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Toujours plus soumises !

Les NPNS, « ambassadrices » d’Eric Besson

par Sylvie Tissot
2 novembre 2010

On pourrait n’y voir qu’une basse manœuvre politique, une manière pour l’actuelle présidente de Ni Putes Ni Soumises de se désigner comme remplaçante éventuelle de Fadela Amara dans un gouvernement remanié. Il y a malheureusement plus grave dans la convention signée entre l’association dite féministe et le Ministère de l’immigration et de l’identité nationale pour promouvoir la « laïcité » et les « valeurs de la République ». 15 « ambassadrices » doivent en effet être dépêchées à grands frais (80000 euros) dans les « quartiers » pour faire avancer l’égalité hommes / femmes, notamment en convainquant les femmes portant le niqab de l’enlever. Loin de mettre le gouvernement au service d’une cause féministe qui n’aurait pas de couleur politique comme elle le clame, Sihem Habchi continue en réalité à livrer sur un plateau l’alibi féministe dont le racisme d’Etat est si friand.

Entre le style grande gueule pseudo popu de Fadela Amara, la posture belle-ingénue de Rama Yade et le registre séducteur mi odalisque, mi grande bourgeoise d’une Rachida Dati, Sihem Habchi est sans doute en train d’inventer une nouvelle figure de la femme racisée cooptée par l’homme blanc : la gentille fille simple, émotive, prête à laisser parler son coeur.

Comme ses aînées, elle sait jouer la beurette reconnaissante, mais prête à pousser un « coup de gueule » pour rappeler à la République que l’émancipation des filles des banlieues passe avant tout par la répression des « garçons arabes ». Elle manie très bien la langue de bois, celle des « valeurs qui nous rassemblent » et de la « lutte contre le communautarisme ». Chez Sihem Habchi, le joker de NPNS – évacuer toute discussion argumentée au nom d’un « terrain » que ses interlocuteurs/trices connaissent forcément moins bien qu’elle – n’est jamais loin. Elle connaît en outre la tactique éprouvée de ceux et celles qui sont passés du côté du pouvoir mais continuent à jouer la carte des outisders : se présenter comme une victime prête à tout subir – même les postes lucratifs et les subventions publiques ! – pour faire avancer la cause à laquelle elle s’est dévouée corps et âme. « Oui, je suis un peu tête brûlée », déclare-t-elle pour commenter son nouveau job chez Besson [1].

Surtout, personne avant elle n’avait su, avec une ferveur totalement dénuée de scrupules et un bluff hallucinant, jouer autant la femme soumise et fragile qui va chercher refuge dans les bras de la grande République virile. Bien avant d’être nommée « ambassadrice » de Besson (un mot qui en dit long sur la position subordonnée qu’accepte d’endosser l’association), Sihem Habchi avait offert, lors d’une audition devant la commission Raoult-Gerin consacrée au « problème de la burqa », une prestation étonnante. Pour tout dire, une performance, dans tous les sens du terme. Entre la séquence surprise (Sihem Habchi enlève sa veste, lors d’un striptease très, très peu féministe, pour dénoncer, épaules nues, la revendication de « pudeur » des femmes musulmanes) et la séquence émotion (Mademoiselle éclate en sanglots à l’évocation des « grands frères » que « la République » a laissé régner dans les « quartiers »).

Et pour que les places de chacun-e soient claires, l’auditionnée affirme, éperdue de gratitude envers les députés résolus à sévir face aux femmes portant le niqab, que seule la France pourra résoudre le « problème ».

Une fois passées la sidération et une franche envie de rigoler devant tant de culot et un spectacle il faut le dire grand-guignolesque, la consternation l’emporte – mais aussi l’écœurement à voir le sourire de contentement d’un André Gérin conforté dans son rôle d’émancipateur des pauvres femmes aliénées.

Il faut pourtant absolument voir cette vidéo. Car elle en dit long sur ce à quoi est prête Sihem Habchi – pour le dire clairement : aux formes de servilité les plus antiféministes. Elle éclaire ainsi le tournant que marque cette convention passée avec le ministère de Besson, rappelons-le : « ministère de l’identité nationale ». Elle s’inscrit dans la continuité du « féminisme d’Etat », dont le gouvernement se sert pour justifier la répression dans les banlieues et les rafles et expulsions de sans-papiers. Un féminisme qui a su tracer la frontière entre deux zones géographiques :

 d’une part les quartiers dit « sensibles » (fameux terme repris dans la convention signée par NPNS), minés par le sexisme et la violence faite aux femmes ;

 d’autre part la République française où, pour reprendre l’expression de Sarkozy commentant l’agression de Scheherazade par un « individu pakistanais » en 2005, « les femmes sont libres ».

Depuis presque dix ans maintenant, l’opération idéologique fonctionne, et contribue à rendre invisibles les meurtres que les hommes bien de chez nous commettent contre les femmes bien de chez nous (près de 150 en 2009). Elle fait oublier aussi à quel point le démantèlement des droits sociaux auquel procède aujourd’hui le gouvernement s’adosse à une posture guerrière et viriliste. Mais aujourd’hui, NPNS a franchi un cran : après la nomination de Fadela Amara par Sarkozy, tout se passe comme si la République se constituait un bataillon de femmes racisées, prêtes à se faire, sur le terrain, les auxiliaires des services de police et du ministère de l’identité nationale.

On rétorquera que les futures ambassadrices seront là pour « éduquer » et « dialoguer », pour « convaincre » les femmes portant le niqab de l’enlever. Mais qu’est-ce donc que cette « éducation » quand la convention, dans la continuité du sinistre débat sur l’identité nationale, charge NPNS de faire la promotion des « valeurs de la République », supposées inclure l’égalité entre les hommes et les femmes ? Il y a peu de chance qu’elles parlent du sexisme qui sévit en toute impunité sur les trottoirs des centres-villes, à l’Assemblée nationale ou encore dans les médias. Loin de tout ça, on peut parier qu’elles iront docilement, conformément à la commande bessonienne, pointer du doigt « le communautarisme », « l’islamisme », et tous les « talibans des quartiers », pour reprendre l’expression d’André Gérin, qui servent de repoussoir pour tracer les contours d’une identité nationale nauséabonde.

Mais surtout, c’est bien l’arrivée de la police que les NPNS préparent en réalité, en jouant les « ambassadrices ». Ou plutôt devrait-on dire les missionnaires envoyées dans les banlieues que d’autres, par la force, se chargent de civiliser. Car enfin, que restera-t-il à faire pour transformer ces femmes en vraies « citoyennes » si elles ne l’enlèvent pas, leur burqa ? Tout bonnement leur envoyer la police pour leur coller une amende et les renvoyer à la maison. Et de fait, l’adhésion de Sihem Habchi à la répression des femmes au nom de leur émancipation (ou encore à leur exclusion pour lutter contre – dixit dit la convention – « les pratiques qui conduisent à leur exclusion » !) est très claire. Dans une comparaison plus qu’étrange mais assez éclairante sur les personnes qui sont, à ses yeux, les délinquantes à punir, elle déclare :

« Dans toutes les lois il y a des amendes. Quand vous grillez un feu rouge, vous avez une amende ».

Que les choses soient claires : dans cette affaire, c’est le racisme d’Etat, le racisme le plus odieux, le plus guerrier qui soit, celui de Nicolas Sarkozy et d’Eric Besson, qui doit être dénoncé en priorité. Mais parce qu’il prend les voies détournées de la rhétorique féministe, parce qu’il joue de la division des femmes et des féministes en achetant les unes pour mieux faire taire les autres, il importe de dénoncer Ni Putes Ni Soumises pour ce qu’elles sont : un appareil idéologique d’Etat. Et il devient urgent que toutes les féministes se rejoignent dans une claire dénonciation de cette sinistre collaboration.

Notes

[1Journal du dimanche, mardi 26 octobre 2010