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L’école du mépris

Réflexions sur un tournant autoritaire

par Collectif Les mots sont importants
17 novembre 2020

« Le cancer de cette société, c’est le non-respect de l’autorité ». Ainsi s’exprime, à la Une du Parisien, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, à l’heure où une véritable maladie, nommée Covid 19, ravage le pays, à l’heure où l’on atteint 45000 morts, à l’heure où l’impréparation, l’incompétence et les choix irresponsables du gouvernement face à l’épidémie sont mis en causes de toutes parts. Comment dès lors ne pas retourner la question, en se demandant par exemple si le problème n’est pas que les autorités, et plus précisément les plus hautes d’entre elles, et plus précisément celle qui s’exprime dans Le Parisien, ont perdu toute respectabilité…

Est-il en effet possible de respecter un ministre de l’intérieur qui, au lendemain d’un attentat meurtrier, ne trouve rien de mieux à faire que stigmatiser les rayons halal ou cacher des supermarchés ?

Est-il possible de respecter un aventurier qui a commencé sa carrière dans le giron de l’extrême droite monarchiste, puis du combat contre le mariage pour tous, et qui se pose aujourd’hui en défenseur des « valeurs de la république » ?

Est-il possible de respecter un ministre de l’Intérieur dont la nomination a scandalisé dans le monde entier, et occasionné notamment un appel de 91 intellectuelles et militantes féministes de plus de 35 pays, dont Shirin Ebadi, Prix Nobel de la paix, et Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature ? Est-il possible de respecter un politicien plusieurs fois mis en cause pour viol, et qui reconnait a minima avoir monnayé des services sexuels contre des services sociaux, sans y voir rien d’autre qu’une « vie de jeune homme » ?

Est-il possible de respecter un président de la république en voie de trumpisation, désigné comme tel par la presse internationale, en particulier le New York Times ?

Est-il possible de respecter un président qui soutient ostensiblement un Éric Zemmour au nom du principe sacro-saint de liberté d’expression, et piétine le même principe à tout propos, au point qu’Amnesty International alerte sur la situation française en la matière ?

Est-il possible de respecter aveuglément une police qui éborgne, une police qui a blessé, souvent gravement, davantage en quelques mois qu’en vingt années ? Est-il possible de respecter aveuglément une police que de très nombreuses enquêtes journalistiques, sociologiques et associatives, rien que ces derniers mois, accusent de très graves écarts : violences sur enfant ; racisme quotidien ; utilisation routinière dans certains commissariats de catégories racistes comme « négroïde » ; pratique massive du contrôles au faciès, documentée par un long rapport de Human Rights Watch ainsi qu’une note du Défenseur des droits ; nombreuses « violences illégitimes » commises à la faveur du confinement et dénoncées notamment par Amnesty International ; omerta, loi du silence, organisation systémique de l’impunité ; dérives verbales ordurières, notamment racistes, dans des groupes Facebook impliquant des milliers de policiers ; sexisme, homophobie, infiltrations fascistes et même tentations séditieuses...

Est-il possible de respecter un président qui joue, comme aucun de ses prédécesseurs, hormis le Sarkozy des années Buisson, la carte de la lepénisation des esprits ?

Est-il possible de respecter un président qui laisse placidement massacrer les Arméniens du Haut Karabagh par les armées turque et azérie, et ne se fâche et rappelle son ambassadeur que lorsque le président de la Turquie se moque de sa petite personne ?

Est-il possible de respecter un gouvernement dont la ministre « de la jeunesse et de l’engagement » se scandalise d’avoir rencontré des jeunes « assez à l’aise » pour lui exprimer, en bonne et due forme, et de manière argumentée, leurs divergences d’opinion, et plus précisément leurs critiques sur une laïcité à géométrie variable, une police gangrenée par le racisme, ou encore une République qui ne tient pas sa promesse d’égalité ? Est-il possible de respecter une ministre qui n’a à répondre à cette jeunesse que des sermons, des pétitions de principe, du déni de réalité (« Il faut aimer la police, car elle est là pour nous protéger au quotidien. Elle ne peut pas être raciste, car elle est républicaine ! » [1]) ou, pour finir, des sommations à entonner en chœur la Marseillaise ?

Peut-on respecter une ministre qui, à confrontée en public à son incapacité de dialoguer, d’écouter, d’argumenter, se venge en attaquant publiquement les centres sociaux, organisateurs de la rencontre, en les livrant à la vindicte publique comme Jean-Michel Blanquer a livré le monde académique à la vindicte, et en diligentant contre eux une inspection ?

Peut-on respecter ces aventuriers de la politique, sans principes et sans cœur, qui exigent de sa jeunesse une soumission aveugle, et renouent de la sorte avec les pires heures de l’autoritarisme républicain ? Peut-on respecter cette aristocratie aussi dépourvue de moralité que prodigue en sermons moralisateurs ? Peut-on respecter ces « progressistes » auto-proclamés qui ne font que recycler des vieilles traditions idéalisées, comme celles des « cours de morale civique » à l’école ?

Flashback

Il se trouve que deux auteurs se sont penchés il y a déjà vingt ans sur de vieux manuels d’instruction civique [2], et que le résultat est accablant. Cette morale civique aujourd’hui célébrée apparaît en effet comme une école de la servitude : les manuels ne cessent de célébrer la patience, la prudence, la modestie et la discrétion, tandis que tout ce qui ressemble à de la résistance, de la révolte ou de la revendication se trouve stigmatisé comme de la vanité, de l’outrecuidance ou de la sauvagerie. Morceaux choisis :

« Maxime : la connaissance des devoirs est plus utile au bonheur que celle des droits »

« Le bonheur ne consiste pas à demander beaucoup, mais à se contenter de ce qu’on a. »

« Acceptons joyeusement la médiocrité, qui ne nous prive que du superflu et nous libère du souci des grandes richesses. »

« Le devoir nous ordonne de nous résigner ; si une mère perd son enfant unique, qu’elle s’intéresse à des enfants orphelins ou abandonnés : il n’en manque pas. »

« Certaines femmes s’achètent deux robes par an quand une seule pourrait leur durer deux ans. »

« Je serai toujours simple et modeste »

« Je ne serai ni jaloux, ni envieux »

« Je ne dirai du mal de personne ; je ne serai ni médisant ni calomniateur ; je serai sagement discret. Je serai reconnaissant envers tous mes bienfaiteurs. »

« Je n’irai, plus tard, ni au café perdre ma santé, ni aux courses perdre mon argent, ni au cinéma perdre mon temps à voir des films policiers dont les héros sont des voleurs et des assassins (...) »

Finalement, des jeunes paysans du début du siècle aux « sauvageons » d’aujourd’hui, l’objectif non avoué de l’éducation civique semble rester le même : policer et discipliner la jeunesse. Il est bon de se rappeler que cette morale de l’obéissance, que tant d’intellectuels ou de professeurs semblent aujourd’hui regretter, a formé dans les années 1900-1940 moins de citoyens responsables que de sujets dociles et de fonctionnaires zélés. Maurice Papon, ce champion du service de l’État, ainsi que tous les hauts fonctionnaires qui ont collaboré à la politique raciste du gouvernement de Vichy, étaient les meilleurs élèves de cette école républicaine qui apprenait avant tout à obéir.

Mais cette école n’apprenait pas seulement à obéir : elle apprenait aussi à mépriser. On ne comprend pas en effet la permanence des préjugés, du racisme, du sexisme ou du mépris de classe, si l’on ne prête pas attention à ce relais décisif qu’a été l’école. Relais sans doute plus redoutable que la littérature et les illustrés du type Tintin au Congo, dans la mesure où c’est une parole investie d’une très forte autorité qui transmettait les stéréotypes : la parole du maître. Autres morceaux choisis :

« Les ouvriers affectent trop souvent des manières grossières, un langage incorrect et malséant, un laisser-aller, une négligence, une malpropreté même, qui choquent. »

« Je citerai encore une cause de la condition misérable de beaucoup d’ouvriers : c’est la paresse, "le péché auquel nous nous laissons aller le plus facilement. »

« Combien y en a-t-il qui, travaillant faiblement et à contre-coeur, ne font rien de bon, mettent deux heures pour exécuter l’ouvrage d’une seule, reculent devant les difficultés qui devraient les animer, restent pauvres par leur faute, et condamnent ainsi leur famille à l’ignorance et à la misère ! »

« À son mari, la femme doit assurer le bien-être matériel et moral. Elle saura faire en sorte que rien ne lui manque : linge et vêtements bien entretenus et prêt à temps ; repas servis exactement et préparés en tenant compte de ses goûts et de sa santé. »

« Quels que soient ses dons intellectuels ou artistiques, une femme peut faire plus, elle ne peut faire mieux que fonder un foyer ; aussi fera-t-elle sagement d’y demeurer si la nécessité ne l’oblige pas à travailler au dehors. Restez chez vous, vous aurez choisi la meilleure part. »

« La meilleure amie des jeunes filles, qui est-ce ? Voulez-vous que je vous le dise ? Eh bien.. c’est l’aiguille. - Comment ! l’aiguille à coudre ? - Oui ! à coudre, à broder, même à tricoter. »

« Il est vrai que, s’ils ne sont guère que le tiers de l’humanité, les Blancs, par l’ascendant de leur intelligence supérieure, par leur morale plus élevée, par leurs religions plus pures et plus nobles, par leur esprit d’invention aussi, et par la force de leurs armes perfectionnées, de leurs machines plus savantes, les Blancs sont les rois de l’Univers. »

« Petits Kabyles, fils de vaincus, ne maudissez pas vos vainqueurs : vous n’êtes les sujets d’aucun homme, vous faites partie de la France qui veut votre bien. »

« Ces Canaques sont donc bien méchants ? - Ce sont des sauvages, voilà tout. Ils auraient grand besoin d’être civilisés. Malheureusement, ils préfèrent vivre à l’écart. »

« Quand la République de 1848 a aboli l’esclavage dans nos colonies, elle leur porta un coup terrible. Les nègres quittèrent en foule les plantations et se livrèrent avec volupté à leur paresse naturelle. »

« Supprimer les frontières ? Mais aussitôt la France se couvrirait d’un ramassis d’étrangers, avides de fouler son sol sacré, de respirer son air vivifiant, de jouir de son climat, de ses richesses, de l’exploiter dans le plus mauvais sens du mot. Et lorsque tous ces vampires exotiques l’auraient saignée à blanc, sucée jusqu’aux moelles, la fraternité des peuples se traduirait par des étreintes mortelles, des luttes effroyables, des calamités que l’imagination n’ose concevoir. Ce serait du propre, en vérité ! »

Ce type de propos a fort heureusement disparu des manuels scolaires. L’enseignement de l’histoire aussi s’est réformé, mais de manière très insuffisante. En outre, ce qui s’est construit en un siècle ne peut être supprimé aussi simplement : il faudrait pour cela un véritable travail de déconstruction. Or, aujourd’hui, non seulement ce travail de déconstruction n’est pas à l’ordre du jour, c’est le moins que l’on puisse dire. Non seulement l’heure est à la réaffirmation de l’autorité, à la blanquérisation, à la criminalisation de toute pensée critique, mais le risque est plutôt, avec le retour du moralisme républicain le plus dogmatique et le plus autoritaire, de voir réapparaître, sous couvert de « civisme » et de « laïcité », un catéchisme qui n’a jamais appris qu’à obéir et mépriser.

Notes

[1Propos rapportés dans La vie du 30 octobre 2020

[2Cf. M. Jeury, J.-D. Baltassat, Petite histoire de l’enseignement de la morale à l’école, Laffont, 2000. Toutes les citations qui suivent sont extraites de ce livre. Elle proviennent de divers manuels de lecture ou d’instruction civique publiés entre 1900 et 1939.