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Que répondre à celles et ceux que gêne le mot race ?

Un argumentaire extrait du livre Race

par Sarah Mazouz
17 septembre 2020

Les races n’existent pas : bien-sûr ! Faut-il donc renoncer au mot ? Sarah Mazouz répond pas la négative, car si les races n’existent pas, les manifestations du racisme sont toujours là, et partout : inégalités et préjugés, commentateurs d’extrême-droite invités sur les grandes chaînes télé, petites blagues du quotidien, violences physiques et symboliques, et plus largement encore une discrimination massive au travail, au logement, et dans toutes les sphères de la vie sociale. Avec pédagogie, l’auteure explique l’importance du mot « Race », et pourquoi il peut et doit être utilisé dans un tout autre sens que son acception raciste. Surtout, elle dévoile ce qui se niche derrière le refus obstiné – et prétendument antiraciste – d’utiliser le mot : un déni persistant de parler d’un rapport de pouvoir, doublé d’une ignorance regrettable de la multitude des travaux existants. Parce qu’il est clair, limpide, aussi utile que tranchant, nous recommandons vivement la lecture de ce livre, dont voici un extrait.

Une scène se répète souvent. Lors de journées d’études ou de séminaires portant sur la question raciale ou sur les auteurs·trices spécialistes de ces questions dans le monde anglophone ou en France, il se trouve quasiment toujours une personne dans le public pour faire la remarque suivante : en France, on n’utilise pas le terme de race. Il ne peut pas être utilisé comme notion servant l’analyse scientifique parce qu’elle appartient au lexique raciste. L’utiliser, c’est croire que les races existent, donc se laisser confondre avec les tenant·e·s d’une idéologie qui prône une hiérarchie naturelle entre les groupes humains.

Passé la lassitude de devoir répondre régulièrement à cette question, on finit par le faire. Parce que la pédagogie est faite de répétition. Parce qu’il est toujours bon de lever le malentendu. Aussi, parce que la résistance à l’usage de cette notion dit quelque chose de son histoire, de la nécessité d’explicitation qui doit, par conséquent, en régler l’emploi et tout simplement de la manière dont, précisément, les processus de racialisation jouent dans ce que l’on admet ou non, dans ce que l’on sait ou ignore.

On souligne alors l’idéalisme qu’il y a à croire que le problème peut être réglé par la seule suppression du mot et le déni qui consiste à considérer l’évitement comme la solution. On s’attache à rappeler que pour les personnes soumises aux catégorisations racialisantes, l’expérience de l’assignation ou des discriminations raciales qui peuvent en découler est quotidienne (que le mot « race » soit utilisé ou non). On peut ajouter que les discours racistes n’ont pas besoin du mot de race pour inférioriser les membres des groupes qu’ils visent.

C’est le cas par exemple de l’adjectif « ethnique », qui est souvent conçu comme une manière acceptable de qualifier les processus qui relèvent, en fait, des logiques de racialisation sans avoir à utiliser les termes de race, de racialisation ou de racisation, comme si le terme en lui-même permettait de prémunir du geste d’essentialisation et d’assignation racialisante. On peut dire « ethnie » et penser « race » dans l’acception raciste du terme. C’est le cas, par exemple de certains textes de Maurice Barrès où l’écrivain antisémite parle du « nez ethnique » du capitaine Dreyfus.

À l’instar de ce que l’universitaire britannique Satnam Vidree a fait lors d’une conférence consacrée aux rapports entre « Gauche et Race », organisé le 15 octobre 2019 au CERI (Science Po), on peut également inviter notre interlocutrice ou interlocuteur à considérer les logiques de racialisation comme un fait social avec lequel il faut travailler, qu’elles s’incarnent dans le racisme explicite ou qu’elles se manifestent insidieusement et de manière sédimentée dans nos catégories de perception même les plus anodines.

On peut parfois ajouter que l’inconfort suscité par la notion de race recèle quelque chose de salutaire en ce qu’il nous empêche de croire que la question est classée et qu’il nous rappelle dans quelle(s) filiation(s) historique(s) des discours, des gestes mais aussi des choix politiques, des pratiques administratives ou des décisions juridiques peuvent continuer de s’inscrire.

On peut également inviter à rompre avec cette fétichisation du terme « race » en rappelant que la notion de classe a acquis sa dimension critique grâce aux travaux des penseurs socialistes et en particulier grâce à Marx. Mais avant de devenir l’instrument théorique et politique mettant en lumière l’appropriation et l’exploitation dont les membres de la classe ouvrière faisaient l’objet et servant, par le concept de lutte des classes, à analyser la structuration conflictuelle du capitalisme tout en réfléchissant à la possibilité de son dépassement, la classe a servi une lecture naturalisée des rapports sociaux au service de l’aristocratie et de la bourgeoisie. On peut d’ailleurs à ce titre ajouter qu’une des leçons du marxisme est de rappeler le sens historique et social des concepts et que les sens et les usages qu’on en fait évoluent et sont à historiciser.

Certain·es pourront expliquer la persistance du malentendu en reprochant aux tenant·es d’une démarche critique de la race d’utiliser le même terme que celles et ceux qu’ils souhaitent combattre. L’idée est dans ce cas que les choses seraient plus claires si un mot différent que celui de race permettait de désigner le rapport de pouvoir que les travaux critiques désignent par la notion de race. À cette objection, on peut déjà répondre que « racialisation » et « racisation » ne font pas partie du lexique utilisé par les textes et les auteurs racistes et qu’ils ont bel et bien été inventés pour désigner les processus sociaux de production des hiérarchies raciales.

Par ailleurs, faire cette critique, c’est une fois de plus se placer sur le seul plan lexical et faire comme si le problème tenait au mot (y avoir recours produirait le racisme, l’ôter réglerait le problème, en utiliser un autre éviterait le malentendu) et non au rejet de l’exigence de reconnaissance d’un phénomène social auquel le concept invite.

Le débat tel qu’il se configure actuellement en France et les crispations qu’il donne à voir porte en fait précisément sur le fait de dire et d’accepter que la société française racialise. On pourrait utiliser un terme qui n’a rien à voir avec celui de race mais auquel on donnerait le contenu conceptuel de la notion critique de race, on assisterait malgré tout aux mêmes levées de boucliers. En ce sens, le problème n’est pas tant celui de l’équivoque lexicale du terme « race », que celui de la résistance politique au concept de racialisation ou de racisation.

De même, je ne pense pas que transposer au contexte français la proposition faite par le philosophe africain-américain Michael O. Hardimon dans Rethinking Race. The Case of Deflationary Realism (2017) d’utiliser le concept de « socialrace » mettrait fin à ce type de malentendu ou aux attaques plus violentes auxquelles on peut faire face quand on utilise la notion de race de manière critique. D’abord, sans doute que certain·e·s profiteraient de la façon dont ce mot-valise a été construit pour objecter que le fait de préciser « social » laisse entendre qu’on accepte d’autres conceptions de la notion de race. Ensuite, il me semble que les analyses proposées par le philosophe pour éviter les écueils posés par la polysémie de la notion de race, pour métaphysiques qu’elles soient, tiennent en fait beaucoup à la façon dont le concept de race est utilisé dans le contexte états-unien. Son point de départ pour examiner les formalisations possibles du concept de race est un contexte où l’usage du terme est admis, courant et peut, de ce fait, être plus vague. D’où l’objectif de Hardimon de préciser différents sens du concept de race tout en s’attachant à limiter et à cerner le sens de l’énoncé « la race existe » – ce qu’il signifie en parlant de réalisme déflationniste, c’est-à-dire admettre que le concept critique de race désigne des phénomènes réels tout en limitant les cas auxquels il s’applique.

Le cas français obéit à une chronologie différente. Pendant longtemps, le terme ne pouvait s’utiliser comme un concept décrivant un rapport de pouvoir socialement produit. Puis, il a été progressivement introduit en ce sens et c’est sur cet usage-là que les polémiques et les critiques se concentrent aujourd’hui. Transposé au contexte français, le choix de forger le mot-valise « socialrace » n’offrirait pas en fait une solution préférable à celle qui consiste à expliquer en quel sens on fait usage de la notion de race ou à utiliser les notions de racialisation ou de racisation.

Parce que, pour le moment, il n’y a pas d’autres usages explicites de la notion de race disponibles dans les discours publics. Ensuite, parce que, au risque de me répéter, c’est bien la mise en évidence des processus de racialisation qui pose problème à celles et ceux qui s’en prennent aux travaux critiques de la race.

Les attaques qui portent sur le choix du mot « race » ne doivent pas nous tromper. Si elles jouent de l’aubaine que constitue l’histoire de ce mot, elles se concentrent en fait précisément sur le concept critique de race, entendu donc comme processus social de racialisation ou de racisation.

Enfin si la question n’était qu’un problème de mécompréhension de ce que l’on entend par race, la vindicte aurait cessé à partir du moment où les explications ont été données, sans que nous ayons à revenir constamment sur ce que la notion critique de race signifie ou sur ce que « racialiser » veut dire.

P.-S.

Le livre de Sarah Mazouz est paru aux éditions Anamosa.