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Ni-ni et Macronie

Sur l’art de l’éditorial, tel que pratiqué par un quotidien dit de référence

par Sylvie Tissot
25 juillet 2023

Le dernier édito du Monde nous livre son habituel état des lieux, comme il se doit sérieux, mesuré, neutre, de la Macronie. Et comme pour toute analyse sérieuse, mesurée, neutre, il convient de raison garder, de faire la part des choses, de rappeler le juste milieu, loin des périls que constituent, traditionnellement, deux positions opposées...

Dans ce très idéologique exercice de construction des symétries que Barthes appelait le « ni-nisme » [1], Le Monde, journal dit « de référence », excelle. Mais aussi haute la position de surplomb de laquelle la leçon est donnée soit-elle, elle n’arrive plus guère à faire illusion. Et la tentative de nous convaincre que le pouvoir en place reste le garant des institutions et qu’Emmanuel Macron fait tout ce qu’il peut contre les passions irrationnelles (le plus souvent celles du peuple ou encore « des Français ») est laborieuse.

Ici, les difficultés auxquelles se confronterait –courageusement, cela va sans dire – la Macronie prendraient la forme d’« angoisses », au nombre de deux, symétrie oblige : « écologique à gauche, identitaire à droite ». Ces deux angoisses seraient aujourd’hui à l’origine de la « polarisation actuelle du champ politique », dont on comprend à demi-mots qu’Emmanuel Macron n’en est nullement responsable, bien campé dans son juste milieu.

Sans revenir sur la profondeur de cette « analyse » dudit champ politique, la description des deux angoisses, mises tranquillement en équivalence, fait froid dans le dos :

 d’un côté, la montée des idées d’extrême-droite (le mot significativement n’est pas utilisé), leur expression de plus en plus ouverte, dans les médias notamment, se trouvent réduites à un simple sentiment d’« angoisse identitaire », venu d’on ne sait où, alors qu’on sait à quel point Emmanuel Macron et ses ministres, Gérald Darmanin notamment, les alimentent.

 de l’autre, la gauche (notons la symétrie entre l’extrême droite et la gauche, opération idéologique ici entérinée) est présentée comme sujette à une autre angoisse, écologique cette fois-ci, et là encore pas un mot sur la responsabilité de la Macronie dans une angoisse qui déborde en réalité « la gauche », pour affecter, en cet été de canicule et autres catastrophes climatiques, la quasi-totalité de la population -excepté peut-être le Ministre de l’Agriculture.

Rien non plus, sur la profonde colère sociale qui a agité le pays cette année, de la mobilisation contre la réforme des retraites aux soulèvements des quartiers populaires.

La posture de surplomb, la prétendue neutralité, la construction de deux « extrêmes » renvoyés dos à dos, ingrédients de tant d’éditos du Monde, masquent mal l’exonération incroyable des responsabilités du pouvoir en place. Jusqu’à quand Le Monde continuera à nous livrer, en toute « objectivité » évidemment, ces éditos risibles dont on pourrait lister les mots clefs incontournables, à base de « défis à relever », par un gouvernement qui, au pire, « peine à convaincre », et qui, face à l’adversité, doit trouver une « parole forte » ou encore un « cap clair » ?

Après une injonction à « faire baisser la pression » (?), le vide sidéral de l’analyse est atteint dans cette phrase, aussi creuse qu’incompréhensible : « En six ans, [la majorité présidentielle] n’a pas travaillé la doctrine ni véritablement quadrillé le territoire, si bien qu’à la moindre bourrasque elle risque de se trouver désaxée. »

Et tout cela est censé être le nec plus ultra du commentaire politique ?

Notes

[1“Il s’agit là d’une mécanique de la double exclusion qui relève en grande partie de cette rage numérique (…) que j’ai cru pouvoir définir en gros comme un trait petit-bourgeois. On fait le compte des méthodes avec une balance, on en charge les plateaux, à volonté, de façon à pouvoir apparaître soi-même comme un arbitre impondérable doué d’une spiritualité idéale, et par là même juste, comme le fléau qui juge la pesée.“, Roland Barthes, Mythologies, Editions Points, 2012