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Faut-il jeter tous ses vinyles des Rolling Stones à la poubelle ?

Réflexions sur un livre important : Sex Revolts. Rock’n’roll, genre et rébellion de Simon Reynolds et Joy Press.

par Sylvie Tissot
25 août 2021

Avertissement avant lecture : une fois refermé le livre de Simon Reynolds et Joy Press, vous n’écouterez plus jamais « Satisfaction » des Rolling Stones de la même manière. La lecture de Sex Revolts est dévastatrice mais, comme des enceintes d’un nouveau type qui produiraient un autre son, elle est aussi puissante, et nous la recommandons vivement. Une fois passé 200 pages à déconstruire, minutieusement et sans pitié, les deux matrices – qui semblent parfois n’en faire qu’une – où s’alimente le rock’n’roll : rébellion et misogynie, puis à explorer – avec admiration, mais non sans réserves – « l’autre masculinité » qui s’est construite contre elle dans le sillage du « Summer of Love », du « Flower Power » et des musiques « psychédéliques » ou « planantes », les auteur·e·s nous invitent à parcourir l’envers de cette galaxie musicale, en évoquant les courageuses musiciennes qui ont tenté d’y faire naître d’autres étoiles. Un long, passionnant et édifiant parcours qui permet à tout un chacune de mieux comprendre ce qui a pu lui déplaire, mais aussi de reconsidérer ce qui a pu lui plaire, l’emporter même dans cette musique, et peut continuer à le faire. Bref : de réorganiser ses play lists.

Le monde du rock’n’roll – et du punk-rock – est un monde d’hommes. Certaines femmes s’y feront une place, mais il leur faudra soit détruire, soit détourner, soit faire avec la posture esthétique et éthique originelle sur laquelle s’est construite cette musique : l’affirmation d’une révolte, la contestation des règles, le refus de la bienséance, le désordre et les décibels.

Et la tâche sera d’autant plus délicate pour ces femmes que, comme le montrent les auteur·e·s de Sex Revolts, c’est par l’exaltation d’une certaine virilité – parfois brutale, en tous cas omniprésente et ostensible – que naît cette manière particulière d’être rebelle. Elle n’apparaît pas avec les Rolling Stones et les Sex Pistols, ni même chez les premiers bad guys que furent les bluesmen (et que les auteur·e·s n’oublient pas dans leur généalogie). Simon Reynolds et Joy Press en voient surtout les prémisses dans la critique du matérialisme étasunien qui monte en puissance au lendemain de la seconde guerre mondiale : une critique qui ne s’énonce pas de n’importe quelle manière puisqu’elle cible un monde domestique sur lequel règneraient les femmes, et qu’il faudrait fuir, dans une quête de nouvelles frontières.

Un seul exemple de ce « momisme » [1], parmi plusieurs autres que décortique le premier chapitre : le film « La Fureur de Vivre » (ou « Rebel without a cause », 1955), qu’on peut difficilement voir ou revoir sans que les personnages secondaires (la mère castratrice et le père émasculé), sources du mal être de la génération incarnée par James Dean, provoquent un immense malaise.

Les féministes proposeront un peu plus tard une autre vision du foyer domestique, de qui y règne, de qui enferme qui, de qui étouffe qui. Quoi qu’il en soit, pour la beat generation, c’est « sur la route » qu’il faut s’affirmer et s’émanciper – quitte à ce que ces folles aventures soient financées par les virements de maman, de tatie ou d’une maîtresse vache-à-lait, appelées régulièrement à la rescousse, par exemple, par le personnage du roman de Jack Kerouac – mais aussi, semble-t-il, par le véritable Kérouac de chair et de sang.

Chez les rockeurs, la rébellion se chante aussi sur la route, à travers les voyages, suivant l’appel des grands espaces parcourus à toute berzingue, en voiture le plus souvent, ou en moto. Elle s’exprime par le même repoussoir, la vie domestique, et donc les femmes :

« L’hymne archétypal des Stones « (I Can’t Get No) Satisfaction » (1965) protestait contre une société qui refusait aux jeunes hommes la possibilité de vivre une existence virile et indomptée. Au milieu des années 1960, le terme « satisfaction » était lourd de signification, véritable mot clé du vocabulaire du désir : il évoquait à la fois le plaisir sexuel et une forme de noblesse authentique. […] La peur de la mégère, de la petite amie qui se transforme en mère, s’incarne dans « Have You Seen Your mother, Baby, standing in the Shadow ? » tandis que « Mother’s Little Helper », une chanson sarcastique sur les ménagères de cinquante ans accros aux tranquillisants, identifie les femmes aux victimes anémiés des banlieues pavillonnaires  » (p. 72).

Sex revolts propose une analyse passionnante, minutieuse, drôle aussi, dans un style enlevé que la traduction parvient le plus souvent à rendre, des thèmes qui traversent un courant musical défini de manière très large (puisque les auteur·e·s nous amènent jusqu’au rap). Il démystifie ce tour de passe-passe par lequel le mépris des femmes devient une source inépuisable de blagues, et leur haine l’étalon à travers lequel se mesure l’art de la transgression.

De fait, et Sex revolts le rappelle avec éloquence, il n’y a rien de transgressif à chanter des horreurs sur les femmes. Rien de beau, rien d’entraînant, rien de marrant, ni de cool : l’alibi que procure la culture rock à la misogynie se dégonfle d’un seul coup.

Parcourant un nombre considérable d’albums et d’interviews [2], l’ouvrage montre aussi la pauvreté de la représentation des femmes (quand elles existent), à savoir l’éternelle opposition entre la maman et la putain le plus souvent, ou au mieux la muse fragile et inaccessible. Il dévoile la tendance propre à tant de rockeurs à se replier illico presto sur le fantasme de la mère consolatrice (quand bien même on a vomi juste avant la figure maternelle) quand la relation amoureuse s’avère insatisfaisante. Et ce qui se fait jour est en définitive rien d’autre qu’une incapacité à penser l’amour et le sexe autrement qu’à travers un égo masculin blessé.

Plus largement, le contenu et la portée de cette rébellion en prennent un coup. L’exaltation de soi omniprésente chez les rockeurs tend souvent à se confondre toute entière avec l’idée de pouvoir phallique – pour les auteur·e·s c’est Jim Morrison qui « demeure au pinacle de ce délire phallique » (p. 149), mais « le rock est plein de ces rebelles-rois » (p. 156). Cette posture révèle également le caractère profondément égocentrique et stérile de ladite rébellion, tant elle fait l’impasse sur la pensée et l’acceptation de ses propres limites, qui s’éprouvent notamment dans la relation à autrui.

Dès les premières pages, les auteur·e·s, citant Sartre, nous invitent, plus profondément, à reconsidérer la « pureté » de la révolte rock’n’rollienne, et de la révolte tout court quand elle se limite à un goût purement individuel, auto-glorificateur, pour la transgression :

« Selon Sartre, le rebelle est secrètement complice de l’ordre contre lequel il se révolte. Son but n’est pas de créer un système meilleur et nouveau ; il veut simplement enfreindre les règles. Le révolutionnaire, en revanche, est constructif. Il souhaite remplacer un système injuste par un système nouveau meilleur […] Nous nous accordons à dire que le rock n’est pas un art révolutionnaire, que son insubordination et ses crises égotiques sont complices des conditions du capitalisme et du patriarcat, ou circonscrites par elles  » (p. 27).

Reste à savoir ce que serait un art révolutionnaire, si une telle chose est possible – et même souhaitable. On ne s’y aventurera pas, et il y aurait beaucoup à dire sur l’opposition entre une démarche individuelle forcément stérile et le « vrai » engagement collectif. Le livre, de toutes façons, ne se cantonne pas dans cette opposition sartrienne, qui, néanmoins, a une vertu : nous inciter à nous interroger sur les liens entre musique et révolte, et ne plus prendre pour argent compter la légende de la subversion du rock’n’roll.

S’il démystifie les idoles, Sex Revolts ouvre de multiples horizons, et notamment une interrogation, également féministe, dont les auteur·e·s ne traitent pas, ou peu, mais que leur livre a fait naître en moi et que je voudrais esquisser ici : celle de la réception, ou encore des liens entre écoute du rock et politisation.

On peut espérer que tous les garçons grandis au son de cette musique ne restent pas bloqués au stade du « riff/phallus », et que d’autres horizons s’ouvrent à eux, à la faveur d’autres influences – celles notamment des rockeuses, celles de la « pop », moins unilatéralement masculine et masculiniste, et bien sûr, désormais, à la lecture de ce livre.

Reste que la réassurance virilisante que le rock peut générer et conforter, et les effets délétères d’un mépris des femmes affiché aussi ouvertement, érigé même en « attitude » et en indispensable accessoire du « cool », ne font guère de doute.

Côté femmes, cela dit, ce sont d’autres questions qui se posent. Mais qu’est-ce qu’elles peuvent bien y trouver ? Ou plutôt, y aurait-il d’autres écoutes, féminines et même féministes, que celle, à la fois encouragée et méprisée par les rockeurs, de la groupie hurlant son admiration ?

Le dernier chapitre nous invite, en creux, à réfléchir aux rapports alternatifs, dissidents, distanciés en tous cas, des femmes qui peuvent écouter, de façon « oblique » [3], sans être dupes, les rockeurs virils. Revenant sur la distinction classique entre les femmes, portées sur une musique « pop » sentimentale et dépolitisée, et les hommes conscientisés par le rock, il ouvre de nombreuses pistes. Au-delà des oppositions rock/pop, masculin/féminin, politique/apolitique, finement déconstruites dans Sex revolts, on peut en effet imaginer des écoutes consistant à grapiller, loin du souci de la collection exhaustive, et tout autant du classement et des listes pour « îles désertes », sur le mode plus désinvolte du piochage, sur les ondes et dans les albums :

« Tout comme les femmes sont probablement peu enclines à emmagasiner les connaissances sportives ou à bricoler indéfiniment sous le capot des voitures, il est rare qu’elles se construisent une importante collection de disques ou qu’elles soient prises d’une obsession pour la hi-fi. De façon générale, elles ont plutôt tendance à posséder de petites collections de disques bien sentis, et des systèmes d’écoute rudimentaires, ou parfois juste un radio-cassette et des tonnes de cassettes (offertes par des amis trainspotters)  » (p. 455) [4].

Ou, de façon contemporaine, des playlists constituées de bric et de broc, sur des téléphones, faites de chansons envoyées par des copines, de tubes entendus et « shazamés » dans un magasin, de bouts d’albums réunis sans souci de compilation, ni d’érudition.

Sur ces play lists, on trouvera (ou non) ces classiques décortiqués dans Sex Revolts, écoutés sans fascination béate, mais avec le plaisir intense de vivre, quelques minutes durant, la révolte tous azimuts, le fantasme d’une vie au bord du précipice, et l’identification à des héros solitaires fuyant le foyer domestique.

Se dessine peut-être ainsi chez les femmes (bien conscientes que se saouler jusqu’au petit matin, ou arrêter de se laver comme Jim Morrison ou Mick Jagger – qui s’en vantait à ses débuts – a peu de chances de les doter d’une aura romantique), un rapport bien particulier au rock et au punk : vivre, en écoutant cette musique, des aventures dont elles apprennent toutes petites qu’elles ne seront pas pour elles, ou à leur risques et périls. À ce sujet je renvoie, toujours dans Sex Revolts, aux formidables développements sur la mythologie androcentrée de la route et de la rue (avec ses mecs qui boivent et se bastonnent) – et à l’immense point aveugle que recèle cette mythologie : la place centrale de la menace du viol dans l’expérience féminine, notamment du « dehors ».

Mais il faut, pour terminer, parler de l’imagination sans limite des écoutes féminines. Car c’est à l’infini qu’on peut broder sur une chanson, ses personnages, et l’issue de l’histoire qu’elle raconte. Je ne donnerai qu’un seul exemple : « Jersey Girl », une splendide ballade de Tom Waits reprise par cette figure masculine du rock par excellence qu’est Bruce Springsteen, auquel les auteur-es consacrent un magnifique chapitre, intitulé « Born to run : soif de voyage, contrées sauvages et culture de la vitesse » :

« Dans « Born to run », la petite ville de province est un piège mortel (« death trap ») et, pourtant, Springsteen sait que son voyage est condamné d’avance : la route est jonchée de héros brisés (« broken heroes »). Dans cette ultime tentative masculine vers la liberté, les femmes se voient offrir le siège passager, et Springsteen invite de façon suggestive sa petite amie à enrouler ses jambes autour de son engin vrombissant  » (p. 87).

Et pourtant… rien n’empêche, à l’écoute d’une autre chanson, « Jersey Girl » précisément, d’imaginer autre chose. Quand le même chanteur invite la fille de Jersey, bloquée dans son univers pavillonnaire, à sortir un samedi soir en laissant son enfant à sa mère, est-ce que ça ne serait pas le début d’une histoire qui ne fera pas que flatter l’égo masculin, mais le rendra, lui aussi, et d’une autre manière, plus aventureux, sur des routes qu’ils prendront ensemble ?

P.-S.

Sex Revolts. Rock’n’roll, genre et rébellion, de Simon Reynolds et Joy Press est paru aux Éditions La Découverte ©.

Notes

[1« Cette critique culturelle alors en vogue ciblait la figure de la mère comme responsable d’une quantité de maux rongeant les Etats-Unis. La terme « momisme » a été forgé par Philp Wylie dans Generation of Vipers (1942), une tirade âprement misogyne contre la dégénérescence de la culture étas-unienne laissée aux mains de la « mère destructrice ». », p. 27.

[2On peut regretter que les auteur·e·s, féru·e·s de références psychanalytiques, s’intéressent peu à l’ancrage social des musicien-nes et à leurs biographies. On imagine ce qu’un regard moins fixé sur l’Œdipe qu’attentif au monde où illes évoluent pourrait apporter – même si, il faut l’avouer, regarder l’insatisfaction chantée par les rockeurs à l’aune du pistolet à eau que leur maman a refusé de leur acheter est plutôt rigolo.

[3Un terme qu’utilise le sociologue anglais Richard Hoggart pour parler du rapport des classes populaires à la culture légitime et souligner que ledit rapport n’est pas fait que de révérence et de soumission.

[4Voir aussi cet extrait d’une présentation du fanzine Ventoline : « Beaucoup de pratiques courantes dans la communauté des critiques et des fans hardcore de musique sont des pratiques de petits garçons parfois pathétiques : les classements, les comparaisons, les concours de connaissances, la course à l’affirmation la plus définitive sur tel ou tel artiste, genre ou disque, etc. Alors que je n’ai jamais vu une femme balancer fièrement son top de fin d’année, sauf quand ça fait partie de son boulot de journaliste ou qu’elle participe à Tier List. Pas plus que je n’ai entendu une femme se mettre dans tous ses états pour défendre Jay-Z contre Nas, ou les Stones contre les Beatles. Je crois également qu’aucune meuf n’a jamais trouvé ça nécessaire ou excitant d’humilier autrui parce qu’il écoutait Petit Biscuit ou Muse. Et je n’ai pas non plus croisé de nana qui m’ait plus ou moins pris de haut parce que je ne connaissais pas les débuts de carrière de Husker Dü ou la discographie détaillée des différents pseudos de Kenny Dope. Et il me semble aussi qu’aucune meuf n’a jamais dit « mais bien-sûr que je connais cet album, tu crois quoi, je l’ai en vinyle, pressage original, je l’avais acheté à sa sortie » – et je noterai au passage que l’immense majorité des collectionneurs et encore plus des diggueurs sont des hommes, et qu’il y a donc dans cette pratique d’accumulation des biens culturels un trait morbide typiquement masculin. Car j’ai connu un certain nombre de femmes super « connaisseuses », qui achetaient chaque semaine des 45-tours de Huggy Bear et Bikini Kill chez Rough Trade, qui connaissaient l’intégrale de Prince producteur, ou qui avaient tout Errorsmith sur leur iTunes, mais qui visiblement avaient autre chose à foutre que de se la ramener en en parlant ou en écrivant dessus, même sur les réseaux sociaux. Dans Ventoline, plusieurs des textes expliquent cette non-participation féminine par une forme de crainte, de timidité, de sentiment de non-validité, mais ils insistent aussi sur un truc qui me paraît encore plus vrai, c’est que les femmes mélomanes s’en foutent un peu de ces pratiques de nerds, elles n’ont visiblement pas du tout envie de vivre leur passion musicale comme ça. Et si elles écrivent, comme c’est donc le cas dans le zine, elles le font donc de différentes façons, et évitent en tout cas toujours les écueils relous de l’auto-valorisation et de la distinction par le capital culturel. »