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Pourquoi le logement est-il une question féministe ?

Extraits du guide pratique d’ANGELA.D

par ANGELA.D
25 novembre 2022

Les réflexions qui suivent constituent les chapitres 1 et 4 du remarquable Guide pratique réalisé par ANGELA.D (Association novatrice pour gérer ensemble le logement et agir durablement) dans le cadre du projet d’habitat CALICO (CAre and LIving in COmmunity) à Bruxelles. Construit à partir des méthodes d’éducation populaire et permanente féministe, à partir de l’expérience des femmes (habitantes, bénévoles, employées) investies dans le projet, ce guide dresse une série de constats et de recommandations afin d’intégrer la question du genre dans les logements. Il s’adresse à toute personne concernée par le droit au logement, tout acteur·rice, public·que comme privé·e, engagée dans un projet d’habitat tenant compte des situations de vie des femmes dans une perspective égalitaire et féministe. Le guide complet est accessible en version pdf sur le site https://angela-d.be/ ou à l’adresse angelad.asbl2018@gmail.com. L’association est par ailleurs en recherche de soutiens financiers privés ou publics pour la réimpression de la version papier.

Le logement est un droit. Il répond à un besoin fondamental. C’est aussi une sphère chargée de tout un ensemble de dimensions essentielles à la vie des personnes.

C’est un bien auquel on accède, qui nous assure une sécurité matérielle, un toit sur la tête à l’abri des intempéries. Quand on est propriétaire, c’est un bien qui nous assure un patrimoine, un héritage à laisser à ses éventuels enfants ;

Posséder un logement, c’est ce qui donne accès à un statut social : propriétaire, locataire, sans domicile. Par exemple, les personnes qui sont sans papiers n’ont pas le droit d’être domiciliée·s. Ne pas avoir d’adresse, c’est être exclu·e d’une série d’autres droits (aux allocations familiales, au revenu garanti aux personnes âgées, à un service postal…).

Le logement, c’est un lieu où l’on se ressource, un lieu où on grandit, on apprend, on prend soin de soi, on se repose, on écrit, on lit, on crée. L’écrivaine anglaise Virginia Woolf [1] : Qui prend l’homme comme standard de référence. ]] parlait de la nécessité pour une femme d’avoir un lieu à soi.

C’est un espace de vie où l’on fait société, reçoit des ami·es ; un espace de l’intime, du couple et de la famille. Un espace où l’on prend soin de ses proches, de ses ami·es, où on fait grandir ses enfants…

Car le logement peut également être un espace ouvert aux autres, où l’on noue des relations avec ses voisin·es, un espace dans lequel on s’investit, on travaille pour le bien de la communauté, du voisinage, du quartier. D’ailleurs, on parlera d’habitat, plutôt que de logement : car un logement décent, c’est un logement qui permet un lien aux autres, qui est intégré au quartier, à la ville et à ses services.

C’est un espace de travail, là où les mères et les filles prennent majoritairement en charge les tâches de soin, de care [2], ce qu’on appelle aussi le travail gratuit, ou le travail reproductif [3]. Ce travail peut aussi être externalisé, c’est-à-dire que c’est une personne extérieure au ménage [4], en général, une femme, qui effectue ce travail au sein du logement. Il s’agit de femmes de ménages, d’infirmières, de nounous, d’aides familiales, etc.

C’est un espace de violence. C’est dans les logements que les femmes subissent la majorité des violences physiques qu’elles rencontrent au cours de leur vie.

Le logement comme bien, espace de vie, déterminant d’un statut social, espace de travail ou de violence est donc un espace de pouvoir, traversé par une série d’inégalités sociales qui structurent la société et qui touchent particulièrement les femmes qui habitent les maisons et qui y travaillent.

La précarité matérielle des femmes, les discriminations qu’elles subissent dans l’accès au logement, le travail reproductif effectué dans le logement, les violences domestiques, l’architecture androcentrique / androcentrée [5] et le besoin d’avoir un lieu à soi font du droit au logement une question éminemment politique et féministe. Interroger l’organisation de l’accès au logement, inclure la perspective et les expériences des femmes – depuis la conception du logement jusqu’à l’attribution puis la gouvernance – représentent le défi que se sont donné les membres d’Angela.D qui travaillent en réseau avec de nombreuses homologues d’ici et d’ailleurs.

Comment expliquer le mal-logement féminin ? Le mal-logement féminin n’est pas naturel. C’est le résultat de mécanismes sociaux autour desquels notre société s’organise.

La précarité matérielle

En général, le taux de risque de pauvreté se calcule au niveau des ménages, ce qui ne permet pas de rendre compte des inégalités qui peuvent exister entre les différents membres d’un ménage. Pour illustrer les risques de pauvreté individuelle, il existe un indicateur nommé « degré de dépendance financière ». Le taux de risque de pauvreté se décline également en fonction de :

- l’âge (es femmes retraitées courent cinq fois plus de risques de sombrer dans la pauvreté que les hommes retraités) ;

- l’activité et le niveau de formation (le travail à temps plein assure une plus grande protection face au risque de précarité, plus de la moitié des femmes peu qualifiées se situe en dessous du seuil de pauvreté) ;

- la nationalité (pour les personnes résidentes en Belgique qui sont citoyennes et citoyens de pays non-européens, le taux de risque de pauvreté est de 71% pour les femmes et 34% pour les hommes)

Le degré de dépendance financière est trois fois plus élevé pour les femmes que pour les hommes (36% contre 11%) ; et quel que soit l’âge, le niveau de formation ou la nationalité, en Belgique, le risque de sombrer dans la pauvreté est donc plus élevé pour les femmes que pour les hommes.

La précarité matérielle des femmes découle de différents mécanismes autour desquels notre société s’organise :

- les charges de la sphère familiale qui pèsent sur les femmes et les obligent à travailler à temps partiel ou à rester à la maison (les femmes représentent 81% de l’ensemble des travailleur·euses à temps partiel ; en Belgique, en 2011, il y a 32 femmes au foyer pour un homme au foyer) ;

- l’écart de salaire (21% en salaire annuel et 174 euros en salaire mensuel brut) ;

- les pensions plus faibles pour les femmes (la différence du montant moyen des pensions entre hommes et femmes est de 330 euros par mois ; l’écart de pension est de 24,8% ; notons également que les femmes représentent 65,47% des bénéficiaires de la garantie de revenu aux personnes âgées) ;

- le phénomène de la monoparentalité (un tiers des parents solo dispose d’un emploi en Région bruxelloise ; ces chef·fes de familles salariées travaillent plus souvent à temps partiel que la moyenne de la population ; le taux de risque de pauvreté de ces ménages est évalué à 35,5% alors qu’il est évalué à 15,1% pour la population globale ; à Bruxelles, 87% des chef·fes de familles monoparentales sont des femmes).

Discriminations, Stéréotypes et harcèlement

Les stéréotypes de genre jouent également un rôle important dans le non-accès des femmes à un logement. Parce qu’ils chargent les femmes des tâches familiales aux dépens de leurs carrières et de leurs revenus. Mais aussi parce que ces stéréotypes affectent le marché immobilier et ont des conséquences très concrètes sur les parcours des femmes vers le logement.

Il existe peu d’études sur le sujet. Pourtant, de nombreuses femmes témoignent de préjugés sexistes qui font douter certain·es propriétaires de la capacité des femmes seules de gérer un logement, de bricoler, de l’entretenir ; du refus de louer à des familles nombreuses sous prétexte qu’il y aurait plus de chances qu’elles abîment le logement. Certaines témoignent de harcèlement moral et sexuel de la part de propriétaires.

Le sexisme, le racisme et les discriminations liées aux revenus sont des obstacles dans l’accès au logement pour les femmes qu’il est urgent de lever.

Le Rapport annuel 2017 d’Unia (centre interfédéral pour l’égalité des chances et de lutte contre le racisme) pointe le fait que les plaintes pour discrimination au logement sur les critères dits raciaux ont augmenté de 77,3% en 5 ans. La même année, une enquête menée par la VUB et l’Université de Gand montre notamment que les femmes nord-africaines et d’Europe de l’Est sont traitées défavorablement par les agents immobiliers par rapport à leurs homologues masculins.

Parcours de vie, violence et dépendances

Vivre dans la précarité et manquer de la sécurité élémentaire nécessaire à la jouissance de ses droits fondamentaux, c’est aussi vivre dans un « chez soi » qu’on est susceptible de quitter d’un instant à l’autre pour fuir un conjoint violent. L’inégalité face au logement est également liée à cette menace : le logement est le lieu où se produit la majorité des violences domestiques.

En Belgique, les violences endurées par les femmes se situent majoritairement dans l’espace domestique, et sont perpétrées par une personne proche (souvent partenaire ou ex-partenaire) et ont un caractère répétitif.

Si les violences conjugales se retrouvent dans des ménages de toute classe sociale et de toute origine, les femmes vivant dans la précarité auront encore moins de perspectives pour en échapper. Quand on fuit son foyer, l’essentiel est de s’assurer un toit ailleurs. Il existe pourtant peu d’alternatives pour les femmes qui sont dans ces situations.

Le parcours des femmes et des filles sans abris en dit beaucoup sur ce qui fait rupture dans l’accès au logement pour les femmes. Fuir les violences psychologiques, sexuelles et physiques, est une des premières causes du sans-abrisme féminin. Il y a également de nombreuses jeunes filles qui se retrouvent à la rue pour fuir les violences liées à leurs identités de genre ou leur orientation sexuelle.

Les trajectoires de vie des femmes sont marquées par des situations de violence, de rupture et de dépendance économique.

Chloé Salembier, anthropologue et membre de Angela.D analyse 40 récits de vie de femmes connaissant ou ayant connu des difficultés pour se loger. En comparant les récits, elle constate que des ruptures qui se manifestent à différents moments de leur vie (divorce, maladie, accident, décès, faillite, licenciement, migration, guerre, endettement, catastrophe naturelle ou prison) marquent aussi une rupture dans le parcours résidentiel des femmes interrogées. Dans les situations de divorce, par exemple, ce sont principalement les femmes qui quittent le logement parce qu’elles subissent des violences, ou encore les conséquences de l’endettement.

Les logements inadaptés

On entend beaucoup parler de « crise » du logement. Ce qui fait crise, c’est que le parc immobilier n’est plus adapté aux réalités sociales et financières des ménages qui ont changé depuis 30 ans. Et cela participe également au mal-logement féminin.

Les logements abordables financièrement manquent cruellement dans le parc immobilier, alors qu’une grande part de la population bruxelloise souffre de précarité économique. Le parc immobilier n’est donc pas adapté aux ressources de ces ménages, parmi lesquels les familles monoparentales qui n’ont qu’un salaire pour payer un logement.

Les familles nombreuses souffrent aussi d’une absence criante de logements de plus de deux chambres dans le parc immobilier bruxellois. En effet, 85 % des appartements de la Région de Bruxelles-Capitale comptent moins de trois chambres.

Des logements inadaptés aux besoins des ménages, ce sont aussi des logements qui ne répondent pas aux usages et aux activités qui se déroulent pourtant quotidiennement dans un logement, notamment les activités attribuées aux femmes.

De nombreuses architectes, sociologues, urbanistes, féministes dénoncent ce que l’on appelle l’architecture andro-centrée des logements, qui participe au mal-logement féminin. Ce terme vise la répartition des espaces au sein des foyers qui reflète la division sexuelle traditionnelle du travail, avec ses hiérarchies implicites et qui place les femmes dans des relations de subordination par rapport aux hommes. Par exemple, les espaces traditionnellement réservés aux femmes, comme les cuisines, ont été et restent en grande partie des espaces fermés, avec une répartition qui n’invite pas les autres membres de la famille à partager leur travail.

P.-S.

Pour aller plus loin :

Chollet Mona, Chez soi. Une odyssée de l’espace domestique, Paris, Zones, 2015

Lambert Anne, Dietrich-Ragon Pascale, Bonvalet Catherine (coord.), Le monde privé des femmes : genre et habitat dans la société française, Éditions de l’INED, 2018.

Salembier Chloé, Bernard Nicolas ; Muxi Martinez Zaida ; Soledad Girardo Maria, « ‘Le privé est politique’ : Le droit au logement réinterprété au prisme du genre et du confinement – Récits de femmes à Bruxelles et Barcelone », Déconfiner l’Europe, sous la direction de Servais O. et Hermesse J., Paris : Editions Karthala (à paraître).

Woolf Virginia, Un lieu à soi, Folio, 2020.

Notes

[1Virginia Woolf Virginia Woolf est une écrivaine britannique. Son œuvre littéraire est traversée par la question des droits des femmes. En 1928, elle est invitée à donner des conférences dans des collèges pour femmes (écoles supérieures). Elle s’interroge sur les raisons qui ont empêchés les femmes de produire de grandes œuvres littéraires. Elle dégage deux paramètres indispensables pour permettre à une femme d’écrire : avoir « une chambre à soi », qu’elle peut fermer à clé afin de pouvoir écrire sans être dérangée par les membres de sa famille ; et disposer d’une rente lui permettant de vivre sans soucis. Deux fronts sur lesquels les femmes se battent encore aujourd’hui.

[2Care : Peut se traduire par « sollicitude » ou « soin » ou encore « s’occuper de », « faire attention », « prendre soin », « se soucier de ». Joan Tronto définit le care comme une « activité générique qui comprend tout ce que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible »

[3Travail reproductif : Désigne un travail quotidien, répétitif, pénible, gratuit et souvent invisibilisé qui permet la reproduction de la force de travail : éducation des enfants, travail domestique (nettoyage, cuisine,…), soin aux proches…

[4Ménage : Ensemble des occupants d’un même logement ayant ou non un lien de parenté. Il peut être composé d’une seule personne.

[5L’architecture androcentrique est une architecture conçue à partir du point de vue, des besoins et des usages des hommes.