Pour se faire une idée précise des relations qu’entretiennent égalité et différence, il faut se demander ce que sont, précisément et concrètement, « l’égalité » et « la différence » . Ces deux termes ont en commun le fait qu’ils caractérisent une relation entre deux termes. L’égalité est une relation qui peut exister sur différents plans :
l’égalité juridico-politique (jouir des mêmes droits)
l’égalité socio-économique (jouir des mêmes conditions d’existence)
l’égalité des capacités (avoir objectivement les mêmes compétences dans un domaine particulier)
l’égalité subjective (se sentir l’égal d’un ou plusieurs « autres » ).
Quant à la différence, c’est le fait de différer, c’est-à-dire de se distinguer d’un autre. Elle suppose donc d’abord la capacité à diverger en pensée (avoir des idées et des envies différentes de celles d’autrui), mais aussi la force et la possibilité de diverger en actes (exprimer, assumer, « vivre » sa différence). Ces deux aspects seront abordés tout au long de la réflexion.
L’égalité des droits
Quel est l’impact de l’égalité des droits sur la capacité de diverger ? Pour répondre à cette question, il faut partir de la définition de l’égalité des droits. De quoi s’agit-il précisément ? C’est le fait que des individus aient les mêmes droits : par exemple les femmes ont obtenu un droit égal au vote, et aujourd’hui des résidents étrangers revendiquent un droit égal au vote, des homosexuels revendiquent un droit égal au mariage et à l’adoption d’enfants... Or, qu’est-ce qu’un droit ? C’est une permission, une possibilité laissée par l’État, de faire une chose ou de ne pas la faire, sans subir de sanction ni dans un cas ni dans l’autre. Un droit se traduit donc par une plus grande facilité à faire des choix : aucune pression de l’appareil d’État, aucune menace de sanction ne pèse sur l’individu qui est « dans son bon droit » : il sait qu’il peut faire ou ne pas faire la chose permise, aucun agent de l’État ne viendra le surveiller, l’interpeller ou l’empêcher.
Plus de droits, c’est donc plus de choix [3] Or, un choix se définit par le fait qu’on peut faire différentes choses, qu’on n’est pas poussé dans une seule direction. Par conséquent, plus de choix se traduit nécessairement par plus de divergence : les uns choisissent une voie, les autres en choissent une autre. Par exemple, l’égalité des droits civiques entre hommes et femmes se traduit par
- plus de différences entre les femmes : auparavant toutes restaient chez elles sans voter, contraintes et forcées ; devenues les égales des hommes face au droit de vote, certaines choisissent d’aller voter, d’autres pas, certaines votent à gauche, d’autres à droite, etc.
- ni plus ni moins de différences entre hommes et femmes : l’égalité fait disparaître une seule différence (la différence de statut civique, la possession d’une carte d’électeur par les hommes et pas par les femmes), mais toutes les autres différences restent possibles, comme le montre le « gender gap » (« écart de genre » , c’est-à-dire « écart en fonction de l’appartenance au genre masculin ou féminin) observé sur le vote d’extrême droite : de leur droit égal au vote, les femmes font souvent un usage différent des hommes, notamment en votant beaucoup moins pour l’extrême droite [4].
L’égalité des droits ne supprime donc qu’une seule différence : la différence de statut social ; mais elle n’empêche pas de penser autrement ni d’agir autrement ; elle peut même favoriser l’émergence et le déploiement de nouvelles différences.
« Droit à la différence » et « différence des droits »
Il est donc absurde de dénoncer les « excès du droit à la différence » , et de confondre toute référence au droit à la différence avec les dévoiements et les torsions que lui font subir des courants de pensée différentialistes. En effet, le terme central, dans le droit à la différence, n’est pas la différence mais le droit, c’est-à-dire la liberté individuelle. Autrement dit : la différence n’a en elle même aucune valeur - ni positive ni négative - et elle ne saurait donc être un devoir, pas plus qu’elle n’est un crime ; elle est, comme le dit la formule, un droit, ce qui signifie qu’un individu a le choix, et que, tant qu’il respecte la liberté d’autrui, il peut diverger ou ne pas diverger, assumer et afficher ostensiblement sa différence ou ne pas l’afficher, sans risquer, ni dans un cas ni dans l’autre, une quelconque sanction. On ne saurait trop défendre cette liberté, et c’est pourquoi le différentialisme n’a rien à voir avec un « excès » du droit à la différence. Le différentialisme se définit comme une obligation de différence, ou plus précisément comme une assignation à une différence unique et immuable, et il n’est pas difficile de voir qu’une telle obligation de différence est tout aussi éloignée et antinomique du droit à la différence que peut l’être la prohibition de la différence. En d’autres termes encore : loin de déboucher sur « la différence des droits » , le droit à la différence est par définition une formule qui se décline au singulier, et qui vise universellement toutes les différences possibles ; et c’est au contraire son absence qui débouche sur des droits inégaux :
l’obligation de différence (version « anti-universaliste » du non-droit à la différence) se traduit généralement par une inégalité entre celui qui se trouve « du bon côté de la différence » (par exemple homme plutôt que femme, hétéro plutôt qu’homo, autochtone plutôt qu’immigré, blanc plutôt que noir...) et qui se retrouve de ce fait assigné à des rôles certes imposés, mais au moins valorisés, et celui qui se trouve du « mauvais côté de la différence » , et qui se retrouve de ce fait assigné à une place à la fois imposée, subordonnée et dévaluée [5].
la prohibition de la différence (version « pseudo-universaliste » du non-droit à la différence [6] se traduit par une inégalité des droits entre celui qui se conforme aux normes majoritaires, et qui jouit de ce fait du droit d’exprimer ostensiblement son identité, et celui qui s’en écarte, et qui pour ce « sacrilège » se retrouve privé du droit à l’expression, condamné à la « discrétion » et aux « efforts d’intégration » .
L’égalité des conditions d’existence
Qu’est-ce que l’égalité de conditions d’existence ? C’est bénéficier non plus seulement des mêmes droits, mais des mêmes opportunités matérielles : même niveau de revenu, mêmes conditions de travail ou de logement, même accès aux soins médicaux, même accès aux loisirs... La conquête de cette égalité a-t-elle un impact d’une part sur la capacité à penser autrement, d’autre part sur la capacité à extérioriser sa différence ? Être égaux économiquement pousse-t-il les hommes - et les femmes - à être identiques par leur pensée ?
Il semble bien, en l’occurrence, qu’on puisse répondre Oui. En effet, de nombreuses enquêtes sociologiques montrent qu’ entre individus d’une même classe sociale, il existe une relative homogénéité des goûts et des couleurs, ainsi que des opinions morales ou politiques - autrement dit : que l’égalité de conditions se traduit par une certaine uniformisation [7]. Cette uniformisation s’explique notamment par l’intérêt : être égaux en richesse, c’est appartenir à la même classe sociale, donc avoir les mêmes intérêts. C’est aussi vivre dans le même milieu, entendre les mêmes idées dominantes, donc être soumis aux mêmes influences et acquérir les mêmes « habitus de classe » . Cela se traduit donc nécessairement par une relative uniformité de pensée. Par exemple, chaque classe sociale se caractérise par un positionnement politique dominant : l’abstention chez les plus pauvres, ensuite le vote communiste, ensuite le vote socialiste dans les classes moyennes, le vote de droite dans les classes aisées, le vote d’extrême droite chez les artisans, commerçants et petits patrons. Autre exemple : deux personnes possédant une grande fortune sont toutes les deux soumises à l’impôt sur la grande fortune, et il y a de fortes chances pour qu’elles soient toutes les deux hostiles à cet impôt. Troisième exemple : les opinions concernant la sanction d’un vol de nourriture par une mère en difficulté sociale sont très homogènes au sein d’une même classe sociale (dans les classes supérieures une nette majorité pense qu’elle doit être condamnée ; dans les classes populaires, une nette majorité pense qu’elle ne doit pas l’être). Il y a bien une traduction de l’inégalité sociale en différences de points de vue, et de l’égalité sociale en consensus.
Cet effet uniformisateur n’est toutefois pas total : il existe des pauvres qui votent à droite et des riches qui votent communiste, des riches qui sont pour l’impôt sur la fortune et des pauvres qui sont contre - même si ces cas sont minoritaires, voire exceptionnels. On peut donc dire qu’il y a bien un effet uniformisateur, mais qui ne fait pas totalement disparaître les différences : dans toute classe sociale, et pour chaque norme, il y a toujours une différence qui demeure entre la majorité qui se conforme aux normes de cette classe sociale et la minorité qui s’en écarte.
Et la divergence en acte ? Quand j’ai une pensée, des opinions, des envies, des goûts différents de ceux de mon entourage, est-ce que l’égalité des conditions a un impact sur ma capacité à assumer et exprimer ma différence ? Il semble que oui, mais que cette fois ci l’impact soit positif, du moins lorsque l’on passe de l’infériorité à l’égalité : l’égalité économique me permet de gagner une plus grande indépendance, et donc de m’affranchir de la peur du jugement des autres, ce qui me permet d’exprimer sans inhibitions toutes mes idées ou envies, même divergentes. Michèle Le Doeuff donne un exemple : le « gender gap » sur le vote d’extrême droite est en fait un « social gap » (« écart social » , c’est-à-dire selon la classe sociale), car ce sont surtout les « femmes actives » (celles qui ont un emploi) qui votent moins Le Pen que les hommes, tandis que les femmes au foyer votent autant Le Pen que les hommes. Cet exemple montre que l’égalité sociale de la femme avec son mari (avoir un métier et un revenu comme lui) permet d’oser se confronter à lui en assumant un point de vue divergent, tandis que l’inégalité (être au foyer donc ne pas avoir de revenu équivalent) se traduit par une dépendance qui fragilise :
« C’est parce que j’ai un poids sensiblement égal au tien que je peux te tenir tête, et donc à l’occasion assumer un point de vue divergent » . [8]
L’impact de l’égalité socio-économique apparaît donc ambivalent : elle produit de la similitude en pensée, mais elle favorise aussi l’expression en acte des différences. Mais en aucun cas on ne peut dire que l’égalité supprime toute différence.
L’égalité des capacités
Quel est l’impact de l’égalité des capacités sur la faculté de diverger ? Autrement dit : avoir objectivement autant de connaissances ou de savoirs-faires, que d’autres, cela me fait-il penser et agir de manière identique, cela m’aide-t-il à penser et agir autrement, ou bien cela n’a-t-il aucun impact ? Et me sentir subjectivement aussi « capable » , « compétent » , « doué » , « intelligent » qu’un autre, cela m’empêche-t-il ou cela m’aide-t-il à « diverger » ?
Partons d’un exemple : deux personnes qui ont une connaissance égale d’un domaine (la philosophie de Platon par exemple) risquent-elles d’être plus ou moins différentes que deux personnes qui en ont une connaissance inégale (par exemple l’un a lu toute l’œuvre de Platon, l’autre presque rien). La réponse est complexe :
- d’un côté, il est vrai que sur beaucoup de questions (toutes les questions sur lesquelles il n’y a aucune controverse possible, par exemple : quels sont les titres des livres de Platon ?), les deux « égaux en connaissance » donneront certainement la même réponse (« la bonne réponse » , la plus exacte, la plus précise, la plus exhaustive), alors que les deux « inégaux » risquent de donner des réponses différentes (celui qui connaît moins bien Platon que l’autre donnera des réponses moins complètes) ;
- par ailleurs, il est vrai aussi que les deux « égaux en connaissance » , ayant passé beaucoup de temps plongés dans l’œuvre de Platon, en auront tiré certaines idées identiques ou semblables, une certaine sensibilité commune, ou au moins un certain vocabulaire commun ;
- mais « l’égalité de connaissance » se traduit aussi par l’émergence de nouvelles différences : sur toutes les questions controversées (par exemple le sens qu’il faut donner à un texte de Platon qui peut être interprété de plusieurs manières), deux personnes ayant la même connaissance de l’œuvre auront les mêmes ressources (la connaissances de la totalité des textes de Platon) pour construire leur point de vue, tandis que s’il y a inégalité en connaissance, la personne qui est en position inférieure dispose de moins de ressources, et elle risque de se laisser convaincre plus facilement par l’interprétation de l’autre.
En effet, quand je dis : « ce texte signifie ceci » , si quelqu’un connaît aussi bien Platon que moi, s’il connaît comme moi toute son œuvre, il peut lui venir à l’esprit un autre texte de Platon qui contredit mon interprétation, et cela peut l’amener à réfléchir et à mettre en cause cette interprétation, à s’en écarter, à produire une interprétation distincte de la mienne, qui sera la sienne ; tandis que s’il connaît Platon moins bien que moi, il va écouter mon interprétation sans savoir qu’elle peut être contredite par un autre texte, et il va donc s’aligner sur mon interprétation. Ce qui vaut dans une controverse philosophique vaut également pour une querelle religieuse, un différend juridique ou une discussion politique : dans tous les domaines, le « profane » aura toujours plutôt tendance à se rallier au point de vue du « savant » , et c’est entre personnes « également savantes » (ou « également ignorantes » ) que peuvent se déployer des débats contradictoires.
Et la divergence en acte ? L’égalité des capacités m’aide-t-elle à vivre mes différences ? Pour que la question soit plus précise, il faut peut-être préciser de quelles capacités on parle. Si on reprend notre exemple, imaginons deux personnes qui ont deux interprétations divergentes d’un texte de Platon. Aurai-je plus de facilité à exprimer et assumer mon point de vue personnel si j’ai une connaissance égale, si j’en connais plus, ou si j’en connais moins ? La réponse est que ni ma compétence objective, ni celle de l’autre, ni le différentiel entre les deux n’ont vraiment d’impact : ce qui aide quelqu’un à s’affirmer, à vivre et à manifester sa singularité, c’est le courage, la confiance en soi, le fait de « se sentir capable » , le fait de ne pas avoir peur (d’être sanctionné pour « hérésie » , d’être incompris, d’être ridiculisé...). Ce n’est donc pas vraiment mon niveau de connaissances réel, objectif, qui a un impact sur ma « force morale » , mais plutôt l’idée que je me fais de mes capacités. Ce qui peut donc avoir un impact sur ma capacité à diverger en actes, c’est ce que nous allons examiner en quatrième et dernier lieu : l’égalité subjective.
L’égalité des compétences objectives, elle, supprime en définitive certaines différences (par exemple la différence entre celui qui dit vrai et celui qui se trompe par ignorance) mais elle fait naître d’autres différences (la différence entre deux interprétations, la différence de points de vue dans une controverse « pointue » qui n’est pas « tranchée » par une démonstration irréfutable). Ajoutons enfin ce dernier point : la réponse dépend du point de vue du « tiers » - j’entends par là : le point de vue du « tiers » qui observe les différences et les similitudes entre deux autres personnes. Par exemple, une connaissance égale de l’œuvre de Platon rend deux hommes :
- plus ressemblants aux yeux d’une troisième personne qui ne connaît rien à Platon, qui par conséquent ne comprend pas le détail de ce qu’ils disent, et ne voit que leurs points communs (ils citent les mêmes titres de livre « inconnus » , emploient le même vocabulaire « compliqué » , se posent le même type de questions « incongrues » ...)
- plus différents à leurs propres yeux, ou aux yeux de toute personne ayant une connaissance égale à la leur, qui comprend donc dans toutes ses nuances le discours de chacun, et qui perçoit donc tous les points de divergence dans l’interprétation de tel ou tel point de détail
En d’autres termes, l’égalité des compétences favorise non seulement l’émergence des divergences entre deux personnes, mais elle favorise aussi la perception de ces différences par un tiers.
L’égalité subjective
Venons-en à la dernière question : se sentir l’égal de l’autre, cela empêche-t-il de penser différemment de lui, d’avoir d’autres opinions, d’autres goûts, d’autres envies ? Non, bien au contraire. Si je me sens l’égal de l’autre, en tout cas sur le plan intellectuel, cela signifie concrètement que je me sens autant capable de raisonner que lui, autant capable d’accéder à la connaissance de la vérité ou de me construire un point de vue valable. Et autant légitime à avoir mon propre point de vue, mes propres goûts et mes propres envies. Cela signifie donc que le discours des autres ne m’impressionnera pas au point que je m’y soumette automatiquement. En d’autres termes, l’égalité subjective nous affranchit des arguments d’autorité : si je me sens tout aussi capable que l’autre de penser, je ne suis plus tenté d’adhérer à un discours au seul motif que son auteur m’apparaît plus légitime ou plus compétent que moi ; seule la pertinence de ses arguments ou son habileté rhétorique pourront me soumettre à son point de vue. Le mimétisme sera donc beaucoup moins systématique.
Prenons un exemple extrême qui est souvent considéré comme le prototype de l’uniformisation et de la disparitions des différences entre personnes : la « secte » . Les groupes religieux ou politiques qu’on qualifie de « sectaires » sont en effet ceux où règne l’uniformité la plus exacerbée : tous les membres du groupe adhérent sans recul au discours d’un « Maître à penser » , et adoptent de ce fait les mêmes croyances, les mêmes opinions et les mêmes modes de vie, parfois même des vêtements et des « postures » corporelles identiques. Or, subjectivement, ce n’est pas l’égalité qui caractérise leur rapport à ce Maître, mais au contraire un sentiment très marqué d’infériorité. Et c’est justement parce qu’ils se sentent inférieurs, et parce qu’ils considèrent le Maître comme un être supérieurement intelligent, qu’ils adhèrent à son discours sans même chercher à diverger ou à se faire un avis personnel. C’est justement parce qu’ils considèrent que cette personne a une capacité supérieure à être dans le vrai qu’ils se dispensent de réfléchir par eux même, et donc s’empêchent eux-mêmes de diverger en pensée.
Inversement, quel que soit l’exemple choisi, à chaque fois que quelqu’un se découvre en désaccord avec le discours d’autrui, ou même seulement à chaque fois que quelqu’un remet en doute ou en question ce discours, cela signifie qu’il se perçoit comme égal aux autres - sur un point au moins, mais un point essentiel : la capacité de raisonner, d’accéder au vrai ou de se construire un point de vue « valable » . S’il n’a pas adhéré à ce discours immédiatement et sans hésitation, c’est forcément qu’il a considéré que l’auteur de ce discours n’avait pas forcément raison, que son point de vue n’était pas forcément meilleur que le sien, bref : qu’il y avait, entre eux, égalité.
Et la divergence en acte ? Quand j’ai une opinion, des goûts, des envies, des désirs divergents de ceux de mon entourage, est-ce que le fait de me sentir égal en capacités m’aide ou m’empêche à extérioriser, affirmer, assumer cette différence ? La force morale, le courage d’affronter le regards, les objections, éventuellement le rejet ou la persécution des autres, varie-t-il en fonction de mon sentiment d’égalité, d’infériorité ou de supériorité ? La réponse est assez évidente : oui, bien entendu, pour avoir le courage d’assumer ses différences, l’important n’est pas ce que je suis mais ce que je pense être - non pas les capacités objectives dont je dispose, mais l’idée que je me fais de ces capacités.
Plus précisément, la réponse est double :
- il va de soi que j’oserai d’autant plus exprimer ma différence si subjectivement, je me sens l’égal de l’autre (ou des autres), et non pas inférieur ;
- mais il est tout aussi évident que je serai encore plus à l’aise pour le faire si je me sens supérieur à l’autre (ou aux autres).
Il est clair par exemple que pour vivre une différence, il faut souvent affronter le regard des autres, leur jugement, leurs remarques ou mêmes des formes plus violentes d’opposition ; il est clair aussi que pour pouvoir les affronter, il vaut mieux que je me sente égal plutôt qu’inférieur à ces autres - et cela sur différents plans : en force de caractère, en combativité, en ténacité... En effet, si je me sens inférieur, si je ne me sens pas « de taille » à affronter les oppositions, je n’oserai pas défendre mon point de vue ou mon mode de vie divergents.
Il apparaît donc que l’égalité des capacités, tant objective que subjective, est ce qui favorise l’émergence et le déploiement des différences - ou plus précisément : que ce qui rend possible cette émergence et ce déploiement de différences, c’est le passage d’une position objective et subjective d’infériorité à une position d’égalité.
La construction de « la différence »
Une ultime remarque s’impose, sur la construction, par le regard et par le langage, de « la différence ». Nous avons déjà eu l’occasion de remarquer que la différence n’est pas une réalité objective mais une idée abstraite, doublement relative :
d’une part parce que le mot différence qualifie toujours une relation entre deux termes
d’autre part parce que la perception de la différence est relative à la position d’un troisième terme, le « tiers » qui observe les deux termes et les met en rapport (ce qui est identique « de loin » peut s’avérer différent « de plus près »), à ses habitudes et à ses préoccupations (certaines différences sautent aux yeux de l’amateur ou du savant, là où le regard profane ou « je-m’en-fichiste » ne voit que « deux fois la même chose »).
Mais le concept de différence pose un autre problème, surtout quand on se pose la question de son rapport à l’égalité. En effet, comme l’a souligné notamment Colette Guillaumin [9], la notion-même de différence est souvent construite socialement comme une notion inégalitaire : au lieu de demeurer dans l’entre-deux des deux objets dont il qualifie la relation, le mot différence est déporté vers l’un des deux termes, dont il marque ainsi la « particularité », l’ « anormalité » ou la moindre dignité. On parlera ainsi plus facilement de la « différence » des homosexuels que de celle des hétérosexuels, alors qu’en bonne logique, l’hétérosexualité est tout aussi différente de l’homosexualité que l’homosexualité est différente de l’hétérosexualité. L’hétérosexuel ne saurait d’ailleurs être qualifié d’hétérosexuel, puisqu’il est la norme, l’universel, « l’homme » tout court. De même, la femme est désignée et même définie par sa différence par rapport à l’homme, tandis que l’homme existe par lui-même. Le Noir est de la même manière nommé et défini par sa « différence », sans que l’autre terme de ladite différence ne soit explicité : ce n’est pas « le blanc » qui est différent « du noir », mais « le noir » qui est différent du « blanc » ! Lequel « blanc » ne saurait être qualifié de « blanc », puisqu’il serait alors particularisé, et donc déchu de sa place d’étalon de l’humanité totale et accomplie [10]... tant et si bien qu’en définitive on ne dira même pas : « le Noir est différent du Blanc » mais : « le Noir est différent », tout court.
Ces jeux de langage sont évidemment tout sauf insignifiants. La dissymétrie qu’ils expriment linguistiquement est elle même l’expression d’une dissymétrie qu’on retrouve à l’œuvre dans les rapports sociaux, et qu’on nomme plus communément domination. Et cette domination doit être prise en compte lorsqu’on s’interroge sur les relations entre égalité et différence, sans quoi on demeure dans l’abstraction : toutes les différences ne sont pas aussi difficiles à assumer. Toutes les situations de minorité numérique ne se traduisent pas automatiquement par le même niveau de stigmatisation, de moquerie ou de rejet : se moquer du premier de la classe n’est pas la même chose que se moquer du dernier de la classe ; cinq hétéros qui se moquent d’un homo ne font pas le même acte que cinq homos qui se moquent d’un hétéro ; cinq femmes qui tiennent des propos « anti-mec » ne font pas la même chose que cinq hommes qui tiennent des propos misogynes ; le malaise d’un cadre commercial perdu dans un « dîner de profs » (ou d’un professeur perdu dans un dîner de commerciaux) ne se situe pas dans le même ordre de grandeur que la situation d’un Noir dans une société raciste ; enfin, le mépris, la peur et la haine que rencontre une femme musulmane voilée dans une société islamophobe ne sont pas du même ordre que le complexe de supériorité que certains athées manifestent à l’égard de catholiques pratiquants. Certaines situations de « minorité » et de « différence » sont plus dures à vivre que d’autres.
En d’autres termes : la facilité à assumer « sa différence » dépend certes du « capital » que nous possédons - capital économique (argent), capital social (relations) et capital culturel (connaissances, savoir-faire, maîtrise des codes culturels en vigueur dans un espace social donné) - mais elle dépend aussi largement du regard des autres sur ce que nous sommes, et notamment sur la « différence » que nous « défendons ». Il s’agit bel et bien de « défendre » sa différence, et si c’est le cas, c’est précisément parce que la « différence » est souvent construite socialement comme un marqueur d’infériorité ou un stigmate [11]. Chaque société (ou même chaque micro-société) est en effet traversée par un « ordre symbolique » dominant, qui fonctionne précisément en investissant les différentes identités (nationales, ethniques, raciales, religieuses, idéologiques, sociales, professionnelles, sexuelles...) d’une certaine dignité ou indignité, et en convertissant du même coup les différences en inégalités : c’est ainsi par exemple que, selon l’ordre symbolique dominant dans la société française de 2006, être méchamment homophobe « vaut » moins qu’être « ouvert sur la question », mais qu’il « vaut » toujours mieux être hétéro qu’homo ; c’est ainsi qu’être ouvertement lepéniste « vaut » moins qu’être « anti-Le Pen », mais qu’il « vaut » toujours mieux être blanc que noir ou arabe, et que lorsqu’on est une jeune femme d’origine maghrébine, il « vaut mieux » montrer ses cheveux que les recouvrir d’un foulard.
Cet ordre symbolique pèse de tout son poids dans notre question « égalité et différence » : nous avons vu que l’égalité des droits, des conditions d’existence et des capacités objectives, ainsi que le sentiment d’égalité, aident plus qu’ils n’empêchent les différences à émerger et à vivre leur vie, et que c’est plutôt l’inégalité qui produit de l’identité ou de l’uniformité. Nous voyons maintenant que ce n’est pas seulement l’inégalité dans l’ordre juridique et dans l’ordre socio-économique qui uniformise, mais également l’inégalité dans l’ordre symbolique : c’est bel et bien l’inégale dignité, l’inégale légitimité, l’inégale valeur morale conférée aux différentes identités et manières d’être, qui bloquent ou paralysent le processus de production et d’expression des différences. C’est bel et bien l’inégalité instituée entre la norme et la déviance qui homogénéise les « normaux » et inhibe les « anormaux ». Et c’est pourquoi, loin d’être incompatibles, la défense de sa différence et le combat pour l’égalité ne font qu’un. L’égalité et la différence ne sont pas deux « valeurs » [12] antinomiques qu’il faudrait concilier ou tempérer l’une par l’autre (« un peu de différence, mais pas trop, et un peu d’égalité, mais pas trop ») ; ce sont les deux faces d’un même mode d’existence : l’émergence et le déploiement de la différence suppose l’égalité, qui elle-même ne se manifeste pas autrement que par l’affirmation et l’ostentation de sa ou ses différences.
