Accueil > Des mots importants > Génocide > Qui « nazifie Israël » ?

Qui « nazifie Israël » ?

Réflexions critiques sur la négation d’un génocide

par Maxime Cochelin
8 décembre 2025

Le 4 octobre 2025, Yonathan Arfi, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), s’interroge sur le plateau de franceinfo : « Mais je ne comprendrai jamais l’inversion morale qui vise à accuser Israël de génocide. D’accuser l’État refuge des réfugiés de la Shoah d’être au fond nazifié ». Cet argument, souvent repris, appelle quelques réflexions, que voici.

Le tout et rien Raphaël Enthoven, dans son éditorial du 8 octobre dernier pour Franc-Tireur, se demande lui aussi, façon rhétorique : « Pourquoi la nazification d’Israël depuis deux ans ? ».

Quelques jours plus tard, le 22 octobre, Franz-Olivier Giesbert, monolithe du champ médiatique, apporte son élément d’analyse dans les colonnes du Point : « la campagne de nazification d’Israël, prétendument coupable de "génocide", a fini par porter ses fruits dans nos sociétés malades, déculturées, décervelées ».

Ainsi d’une petite musique de fond, loin de se limiter à ces trois seules occurrences, selon laquelle accuser Israël de commettre un génocide serait certes inepte, certes faux, certes, même, antisémite, mais encore pire : serait synonyme d’un rapprochement tacite avec le IIIe Reich.

Ce jeu sémantique façon « point Godwin » est répété de concert depuis deux ans maintenant, à la télévision comme dans les journaux, par toute une série de personnalités. À un point tel, peut-être, qu’il semble avoir été oublié un élément quelque peu central : la manière dont cette rhétorique emprunte au registre qu’elle prétend combattre.

Possible genèse

Le philosophe français Vladimir Jankélévitch écrivait, dans un texte paru pour la première fois en 1971 [1] : « L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. Et si les juifs étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort.  ».

Jankélévitch, un homme comme Raphaël Enthoven le connaît bien : il lui a consacré de nombreuses émissions de radio et n’a cessé, sauf à avoir raté un épisode, de le compter parmi ses intellectuels fétiches. Connaît-il cet extrait ? La réponse est oui : il en a cité les termes, en février 2019, pour plussoyer à un tweet d’Emmanuel Macron selon lequel « L’antisionisme est une forme moderne de l’antisémitisme ». Le paragraphe précité constitue-t-il, dès lors, la genèse de ce raisonnement selon lequel les mots «  Israël » et « génocide », mis côte à côte, feraient apparaître le mot « nazi » ?

À partir de ce cadre intellectuel, en tout cas, le glissement s’en retrouverait tomber sous le sens : le « génocide perpétré à Gaza » apparaîtrait comme cette nouvelle étape sémantique coordonnée pour, enfin, parvenir à transformer les juifs en nazis, et ainsi laver l’Europe de l’inqualifiable ignominie qu’a été la Shoah. Comme s’il n’avait en fait pas été question de victimes et de bourreaux, mais juste d’un continuum de méchants.

Retournement

Force est de constater qu’un « argumentaire » s’est effectivement répandu sur les réseaux sociaux depuis le 7 octobre 2023, qui raisonne peu ou prou avec les propos de Jankélévitch : celui du « retournement » de l’histoire. Tous ces montages qui se sont amusés à superposer les visages de Netanyahu et d’Hitler, pour en montrer les supposées ressemblances, et pour appuyer sur le fait que les victimes d’hier se sont en toute logique faites les bourreaux d’aujourd’hui. Comme si, depuis tout ce temps, la volonté de vengeance couvait au plus profond de la judéité et que le sujet palestinien offrait l’opportunité d’enfin la laisser jaillir. Soit, effectivement, ce qui s’apparente à une «  nazification d’Israël ».

Cette « thèse » abjecte et antisémite, sans aucun doute, Enthoven et ses camarades ont donc jugé bon de l’associer à quiconque accuse Israël de commettre un génocide. De l’instrumentaliser, en somme, pour anéantir leurs ennemis politiques, et ce quitte à jouer dans le même terreau : l’amalgame entre Israël et le régime nazi, cette fois-ci par son verso. Ajoutant par cela du grain à moudre à cette juxtaposition inique, à défaut d’en défaire point par point les fondations. Et pour cause : il en aurait été d’un autosabotage.

Impasses

Car si « nazifier Israël » est effectivement antisémite, c’est d’abord parce que l’histoire de l’antisionisme appartient aussi, et en réalité appartient d’abord, à l’histoire des juifs.

Du Bund aux ultra-orthodoxes, avec des traditions intellectuelles critiques toujours bien entretenues aujourd’hui de New-York à Tel-Aviv : Israël n’est en rien, et n’a jamais été, loin s’en faut, le représentant de tous les juifs du monde, refugiés de la Shoah compris.

Ensuite, évidence s’il en est : les mots « génocide » et « nazisme » ne se confondent en rien. Le néologisme de « génocide », mis au point en 1943, a été élaboré par le juriste Raphaël Lemkin : «  (…) pour signifier une vieille pratique dans son évolution moderne (…)  ».

En plus de son acception juridique, gravée dans le marbre par la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, ce mot est mobilisé par de nombreux historiens, anthropologues, sociologues, pour qualifier rétrospectivement divers massacres : Amérindiens, Arméniens, Herero et Nama, entre bien d’autres. Jusqu’à même bâtir une discipline à part entière, les « Genocide studies », s’intéressant à la compréhension structurelle et différenciée de ce crime à travers les temps. Avec l’objectif, justement, de ne pas relativiser la particularité du génocide perpétré par les nazis et de ne pas « nazifier » les génocides perpétrés par les autres.

Si Raphaël Enthoven, Yonathan Arfi, et tous leurs camarades avaient vraiment voulu détruire le raisonnement antisémite selon lequel Israël serait devenu nazi, il aurait donc fallu reconnaître qu’Israël n’est pas l’État de tous les juifs réfugiés de la Shoah du monde et que l’acte de génocide dépasse le seul IIIe Reich. De scier la branche sur laquelle ils étaient assis, en somme, en admettant qu’il est tout à fait possible d’accuser la bande à Netanyahu de commettre un génocide à Gaza sans incriminer en bloc les Juifs et sans faire référence aux remplissages de trains, aux fours crématoires ou aux chambres à gaz.

Une défense de la défense

En bout de course, il semblerait donc que l’explication exégétique soit surtout celle d’une mauvaise foi tout à fait consciente d’elle-même. En gros : mobiliser tous les argumentaires possibles jusqu’à l’absurde pour dénier, corps et âmes, la qualification du gigantesque massacre perpétré par Israël comme d’un génocide.

Dans cet interstice, en effet, se joue un élément fondamental, sur lequel se fonde une large partie de la propagande des gouvernements israéliens successifs, au-delà de leurs éventuelles divergences politiques : la dimension prétendument défensive de toutes les opérations militaires. Si l’armée israélienne est si puissamment équipée par les forces occidentales, cela ne serait que pour faire face à toutes les menaces environnantes, toujours qualifiées « d’existentielles ». « Israël a le droit de se défendre » aiment ainsi répéter en cœur les dirigeants européens et américains, dans un effort constant de victimisation d’un État pourtant épinglé par plus de 200 résolutions des Nations Unies depuis 1948.

Sauf qu’il ne peut, par définition, exister de génocide « défensif » : de tels massacres, par leur dimension et leur systématisme, sont toujours pilotés par des États, forts, à l’égard d’une population assujettie, animalisée, au point d’en justifier la disparition intégrale. Et c’est, de fait, ce à quoi semble avoir conduit la rhétorique israélienne de la « menace constante » : pour éviter qu’ils ne deviennent tueurs demain, car là serait leur seul destin envisageable, autant déchiqueter froidement les corps des enfants Palestiniens dès à présent.

Cette dénonciation d’une « nazification de l’État d’Israël » envers quiconque qualifie de génocide ce qui se passe à Gaza, apparaît dès lors comme la dernière carte, tout à fait fangeuse, mobilisée pour empêcher que tout le château ne s’effondre. Château étant, faut-il encore le préciser, la dimension coloniale et suprémaciste des principes à partir desquels l’État d’Israël s’est établi en Palestine et continue, toujours aujourd’hui, d’y avancer ses pions. Horizon global qui n’est pas tout à fait qualifiable de «  défensif ».

Protéger coûte que coûte la forme coloniale d’Israël, certes, mais pas seulement. En refusant mordicus la possibilité qu’une population juive puisse commettre un génocide, toutes ces coqueluches médiatiques semblent s’enfoncer dans le mal qu’elles prétendent déjouer : celui de l’essentialisation d’un peuple.

Que le terme de génocide, apposé à un État se proclamant comme «  juif », puisse être difficile à avaler, chacun le comprend. Mais que ce qualificatif soit, par définition et sans aucune forme de doute, en dehors de propos, relève d’une conception de l’État d’Israël comme intrinsèquement exceptionnelle, par sa population autant que par sa structure, sorte d’ensemble uniforme où l’individualité et la distorsion n’existeraient pas, toutes deux écrasées par un sillon identitaire unique détaché du reste de la communauté humaine. Origine supposée d’une impossibilité totale, pour les citoyens israéliens, dirigeants ou non, modelés par des appartenances complexes et différenciées, de se comporter en profonds criminels. Soit un geste arbitraire de suspension d’une règle, pourtant toujours vérifiée, selon laquelle une nation rassemblée derrière une machine étatique boostée à l’impérialisme est capable des pires sévices.

Bref : une position qui, en se présentant comme humaniste et « philosémite », se vautre au fond dans une forme de pensée antisémite : celle-là même qui refuse aux Juifs, depuis des centaines d’années, la possibilité d’être, pour le meilleur et pour le pire, comme n’importe quels autres.

Notes

[1Voir Jankélévtich Vladimir, Pardonner ?, paru pour la première fois en 1971 et réédité dans L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Le Seuil, Paris, 1986.