Accueil > Des mots importants > Lumières > Renaud Dély prolonge-t-il le projet des Lumières ?

Renaud Dély prolonge-t-il le projet des Lumières ?

Quelques réflexions sur une pas si nouvelle topique de la rhétorique réactionnaire

par Pierre Tevanian
6 mai 2022

« "La gauche française n’est plus". C’est le constat amer que dresse Renaud Dély dans son dernier ouvrage, Anatomie d’une trahison ». L’Oracle a donc parlé, et c’est par l’intermédiaire de France Inter – ou plutôt de son site internet – que, pour ma part, j’ai reçu sa parole, ainsi que son exégèse : « Pour l’éditorialiste, la gauche, autrefois orientée vers le progrès, et dont les idéaux seraient hérités des Lumières, aujourd’hui, cette même gauche se fourvoierait dans des combats que Renaud Dély juge déconnectés du réel ». Une nouvelle qui, tout compte fait, ne m’a pas paru si nouvelle.

Le premier réflexe, bien entendu, consiste à s’étonner. À s’interoger. À se demander : Renaud Dély ? Le Renaud Dély ? Renaud « Vermine » Dély ? J’entends par là, qu’on me comprenne bien, non pas que ce monsieur serait une vermine, mais au contraire que c’est lui, le respectable éditocrate, qui s’est illustré en employant ce mot lourd de sens – et de connotations. En l’employant, plus précisément, à l’encontre des « Gilets jaunes ». En général. Non pas à l’encontre de tel ou tel leader autoproclamé, aux propos détestables, ou de telle ou telle banderole contestable, ou de telle ou telle fraction du mouvement, mais bien à l’encontre des gilets jaunes dans leur globalité :

C’est donc ce Renaud Dély-ci qui sermonne, professe et prophétise sur la gauche, hier sur ses maladies et ses « tabous » (oui : ses « tabous » ! [1]), aujourd’hui sa mort, demain sans doute sa résurrection – et les paris sont ouverts pour le lieu de la résurrection : du côté de chez Hollande ? Macron ? Joffrin ? Fourest ? Patience.

C’est donc ce Renaud Dély-là, celui qui assimile l’entièreté d’un mouvement social à de la « vermine », qui vient nous expliquer la vie et la gauche. La question de qui parle, et d’où, étant réglée, voyons maintenant le contenu du discours – tel que résumé, en quatrième de couverture, dans « le dernier Renaud Dély » :

« Au lendemain de l’élection présidentielle, le journaliste Renaud Dély analyse la manière dont la gauche a trahi le projet des Lumières et les idéaux du progrès. Quand Emmanuel Macron a moqué le "modèle amish" à propos de ceux qui refusaient le déploiement de la 5G, était-il si éloigné de la réalité ? La gauche n’aurait-elle pas bel et bien trahi le progrès, si cher à ses pères fondateurs ? Au fil de l’ouvrage, Renaud Dély dissèque la métamorphose d’un camp qui se détourne de ses idéaux et se fourvoie dans des combats hermétiques. Entre dérives identitaires, repli communautaire, rejet du patriotisme et conversion au catastrophisme, cette famille politique fondatrice de la République tourne le dos à l’avenir et se referme sur des certitudes désuètes, déconnectées du réel et de l’époque. L’indignation lui tient lieu de réflexion. Privilégiant l’invective et le sectarisme au dialogue et à la nuance, cette gauche de l’entre-soi exclut aujourd’hui tout, jusqu’à elle-même. La gauche en France n’est plus. Au lendemain de l’élection, il y a urgence à en mener l’autopsie, dans l’espoir de la voir un jour opérer son indispensable résurrection »

Remarquons, pour commencer, que le diagnostic ne brille pas par son originalité. Communautarisme, anti-patriotisme, catastrophisme, indignation et moralisme, invective, exclusion et refus du dialogue : tout y est. Je veux dire : tout le réquisitoire réactionnaire le plus rebattu depuis au moins deux décennies – et longuement analysé, ici même, en temps réel !

Quant à l’idée d’une trahison du projet des Lumières, comment dire ?

Disons qu’il y a deux ans paraissait un ouvrage de Stéphanie Roza intitulé La gauche contre les Lumières ?, dont le propos était le suivant :

« Depuis plusieurs années déjà s’élèvent des critiques d’une radicalité inouïe contre le cœur même de l’héritage des Lumières : le rationalisme, le progressisme, l’universalisme. Ces critiques se revendiquent de l’émancipation des dominés, marqueur traditionnel des différents courants de gauche. Mais s’inscrivent-elles dans le prolongement de celles qui, depuis l’émergence des mouvements socialiste, communiste ou anarchiste, avaient pour horizon un prolongement et un élargissement des combats des Lumières "bourgeoises" ? Il est malheureusement à craindre que non. Une partie de la gauche est-elle dès lors en train de se renier elle-même ? » [2]

Rappelons aussi, dans le même sens et le même registre, les nombreuses publications de l’impayable Caroline Fourest – la dernière en date notamment, intitulée Génération offensée : De la police de la culture à la police de la pensée [3], qui déplore elle aussi un rejet de l’« universalisme » et de la tradition « française » des « Lumières », au profit d’une politique « moralisatrice » et « excluante » importée « d’Amérique ».

Ayons une pensée, également, pour d’autres antiwokistes nostalgiques des Lumières, comme Pascal Bruckner ou Brice Couturier, ou encore l’incontournable Jean-Pierre Chevènement, qui revient (une nouvelle fois) en ce printemps 2022, avec le projet (une nouvelle fois) de régénérer notre vie politique en lançant (une nouvelle fois) un nouveau parti, « Refondation Républicaine » (ceci, je ne le jure, n’est pas un fake du Gorafi, mais une vraie info, tirée du Figaro), allié à la majorité présidentielle de droite et défendant la « reconquête de l’indépendance industrielle, énergétique et agricole de la France », l’« État stratège », l’« égalité des chances » à l’école, la « laïcité », l’« Europe des nations », le rejet de l’« autorité budgétaire » et... la lutte contre le « wokisme » [4] !

N’oublions pas, enfin, un peu plus loin à l’extrême droite, les tristes compères d’Éric Zemmour : Michel Onfray et Éric Naulleau, qui publient à quatre mains un consternant manifeste intitulé La gauche réfractaire :

« Éric Naulleau et Michel Onfray sont deux hommes de gauche qu’une prétendue gauche n’aime pas. Ils ne souscrivent ni au marché qui fait la loi ni au fouet qui s’y substituerait. Ils ne pensent pas que la gauche ait pour fonction de diluer la Nation dans une Europe libérale travaillant à l’Empire, ni que le wokisme, la cancel culture, l’islamo-gauchisme, la location d’utérus et la vente d’enfants constituent l’horizon indépassable de la gauche contemporaine. L’un et l’autre ne font leur deuil ni du peuple old school, ni de l’École républicaine, ni du régalien, ni du service public, ni de l’intérêt général, ni des humanités, ni de la culture classique. Leur échange exerce un droit d’inventaire pour ranimer un héritage dont Proudhon et Jaurès n’auraient pas à rougir. Un quelque chose qui se nomme socialisme et qui n’a rien à voir avec le marxisme. » [5]

Au delà des cinquante nuances de droite qui existent entre tous ces discours, c’est un même récit qui cherche à s’imposer : en s’ouvrant (timidement et tardivement, si je puis me permettre) aux luttes contre les discriminations de race, de sexe, de genre et quelques autres, et en acceptant sur ces fronts l’expertise des principaux et principales concerné·e·s, en s’appuyant enfin sur la sociologie critique, les études de genre, les études postcoloniales et les approches intersectionnelles, la gauche aurait « trahi » l’idéal « rationaliste » et « universaliste » porté par la philosophie des Lumières.

Ce plaidoyer « rationaliste » et « universaliste », qui repose paradoxalement sur des arguments assez peu rationnels et une invocation assez peu universaliste du génie national français, n’est à vrai dire pas franchement nouveau. Il rejoue une vieille histoire, qui remonte au début des années 1990 : celle d’un fléau lui aussi importé « d’Amérique », lui aussi issu des « campus », loin du « vrai peuple », connu sous le nom de « politiquement correct ». Si on lit bien ce qui se dit depuis quelques mois dans nos débats franco-français, seul un mot a changé – politiquement correct, remplacé par wokisme – mais tout le reste demeure identique, tant sur la forme (le « Il parait qu’en Amérique », la fake news ou le fait divers monté en épingle et élevé au rang de fait social, le « On ne peut plus rien dire » répété en boucle sur toutes les ondes de tous les médias de masse) que sur le fond (une héroïque défense de la minorité opprimée des grandes fortunes blanches, mâles et hétérosexuelles, de leur liberté de parole raciste, sexiste et homophobe, et enfin de leur droit inaliénable à « l’humour »).

Mais puisque nos précepteurs insistent aussi lourdement sur leur « universalisme » à la française, « issu des Lumières », et sur leur refus d’un « wokisme » d’inspiration « post-moderne » et importé « d’Amérique », puisqu’ils reprochent à la gauche française – et singulièrement à ses franges les plus jeunes – d’avoir « trahi le projet des Lumières », retournons-leur la question : Michel Onfray, Éric Naulleau, Caroline Fourest, Brice Couturier, prolongent-ils le projet des Lumières ? Renaud Dély prolonge-t-il le projet des Lumières ?

J’ai bien peur, pour ma part, que non. Tout au plus ces maîtres-penseurs prolongent-ils une tendance, et pas la plus glorieuse, de ce mouvement vaste et divers – et, soit dit en passant, pas exclusivement français – que fut ladite philosophie des Lumières : les « Lumières conservatrices », les Lumières voltairiennes, élitistes, adeptes du « despotisme éclairé », profondément antidémocratiques en somme, mais aussi sexistes, homophobes, antisémites, négrophobes, colonialistes et négrières, dont a parlé, entre autres, Louis Sala-Molins dans Les Misères des Lumières [6]. Loin, très loin, donc, des Lumières « spinozistes » et « radicales » étudiées par Jonathan Israel [7].

J’ai même tendance à voir dans nos « antiwokistes » les héritiers d’un autre courant dudit « siècle des Lumières », tout à fait extérieur et même hostile aux « philosophes » du même nom. Un courant dont ils recyclent aujourd’hui, contre la « gauche wokisée », la plupart des thématiques – de la défense du « bon sens » à la dénonciation de l’« élitisme » et du « sectarisme » de la pensée critique, et de sa « destruction des liens sociaux », sans oublier cet éternel grief contre le camp de la critique sociale : le manque d’« humour »... Je pense à des auteurs aujourd’hui oubliés mais qui furent en leur temps aussi en vue qu’un Onfray, un Bruckner, un Dély ou un Couturier, et qui se nommaient Élie Fréron ou Charles Palissot de Fontenoy. Désignés souvent sous l’appellation de « Contre-lumières », ils préféraient en leur temps se présenter comme des « anti-philosophes » [8].

Au-delà de Fréron et Palissot, la littérature anti-wokiste millésime 2022 est semblable, à vrai dire, à celle de tous les courants réactionnaires qui, depuis la nuit des temps, sous couvert toujours de bon sens et de progressisme bien tempéré, n’ont cessé de s’opposer, avec autant voire plus de fureur et de brutalité que nos actuels éditocrates, aux audaces « excessives » des philosophes ou des artistes. Relisons les actes du procès de Socrate, ou de l’excommunication de Spinoza, rappelons nous la « panique morale » qui avait accueilli en 1945 le mouvement existentialiste, magnifiquement résumée, disséquée et réfutée par Simone de Beauvoir dans « L’existentialisme et la sagesse des nations », et plus encore le torrent de boue qui s’était déversé sur ladite Beauvoir lorsqu’elle s’était attaquée à « l’Éternel féminin » dans Le deuxième sexe : c’est toujours un seul et même grief qui revient inlassablement. Ou plutôt trois griefs, toujours les mêmes, qu’on retrouve aujourd’hui, à peu près à l’identique, sous nos plumes « antiwokistes » :

- l’hybris de la raison critique : votre questionnement critique va trop loin, jusqu’à remettre en cause de manière absurde et ridicule les évidences premières qui fondent toute pensée et toute rationalité ;

- l’hybris de la subversion : votre acharnement à tout interroger et critiquer n’est pas seulement grotesque, il est aussi socialement destructeur, car il « défait » ou « dissout » les liens les plus naturels, et « mine de l’intérieur » les principes les plus fondamentaux de la civilisation humaine ;

- l’élitisme : vos pétitions de principe philanthropiques et égalitaristes sont hypocrites, elles sont démenties par votre vocabulaire abscons et votre prétention à vous élever au-dessus des « préjugés », et donc du bon peuple.

Trois poncifs mobilisés aussi, dès l’origine, contre la psychanalyse et contre la sociologie – et plus largement contre toutes les pensées critiques, qu’elles soient philosophiques, scientifiques ou même religieuses. Je pense notamment aux « Gnostiques », semblables à tant d’égards à nos actuels « Wokistes », par le refus de l’injustice sociale par exemple, ou le rejet des honneurs, des pouvoirs, de l’ordre moral et de la répression sexuelle, ou encore le parti-pris principiel en faveur des dominé·e·s : femmes, enfants, animaux – jusqu’à ce sobriquet, « Gnostiques », qui fut accolé, à des gens qui ne se nommaient pas eux-mêmes ainsi, par des adversaires et persécuteurs cherchant à stigmatiser une prétention à en savoir plus long que le commun des mortels (gnosis désignant en grec la connaissance), exactement comme nos éditocrates s’amusent aujourd’hui à rebaptiser « Wokistes » des gens qui en général ne se nomment pas ainsi, et à disqualifier par là même leur démarche de travail sur soi (devenir woke signifiant en afro-américain s’éveiller, se sensibiliser, se conscientiser à l’injustice, notamment raciale) en la faisant apparaître comme une prétention à être « plus éveillé que la masse » [9].

Bref ! Pour dire les choses de manière plus concise, et plus positive, et pour revenir à nos fameuses Lumières : le combat de l’esprit, de la pensée, de la raison, pour l’émancipation et contre l’obscurantisme, ce combat qu’ont pu incarner à divers égards et à divers degrés – et parmi d’autres – les philosophes des Lumières, trouve précisément sa perpétuation, sa continuation, son prolongement, aujourd’hui, dans le patient et multiforme travail de pensée critique, « déconstructrice », « intersectionnelle », « wokiste », que Monsieur Dély et sa toute petite caste vomissent dans une rigolote unanimité.

Notes

[1Renaud Dély a publié, en 2006, Les tabous de la gauche, aux Éditions Bourin.

[2Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ?, Fayard, 2020, « quatrième de couverture ».

[3Grasset, 2020

[4Citations tirées du Figaro.

[5Éric Naulleau, Michel Onfray, La gauche réfractaire, Fayard, 2020, « quatrième de couverture ».

[6Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le Calvaire de Canaan, Presses universitaires de France, Collection « Quadrige », 2011 ; Louis Sala-Molins, Les Misères des Lumières : Sous la raison, l’outrage, Éditions Homnisphères, Collection « Savoirs autonomes », 2008. Sur le sexisme des Lumières, voir par exemple Michèle Le Doeuff, L’étude et le rouet, Seuil, 1989, et Le sexe du savoir, Flammarion, 1998.

[7Jonathan Israel, Les Lumières radicales, Éditions Amsterdam, 2020

[8Cf. Didier Masseau, Les Ennemis des philosophes : L’antiphilosophie au temps des Lumières, Paris, Albin Michel, 2000

[9Sur tous ces points, voir le remarquable livre de Pacôme Thiellement, La victoire des sans Roi. Révolution gnostique, paru aux Presses Universitaires de France en 2017