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Une trouée pour l’absence

Troisième extrait d’un livre important d’Anouche Kunth : Au bord de l’effacement

par Anouche Kunth
17 septembre 2023

« Les empreintes rendent sensible ce qui tient tête ». Ainsi s’achève l’un des trente courts chapitres du singulier et fascinant ouvrage d’Anouche Kunth : Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres, qui vient de paraître aux Éditions La Découverte, alors que l’histoire sans fin de l’effacement des Arméniens connaît de nouveaux épisodes plus que préoccupants. À partir de quelques cartons contenant des certificats administratifs, recueillant des « données » basiques comme le nom, la date de naissance, l’adresse, le pays d’origine ou la profession et de sommaires et lacunaires « informations annexes », ainsi que des photographies, l’autrice nous fait partager, de manière pour ainsi dire intime, tous les mouvements de sa pensée – aussi bien son travail d’historienne que l’empreinte affective, précisément, que ladite archive produit sur sa subjectivité. Singulier, le livre n’en est pas moins exemplaire, sur la manière dont une archive qui pourrait paraitre pauvre – et l’est pour de bon, à maints égards – peut receler tout de même, dès qu’on prend le temps de s’y confronter, de s’en imprégner, de se laisser hanter par elle, quantité de traces, d’indices, d’ « empreintes » sur la destinée des « infâmes » parmi les « infâmes », ceux qu’en Turquie l’on appela – et l’on appelle toujours – les « restes de l’épée » : les Arméniens rescapés du génocide de 1915 ou des pogroms qui l’ont précédé et suivi, et débarqués à Marseille au début du siècle dernier. C’est autant un style d’écriture qu’un style de pensée et de travail sur l’archive qui rend ce livre si fort : une écriture simple et fluide mais d’une implacable précision, qui conjugue la rigueur et la beauté de l’écriture historienne, archéologique, épistémologique, sociologique, psychanalytique, littéraire. Une écriture qui résonne, disons, avec celles de Vernant, Canguilhem, Foucault, mais aussi Altounian mais encore Perec, Walser, et qui parvient à faire entendre, avec une justesse confondante, ce qui peut l’être pour rompre le silence de mort voulu par les bourreaux. Une voix en somme qui réussit à « nous parler », au sens le plus fort du terme, qu’on adopte les attendus du poème en prose ou ceux du « papier » de science historique. De cet écrit important, nous proposons une série de cinq brefs extraits, accompagnés d’un dernier mot. Un mot déjà prononcé mais qui mérite d’être redit, car il résume cette intersection de l’excellence épistémique exigée par les pairs et de l’exigence éthique face aux pères, aux mères et à leurs ascendants. Le mot justesse.

Il arrive que des pointillés apparaissent à la place du nom de la mère – de son nom de jeune fille. Trois points : poussière dans l’œil, ils troublent la vue, arrêtent.

Est-ce à dire que la mère est décédée ? Absente, du moins, de telle manière que l’attestation du lien de filiation n’a pu se faire entièrement. Selon cette hypothèse, l’absence s’étend à tout l’entourage familial et, bien entendu, au père. D’où vient, sinon, qu’il n’ait pu fournir les renseignements et indiquer le nom manquant de cette femme, fût-il séparé d’elle, veuf ou simplement sans nouvelles ?

Quelle histoire se replie dans trois petits points ?

D’une interrogation l’autre, ces pointillés se remplissent d’inconnu. Ils suggèrent la destruction des familles et de ceux qui gravitaient autour, des liens d’interconnaissance grâce auxquels les identités personnelles sont assurées au sein d’un groupe social, tant par le jeu des contacts quotidiens que par le relais des mémoires particulières. De là provient la valeur de ces petites marques de ponctuation : elles rendent l’idée d’irréparable. Ce n’est qu’après avoir traité quelque huit mille pièces que confirmation est venue, explicite comme rarement, donnée sans détour dans une brève annexe :

Mlle Krikorian étant orpheline et ne connaissant pas le nom de naissance de sa mère, nous n’avons pu inscrire que le prénom

Ce qui est ignoré ne peut s’énoncer mais se note, cependant. Se ponctue. Se transmet dans la trame écrite sous la forme d’une fine déchirure. Indice de la disparition, part d’irrésolu. L’orpheline a trente ans lorsque le certificat lui est remis, griffé de pointillés. Elle reste sans réponse.

Chose étrange, un peu boiteuse : le prénom de la mère est toujours donné, quand le nom de naissance ne l’est pas. Le caractère systématique de cette boiterie interroge de nouveau sur le travail opéré par les établissements de secours aux orphelins pour rétablir les identités perdues, oubliées, inconnues. « Elles ignorent la date de leur naissance et ont à peine le souvenir de leurs parents dont elles ont été séparées si jeunes ! » constate, désemparée, la sœur supérieure du monastère franciscain de l’Immaculée Conception, qui se prépare à accueillir dans son orphelinat de Lons-le-Saulnier un petit groupe d’Arméniennes. Rien n’est simple pour faire venir dans le Jura ces jeunes filles cantonnées au Liban, sans ressources et, parfois pire, sans nom propre. La religieuse s’ouvre au sénateur Victor Bérard – hautement concerné par le sort des Arméniens ottomans – de la difficulté, sinon de l’« impossibilité » d’établir avec justesse leur état civil : « (surtout après le bouleverse- ment de la guerre) », précise-t-elle entre parenthèses.

Il a bien fallu recomposer ces identités perdues. Inventer, si nécessaire. Jusqu’à combien de patronymes ? Un seul, si l’on en juge par les certificats – en remplacement de celui du père.

Revenons aux pointillés. Ils ne sont guère plus qu’un signe, mais ne bloquent pas pour autant le signifié. Tapés à la machine à écrire sur un document administratif, ils suggèrent une réalité, celle des filiations détruites pendant le génocide. Ils sont une figuration du manque, une convention s’articulant à des points de douleur laissés hors du langage. Le dispositif n’est pas sans évoquer la sémiotique de la disparition que propose Georges Perec dans W ou le Souvenir d’enfance, lorsqu’il médite sur son écriture conçue pour dire rien – dire le rien de la disparition scandaleuse de ses parents et du silence qu’ils garderont à jamais. Une écriture blanche, neutre, en elle-même « signe une fois pour toutes d’un anéantissement une fois pour toutes ».

Le lien avec les pointillés se fait plus nettement encore lorsque Perec explicite la valeur que prend à ses yeux un souvenir imaginaire. Celui d’avoir eu le bras en écharpe le jour où sa mère l’a emmené gare de Lyon pour le confier à la Croix-Rouge ; départ de l’enfant, six ans, en zone libre. Mise à l’abri. Rétrospectivement, Perec sait que ce jour fut celui de la séparation ultime d’avec sa mère. Auprès d’elle sur le quai, il se revoit donc le bras en écharpe. Le démenti ultérieur de sa tante – jamais il ne fut nécessaire, non, de se faire passer pour blessé –, tout comme le doute entourant la réalité d’une fracture à l’omoplate après une chute à la patinoire n’en disent que mieux le désir de Perec d’être soutenu dans sa douleur par des leurres, des simulacres de blessure et de protections thérapeutiques. Aussi commente-t-il, au sujet des bandages censés l’avoir entouré :

« Ces points de suspension désignaient des douleurs nommables et venaient justifier les cajoleries dont les raisons réelles n’étaient données qu’à voix basse. »

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Anouche Kunth : Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres, pages 83-85. Nous le reproduisons, avec l’amicale autorisation de l’autrice et des Éditions La Découverte.