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Regards féministes sur la maternité

A propos de Nullipares et alors ? (ouvrage coordonné par Chloé Delaume) et La promesse qu’on nous a faite de Fatma Çingi Kocadost.

par Sylvie Tissot
12 février 2026

Dans un livre qui restitue son enquête après de jeunes femmes maghrébines de milieu populaire, la sociologue Fatma Çingi Kocadost constate et cherche à expliquer la distance que ces femmes expriment par rapport à un idéal d’émancipation conçu en termes d’autonomie. Un modèle par ailleurs affirmé avec force, intelligence et humour par les 10 co-autrices du recueil coordonné par Chloé Delaume. Que faire de ces deux lectures ?

Disons-le d’emblée, La promesse qu’on nous a faite fait partie des livres, qui, tout en procurant un grand bonheur de lecture (je l’ai lu en un jour), a suscité en moi un immense intérêt, intellectuel et politique. Il commence par un constat : le désir de couple hétérosexuel des jeunes femmes enquêtées structure leur vie, la quête de l’homme qui le satisfera est omniprésente et de plus en plus énergivore et anxiogène à l’approche des 30 ans. L’objet de cette quête est un projet familial, avec en son centre la maternité.

Ce désir n’a rien de naturel ; il est construit socialement, et actualisé par de constants rappels à l’ordre, comme ceux que la sociologue dit elle-même endurer quand ses proches l’interrogent, alors que les années passent et que les études ne suffisent plus pour justifier le statut infamant de célibataire.

Des anecdotes similaires sont racontées par les 10 co-autrices du livre coordonné par Chloé Delaume, et nous, nullipares, en avons toutes à revendre, des plus ou moins drôles, plus ou moins énervantes, venant de proches et de moins proches. Sans doute est-ce là la vérité ultime de la contrainte à l’hétérosexualité : l’injonction à faire des enfants, tenue comme un élément incontournable de la vie d’une femme.

Et si « le couple hétérosexuel reste le cadre social et économique au sein duquel les femmes ont des enfants », écrit Fatma Çingi Kocadost (p. 132), en réalité c’est bien la maternité, plus encore que ledit couple hétérosexuel, qui importe en dernier ressort. Comme le dit de façon lumineuse une femme âgée de son entourage : trouve quelqu’un de bien si tu peux (sous-entendu : tant pis si le mec n’est pas terrible), mais surtout, enfante.

Là où l’enquête de Fatma Çingi Kocadost est étonnante, c’est qu’elle montre que, pour réaliser ce rêve, les femmes enquêtées se projettent dans un modèle de couple que les autres femmes, écrivaines et artistes, intervenant dans le recueil coordonné par Chloé Delaume, tiendront probablement pour complètement dépassé. Pour ces femmes d’origine maghrébine et de milieu populaire, l’homme convoité doit être un « vrai bonhomme », capable d’assurer financièrement pour qu’elles se consacrent au travail domestique.

Cette aspiration à une distribution des rôles strictement sexuée et profondément inégalitaire, aussi peu enviable puisse-t-elle paraître (à nous comme, de son propre aveu, à la sociologue), il s’agit précisément de la comprendre.

Fatma Çingi Kocadost est claire, cette aspiration n’est en rien « culturelle », au sens où elle traduirait les valeurs d’une « communauté » (que certain-es taxeront aisément d’obscurantiste). Les références à des valeurs communes (le goût du travail, une certaine galanterie, un attachement à l’islam, qui n’implique pas forcément une pratique religieuse...) sont omniprésentes chez les enquêtées quand elles parlent de l’homme idéal. Mais elles sont surtout pensées par rapport à la « francité ». Cette « francité » ne dessine pas non plus une entité culturelle claire, mais, avant tout, une « position dominante, qui résulte du rapport social de race, toujours imbriqué aux autres rapports sociaux » (p. 99). Derrière « maghrébin », ce sont ainsi des choses très hétéroclites qui sont désignées. Il est important de le préciser car bien que décrites par les enquêtées dans un langage culturaliste, leurs aspirations conjugales ne sont ni un repli « communautaire », ni non plus une forme de résistance politique par rapport à un modèle dominant. Précisons-le pour prévenir les mauvaises lectures qu’un anti-racisme anti-féministe pourrait faire du livre, du type : le féminisme fait partie de l’oppression blanche, allons chercher le bonheur dans « nos » communautés, loin de cette « modernité » artificielle.

Si les « communautés » n’existent pas (et pas davantage le bonheur conjugal espéré, nous le verrons), ou n’existent du moins que sous une forme imaginaire, en revanche le patriarcat et le capitalisme sont bien réels. Et ce sont eux qui font que le modèle féministe impliquant le partage des tâches et l’égalité professionnelle n’est pas à la portée des femmes de milieu populaire. Les femmes blanches privilégiées ne peuvent y aspirer (sans pour autant le réaliser pleinement) que parce que leur situation financière leur permet de déléguer le travail domestique.

Sachant que la double journée de travail n’est pas tenable pour elles, les femmes enquêtées préfèrent, dans une certaine mesure raisonnablement, laisser l’homme gagner les sous, et délaisser, elles, le marché du travail pour faire et élever les enfants. « Il achète, je cuisine. » C’est toute la vertu de l’enquête sociologique que de mettre de côté les jugements de valeur pour comprendre la raison de ces choix et les affects qu’ils produisent, comme le tropisme vers une masculinité protectrice.

Miser sur l’inégalité et la solidarité dans le couple, c’est rejeter le modèle de l’autonomie. Pourtant, loin d’être indifférentes à l’autonomie, elles ne cessent, dans leur vie conjugale, d’en préserver certains aspects, voire d’en conquérir. Ne serait-ce qu’en défendant le pacte auquel elles ont cru souscrire avec leur conjoint, c’est-à-dire la possibilité de ne pas travailler. Ou encore en conservant un budget autonome, notamment grâce aux aides sociales.

L’opposition énoncée dans le livre, entre une aspiration à l’autonomie du côté des femmes privilégiées et à l’interdépendance chez les femmes pauvres, est de ce fait peut-être un peu sommaire. Non seulement les secondes n’abdiquent pas leur autonomie, mais le modèle conjugal des premières combine aussi, d’une manière certes très différente, autonomie et interdépendance.

Dans la bourgeoisie progressiste où j’ai enquêté, si le modèle égalitaire abstrait (50/50) est fortement valorisé, le patriarcat et le capitalisme façonnent malgré tout des liens d’interdépendance très forts au sein du couple hétérosexuel. La carrière plus brillante des hommes se combine par exemple avec la délégation aux femmes de l’activité morale : ce sont elles qui vont prendre en charge, outre des investissements philanthropiques plus classiques, la gayfriendliness désormais en vigueur dans leur milieu. Sphère du travail et sociabilité y sont étroitement liées, et l’intrication entre ces logiques économiques, morales et conjugales est cruciale pour maintenir et consolider les statuts sociaux.

Ladite « promesse qu’on nous a faite », sans surprise, n’est pas tenue. Au fur et à mesure que la sociologue déroule les trajectoires des femmes enquêtées, les désastres conjugaux s’accumulent, les hommes s’avèrent presque tous décevants, qu’ils soient « défaillants », c’est-à-dire en échec professionnel, ou « francisés », c’est-à-dire refusant finalement la distribution des rôles et enjoignant leur épouse à revenir sur le marché du travail.

Les premiers chapitres évoquaient un fossé de classe qui semblait infranchissable. Mais une même condition rassemble tout le monde à l’issue du livre. « On perd différemment, mais on perd », dit sans ambages la sociologue (p. 245). Le rêve de l’émancipation féminine par l’entrée dans un monde du travail où règne l’exploitation, et sans mettre fin à l’exploitation domestique, n’a été qu’un immense leurre ; échapper à cette « arnaque » en cherchant la reconnaissance du travail domestique et maternel est tout aussi vain. Bref, nous finissons « toutes vaincues ».

Vaincues mais, pour ce qui concerne les femmes enquêtées, vaincues avec courage, panache, pas mal d’humour et de lucidité. Allez lire le livre : les récits de vie, les extraits de citation sont aussi captivants que l’argumentation scientifique est solide, et le regard posé sur les enquêtées d’une grande délicatesse.

L’énergie à poursuivre un rêve sans le vivre mais en continuant sa vie coûte que coûte, laisse la lectrice parfois pantoise. En même temps, lire et écouter ces femmes dissipe la tonalité quelque peu mélancolique qui se dégage du livre, liée sans doute à l’écriture personnelle qui s’immisce, avec beaucoup de subtilité, dans l’argumentation sociologique. C’est la mélancolie de la féministe qui, renvoyée au réel, se dit qu’il n’est finalement pas si bête de « mieux calculer ses intérêts de femme [plutôt] que croire à l’amour aveugle » (p. 243). Mais qui sait que ce conseil nous renvoie vers des vies féministes passées à « gratter », à obtenir, avec un peu de chance, un peu, mais jamais tout ce que nous aurions voulu.

Fatma Çingi Kocadost ne recule devant aucun défi, comme celui de tirer quelques leçons politiques du travail sociologique. Elle semble d’abord rejoindre Fatima Ouassak dans le projet de faire de ces mères, prêtes à tout pour élever leurs enfants (généralement sans homme), des sujets politiques, voire révolutionnaires.

Peut-être par biais de classe, je résiste à cette perspective de politisation. Je sais gré à la sociologue d’évoquer, même en passant, les « sévices » subis par certains enfants. Car le geste d’amour, « très beau et tragique à la fois » (p. 183), de ces mères qui « tiennent bon », ne peut faire oublier les dégâts et les sacrifices engendrés par le « rêve » de la maternité. Se consacrer sans relâche à la « tâche principale » consistant à traquer le « bonhomme », se marier à tout prix, quitte sans doute à mettre en sourdine d’autres élans affectifs et désirs sexuels, vivre l’échec du couple, et néanmoins continuer à se battre pour sa progéniture : qu’attend-on de ses enfants en échange de tout cela ? Quels schémas les mères reproduisent-elles auprès de leurs fils et de leurs filles ?

« La reproduction reste la question centrale du féminisme », écrit, dans une affirmation ancrée dans le féminisme matérialiste, Fatma Çingi Kocadost, qui n’hésite pas à diversifier les perspectives politiques. Comment éviter aux femmes enquêtées de se retrouver dépendantes de l’aide familiale, alors que le capitalisme néo-libéral détruit les solidarités organisées par l’État social ? Elle propose de « défamiliariser » la maternité, en collectivisant tout un ensemble des tâches, nourrir, soigner, cuisiner, faire les courses, être disponible émotionnellement etc. En somme construire une « maternité sociale ». Pas gagné, si on garde à l’esprit la légitimité sociale que procure le fait d’avoir un enfant, un enfant « à soi ».

Mais n’y renonçons-pas pour autant. Surtout, c’est une des leçons du livre, ne tombons pas dans l’écueil consistant à déclarer ce que serait la « bonne vie féministe » pour examiner ensuite les moyens de la réaliser : partons plutôt des moyens que nous avons toutes d’ouvrir des voies. Comprendre les raisons d’agir socialement produites comme rendre visibles les dissidences (des lesbiennes, des bies, des nullipares et de tant d’autres) sont deux de ces voies.

P.-S.

Nullipares et alors ? Etre sans enfants, coordonné par Chloé Delaume est publié aux éditions Points.

La promesse qu’on nous a faite de Fatma Çingi Kocadost a été publié aux Editions de l’EHESS.