dénommé Quentin Deranque, militant néofasciste.


