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Égalité e(s)t différence

Réflexions sur une fausse antinomie

par Pierre Tevanian
12 décembre 2012

Lorsque des individus appartenant à des groupes minoritaires [1] manifestent leurs différences, on les accuse aussitôt de « différentialisme » [2] et d’atteinte à « l’égalité républicaine ». On leur oppose des « évidences » jamais explicitées - par exemple : « les excès du droit à la différence » mèneraient à « la différence des droits ». Réciproquement, l’égalité exigerait qu’il n’y ait « pas de différences entre les individus » - ou du moins que celles-ci s’effacent devant les « ressemblances qui nous rassemblent »... Mais dans le même temps, lorsque des groupes dominés revendiquent l’égalité, on leur reproche de ne pas assumer leur « différence » , et de vouloir rendre tout le monde identique. On demande par exemple aux femmes : « Pourquoi voulez vous absolument devenir comme les hommes ? Vous risquez de perdre votre féminité... » . On explique aux homosexuels : « Pourquoi voulez-vous absolument vous marier ? Pourquoi singer les hétérosexuels ? Assumez votre différence ! ». On refuse aux élèves voilées un droit égal à l’accès aux écoles publiques, et on les somme « d’assumer leur choix en allant dans des écoles confessionnelles ». Que valent ces arguments ? Les réflexions qui suivent démontrent qu’ils ne valent rien du tout : égalité et différence n’ont rien de contradictoire. A quelques jours de l’importante manifestation du Dimanche 16 décembre 2012 pour l’égalité des droits au mariage et à la parentalité, il nous a paru approprié de les republier.

Les mots égalité et différence ont en commun le fait qu’ils caractérisent une relation entre deux termes. L’égalité est une relation qui peut exister sur différents plans :

- l’égalité juridico-politique (jouir des mêmes droits)

- l’égalité socio-économique (jouir des mêmes conditions d’existence)

- l’égalité des capacités (avoir objectivement les mêmes compétences dans un domaine particulier)

- l’égalité subjective (se sentir l’égal d’un ou plusieurs « autres » ).

Quant à la différence, c’est le fait de différer, c’est-à-dire de se distinguer d’un autre, qui suppose d’abord la capacité à diverger en pensée (avoir des idées et des envies différentes de celles d’autrui), ensuite la force et la possibilité de diverger en actes (exprimer, assumer, « vivre sa différence »).

L’égalité des droits

De quoi s’agit-il exactement ? Du fait que des individus aient les mêmes droits : par exemple les femmes ont obtenu un droit égal au vote, des résidents étrangers revendiquent aujourd’hui un droit égal au vote, des homosexuels revendiquent un droit égal au mariage et à l’adoption d’enfants... Or, qu’est-ce qu’un droit ? C’est une permission, une possibilité laissée par l’État de faire une chose ou de ne pas la faire, sans subir de sanction ni dans un cas ni dans l’autre. Un droit se traduit donc par une plus grande facilité à faire des choix : aucune pression de l’appareil étatique ne pèse sur l’individu qui est « dans son bon droit » : il sait qu’il peut faire ou ne pas faire la chose permise, aucun agent de l’État ne viendra le surveiller, l’interpeller, l’empêcher, le sanctionner.

Plus de droits, c’est donc plus de choix [3] Or un choix se définit par le fait que différentes options sont possibles, qu’on n’est pas poussé dans une seule direction. Par conséquent, plus de choix se traduit nécessairement par plus de divergences : les uns choisissent une voie, les autres en choissent une autre. Pour prendre un exemple concret, l’égalité des droits civiques entre hommes et femmes se traduit par

- plus de différences entre les femmes : auparavant toutes restaient chez elles sans voter, contraintes et forcées ; devenues les égales des hommes sur le plan des droits civiques, certaines choisissent d’aller voter, d’autres pas, certaines votent à gauche, d’autres à droite, etc.

- ni plus ni moins de différences entre hommes et femmes : l’égalité fait disparaître une seule différence (la différence de statut civique, la possession par les hommes d’une carte d’électeur que ne possèdent pas les femmes), mais toutes les autres différences restent possibles, comme le montre le « gender gap » (écart de genre) observé sur le vote d’extrême droite : de leur droit égal au vote, les femmes font souvent un usage différent des hommes, notamment en votant beaucoup moins pour l’extrême droite [4].

L’égalité des droits ne supprime donc qu’une seule différence, la différence de statut social, mais elle n’empêche ni de penser autrement ni d’agir autrement – elle peut même favoriser l’émergence et le déploiement de nouvelles différences.

Droit à la différence et différence des droits

Il est donc absurde de dénoncer les « excès du droit à la différence », et de confondre toute référence au droit à la différence avec les dévoiements et les torsions que lui font subir des courants de pensée différentialistes. Le mot important dans le droit à la différence n’est en effet pas la différence mais le droit, c’est-à-dire la liberté individuelle. La différence n’a en elle même aucune valeur - ni positive ni négative - et elle ne saurait donc être un devoir, pas plus qu’elle n’est un crime : elle est un droit, ce qui signifie qu’un individu a le choix et que, tant qu’il respecte la liberté d’autrui, il peut diverger ou ne pas diverger, assumer et afficher ostensiblement sa différence ou ne pas l’afficher - sans risquer, ni dans un cas ni dans l’autre, une quelconque sanction. On ne saurait trop défendre cette liberté, et c’est pourquoi il est en soi problématique de parler d’ « excès du droit à la différence ». Loin d’être cet « excès du droit à la différence », le différentialisme impose plutôt une obligation de différence, ou plus précisément une assignation à une différence unique et immuable - et il n’est pas difficile de voir qu’une telle obligation de différence est tout aussi éloignée du droit à la différence que peut l’être une prohibition de la différence.

En d’autres termes encore, loin de déboucher sur « la différence des droits », le droit à la différence est un même droit qui s’applique à tous, et c’est au contraire son absence, sous les deux formes possibles de l’obligation et de la prohibition, qui débouche sur des droits différents, et plus précisément inégaux :

- l’obligation de différence (version anti-universaliste du non-droit à la différence), se traduit généralement par une inégalité entre les individus situés « du bon côté de la différence » (par exemple homme plutôt que femme, hétéro plutôt qu’homo, autochtone plutôt qu’immigré, blanc plutôt que noir...), et de ce fait assignés à des rôles certes imposés, mais au moins valorisés, et les individués situés « du mauvais côté de la différence » , assignés de cet fait à une place à la fois imposée, subordonnée et dévaluée [5].

- la prohibition de la différence (version « pseudo-universaliste » du non-droit à la différence [6]) se traduit par une inégalité des droits entre celui qui se conforme aux normes majoritaires, et qui jouit de ce fait du droit d’exprimer ostensiblement son identité, et celui qui s’en écarte, et qui pour ce sacrilège se retrouve privé du droit à l’expression, condamné à la discrétion et aux « efforts d’intégration » .

L’égalité des conditions d’existence

L’égalité de conditions d’existence signifie : bénéficier non seulement des mêmes droits mais aussi des mêmes opportunités matérielles - même niveau de revenu, mêmes conditions de travail ou de logement, même accès aux soins médicaux, même accès aux loisirs... Il semble bien, cette fois-ci, que cette égalité inhibe la capacité à penser et à vivre autrement. De nombreuses enquêtes sociologiques montrent en effet qu’entre individus d’une même classe sociale, il existe une relative homogénéité des goûts et des couleurs, ainsi que des opinions morales ou politiques - autrement dit : que l’égalité de conditions se traduit par une certaine uniformisation [7]. Cette uniformisation s’explique notamment par l’intérêt : être égaux en richesse, c’est appartenir à la même classe sociale, donc avoir les mêmes intérêts de classe. C’est aussi vivre dans le même milieu, entendre les mêmes idées dominantes, donc être soumis aux mêmes influences et incorporer les mêmes habitus de classe. Chaque classe sociale se caractérise par un positionnement politique dominant - l’abstention chez les plus pauvres, ensuite le vote communiste, ensuite le vote socialiste dans les classes moyennes, le vote de droite dans les classes aisées, le vote d’extrême droite chez les artisans, commerçants et petits patrons [8]. C’est bel et bien, ici, l’inégalité qui fait diverger, et l’égalité qui fait converger.

Cela dit, cet effet uniformisateur n’est d’abord pas total : il existe des pauvres qui votent à droite et des riches qui votent communiste, des riches qui sont pour l’impôt sur la fortune et des pauvres qui sont contre - même si ces cas sont minoritaires, voire exceptionnels. L’égalité des conditions matérielles d’existence a bien un effet uniformisateur, mais qui ne supprime pas totalement les différences : dans toute classe sociale, et pour chaque norme, il y a toujours une différence qui demeure entre la majorité qui se conforme aux normes de cette classe sociale et la minorité qui s’en écarte.

Par ailleurs, cette égalité matérielle est aussi ce qui nous aide, sur le plan de l’action, à extérioriser, affirmer, assumer nos différences. Elle permet en effet de gagner une plus grande indépendance, et donc de s’affranchir de la peur du jugement des autres, ce qui permet d’exprimer sans inhibitions toutes ses idées ou envies, même divergentes. Michèle Le Doeuff donne un exemple : le gender gap sur le vote d’extrême droite est en fait un social gap puisque ce sont surtout les « femmes actives » qui votent moins Le Pen que les hommes, tandis que les femmes au foyer votent autant Le Pen que les hommes. L’égalité sociale de la femme avec son mari (avoir un métier et un revenu comme lui) aide donc à se confronter à lui en assumant un point de vue divergent, tandis que l’inégalité (être au foyer donc ne pas avoir de revenu équivalent) se traduit par une dépendance qui fragilise :

« C’est parce que j’ai un poids sensiblement égal au tien que je peux te tenir tête, et donc à l’occasion assumer un point de vue divergent » . [9]

L’impact de l’égalité socio-économique est en somme ambivalent : elle engendre une relative homogénéité dans la pensée, mais elle favorise en revanche l’expression en acte des différences.

L’égalité des capacités

Partons d’un exemple : deux personnes qui ont une connaissance égale d’un domaine (la philosophie de Platon par exemple) risquent-elles d’être plus ou moins différentes que deux personnes qui en ont une connaissance inégale (par exemple l’un a lu toute l’œuvre de Platon, l’autre presque rien) ? La réponse est complexe :

- il est vrai d’un côté que sur beaucoup de questions (toutes les questions sur lesquelles il n’y a aucune controverse possible, par exemple : quels sont les titres des livres de Platon ?), les deux égaux en connaissance donneront certainement la même réponse (la bonne réponse, la plus exacte, la plus précise, la plus exhaustive), alors que les deux inégaux risquent de donner des réponses différentes (celui qui connaît moins bien Platon que l’autre donnera des réponses moins complètes) ;

- il est vrai aussi que les deux égaux en connaissance, ayant passé beaucoup de temps plongés dans l’œuvre de Platon, en auront tiré certaines idées identiques ou semblables, une certaine sensibilité commune, ou au moins un certain vocabulaire commun ;

- mais cette égalité se traduit aussi par l’émergence de nouvelles différences, sur toutes les questions controversées (par exemple le sens à donner à un texte de Platon qui peut être interprété de plusieurs manières), deux personnes ayant la même connaissance de l’œuvre auront les mêmes ressources (la connaissances de la totalité des textes de Platon) pour construire leur point de vue, tandis que s’il y a inégalité en connaissance, la personne qui est en position inférieure dispose de moins de ressources pour construire une interprétation singulière, et elle risque de se laisser convaincre plus facilement par l’interprétation de l’autre.

Quand en effet je dis : « ce texte signifie ceci » , si mon interlocuteur connaît aussi bien Platon que moi, s’il connaît comme moi toute son œuvre, il peut lui venir à l’esprit un autre texte de Platon qui contredit mon interprétation, et cela peut l’amener à réfléchir et à mettre en cause cette interprétation, à s’en écarter, à produire une interprétation distincte de la mienne qui sera, justement, la sienne - tandis que s’il connaît Platon moins bien que moi, il risque d’écouter mon interprétation sans savoir qu’elle peut être contredite par un autre texte, et donc de s’aligner sur mon interprétation. Ce qui vaut dans une controverse philosophique vaut également pour une querelle religieuse, un différend juridique ou une discussion politique : dans tous les domaines, le profane aura toujours plutôt tendance à se rallier au point de vue du savant, et c’est entre personnes également savantes (ou également ignorantes) que déploieront le plus de débats contradictoires.

Et la divergence en acte ? Aurai-je par exemple plus de facilité à exprimer et assumer ma lecture de Platon si j’ai une connaissance égale, si j’en connais plus, ou si j’en connais moins ? La réponse est ici que ni ma compétence objective, ni celle de l’autre, ni le différentiel entre les deux n’ont vraiment d’impact : ce qui aide quelqu’un à s’affirmer, à vivre et à manifester sa singularité, c’est une forme de courage, d’assurance, de confiance en soi qui permet de surmonter la peur - d’être sanctionné pour hérésie, d’être incompris, d’être ridiculisé... Ce n’est donc pas vraiment le niveau de capacité réel qui peut être décisif mais plutôt l’idée qu’on fait de ses capacités (et de celles de l’autre). Ce n’est pas l’égalité objective des capacités qui aide à vivre une différence, mais l’égalité subjective - nous y reviendrons.

Ajoutons enfin ce dernier point : la réponse dépend du point de vue du « tiers » - j’entends par là : le point de vue du tiers qui observe les différences et les similitudes entre deux autres personnes. Par exemple, une connaissance égale de l’œuvre de Platon rend deux hommes :

- plus ressemblants aux yeux d’une troisième personne qui ne connaît rien à Platon, qui par conséquent ne comprend pas le détail de ce qu’ils disent, et ne voit que leurs points communs (ils citent les mêmes titres de livre « inconnus » , emploient le même vocabulaire « compliqué » , se posent le même type de questions « incongrues »)

- plus différents à leurs propres yeux, ou aux yeux de toute personne ayant une connaissance égale à la leur, qui comprend donc dans toutes ses nuances le discours de chacun, et qui perçoit donc tous les points de divergence dans l’interprétation de tel ou tel point de détail

En d’autres termes, l’égalité des compétences favorise non seulement l’émergence des divergences entre deux personnes, mais aussi la perception de ces différences par un tiers.

L’égalité subjective

Se sentir l’égal de l’autre, cela empêche-t-il de penser différemment de lui, d’avoir d’autres opinions, d’autres goûts, d’autres envies ? La réponse est ici évidente : si je me sens l’égal de l’autre, en tout cas sur le plan intellectuel, cela signifie au contraire que je me sens aussi capable que lui de raisonner, aussi capable d’accéder à la connaissance de la vérité ou de me construire un point de vue légitime. Le discours des autres ne m’impressionnera pas au point que je m’y soumette automatiquement. L’égalité subjective nous affranchit en d’autres termes des arguments d’autorité : si je me sens tout aussi capable que l’autre de penser, je n’ai plus tendance à adhérer à son discours au seul motif que son auteur m’apparaît plus légitime ou plus compétent que moi : seule la pertinence de ses arguments ou son habileté rhétorique pourront me soumettre à son point de vue - le mimétisme sera donc beaucoup moins systématique.

Prenons un exemple extrême, souvent considéré comme le prototype de l’uniformisation et de la disparitions des différences entre personnes : la secte. Les groupes religieux ou politiques qu’on qualifie de sectaires sont en effet ceux où règne l’uniformité la plus exacerbée : tous les membres du groupe adhérent sans recul au discours d’un Maître à penser et adoptent de ce fait les mêmes croyances, les mêmes opinions et les mêmes modes de vie - parfois même des vêtements et des postures corporelles identiques. Or, sur le plan de la subjectivité, ce n’est pas l’égalité qui caractérise leur rapport à ce Maître mais au contraire un sentiment très marqué d’infériorité - et c’est justement parce qu’ils se sentent inférieurs, parce qu’ils considèrent le Maître comme un être supérieurement intelligent, qu’ils adhèrent à son discours sans même songer à diverger ou à se faire un avis personnel. C’est justement parce qu’ils considèrent que cette personne a une capacité supérieure à être dans le vrai qu’ils se dispensent de réfléchir et s’empêchent donc eux-mêmes de diverger en pensée. Inversement, à chaque fois qu’on se découvre en désaccord avec le discours d’autrui, ou même seulement à chaque fois que qu’on remet en doute ou en question ce discours, cela signifie qu’on s’est perçu comme égal - sur un point au moins mais un point essentiel : la capacité de raisonner, d’accéder au vrai ou de se construire un point de vue sensé.

Et la divergence en acte ? Nous l’avons déjà vu : la force morale, le courage d’affronter le regards, les objections, éventuellement le rejet ou la persécution des autres, tout cela suppose sur le plan subjectif l’égalité et non l’inégalité. Plus précisément, la réponse est double :

- il va de soi que j’oserai d’autant plus exprimer ma différence si subjectivement je me sens l’égal de l’autre (ou des autres), et non pas inférieur ;

- mais il est tout aussi évident que je serai encore plus à l’aise pour le faire si je me sens supérieur.

Il est clair par exemple que pour vivre une différence il faut souvent affronter le regard des autres, leur jugement, leurs remarques ou mêmes des formes plus violentes d’opposition, il est clair aussi que pour pouvoir les affronter il vaut mieux que je me sente égal plutôt qu’inférieur à ces autres - et cela sur différents plans : en force de caractère, en combativité, en ténacité... Si je ne me sens pas « de taille » à affronter ces oppositions, je n’oserai pas défendre ma différence. Il apparaît donc que l’égalité des capacités, tant objective que subjective, est ce qui favorise l’émergence et le déploiement des différences - ou plus précisément : que ce qui rend possible cette émergence et ce déploiement de différences, c’est le passage d’une position objective et subjective d’infériorité à une position d’égalité.

La construction de « la différence »

Une ultime remarque s’impose, sur la construction, par le regard et par le langage, de « la différence ». Nous avons déjà eu l’occasion de remarquer que la différence n’est pas une réalité objective mais une idée abstraite, doublement relative :

- d’une part parce que le mot différence qualifie toujours une relation entre deux termes

- d’autre part parce que la perception de la différence est relative à la position d’un troisième terme, le « tiers » qui observe les deux termes et les met en rapport (ce qui est identique « de loin » peut s’avérer différent « de plus près »), à ses habitudes et à ses préoccupations (certaines différences sautent aux yeux de l’amateur ou du savant, là où le regard profane ou je-m’en-foutiste ne voit que « deux fois la même chose »).

Mais le concept de différence pose un autre problème, surtout quand on se pose la question de son rapport à l’égalité. En effet, comme l’a souligné notamment Colette Guillaumin [10], la notion-même de différence est construite socialement comme un instrument de pouvoir, au service justement de l’inégalité : au lieu de demeurer dans l’entre-deux des deux objets dont il qualifie la relation, le mot différence est déporté vers l’un des deux termes, dont il marque ainsi la « particularité », l’anormalité ou la moindre dignité. On parlera ainsi plus facilement de la « différence » des homosexuels que de celle des hétérosexuels, alors qu’en bonne logique, l’hétérosexualité est tout aussi différente de l’homosexualité que l’homosexualité est différente de l’hétérosexualité. L’hétérosexuel ne saurait d’ailleurs être qualifié d’hétérosexuel, puisqu’il est la norme, l’universel, l’Homme tout court. De même, la femme est désignée et même définie par sa différence par rapport à l’homme tandis que l’homme existe par lui-même, et le Noir est nommé et défini par sa « différence », sans que l’autre terme de ladite différence ne soit explicité : ce n’est pas le Blanc qui est différent du Noir mais le Noir qui est différent du Blanc ! Lequel Blanc ne saurait être qualifié de Blanc puisqu’il serait alors particularisé et donc déchu de sa place d’étalon de l’humanité totale et accomplie [11]... tant et si bien qu’en définitive on ne dira même pas : « le Noir est différent du Blanc » mais : « le Noir est différent », tout court.

Ces jeux de langage sont évidemment tout sauf insignifiants. La dissymétrie qu’ils expriment linguistiquement est elle même l’expression d’une dissymétrie qu’on retrouve à l’œuvre dans les rapports sociaux, et qu’on nomme plus communément domination - et cette domination doit être prise en compte lorsqu’on s’interroge sur les relations entre égalité et différence, sans quoi on demeure dans l’abstraction. Car toutes les différences ne sont pas aussi difficiles à assumer, toutes les situations de minorité numérique ne se traduisent pas automatiquement par le même niveau de stigmatisation, de moquerie ou de rejet : se moquer du premier de la classe n’est pas la même chose que se moquer du dernier de la classe, cinq hétéros qui se moquent d’un homo ne font pas le même acte que cinq homos qui se moquent d’un hétéro, cinq femmes qui tiennent des propos « anti-mec » ne font pas la même chose que cinq hommes qui tiennent des propos misogynes. Le malaise d’un cadre commercial perdu dans un dîner de profs (ou d’un professeur perdu dans un dîner de commerciaux) ne se situe pas dans le même ordre de grandeur que la situation d’un Noir dans une société raciste, et le mépris, la peur ou la haine que rencontre une femme musulmane voilée dans une société islamophobe ne sont pas du même ordre que le complexe de supériorité de certains athées à l’égard de catholiques pratiquants. Certaines situations de minorité et de « différence » sont plus dures à vivre que d’autres.

En d’autres termes : la facilité à assumer sa différence dépend certes du capital que nous possédons - capital économique (argent), capital social (relations) et capital culturel (connaissances, savoir-faire, maîtrise des codes culturels en vigueur dans un espace social donné) - mais elle dépend aussi largement du regard des autres sur ce que nous sommes, et notamment sur la différence que nous avons à « défendre » - car il s’agit bel et bien de défendre sa différence, précisément parce qu’elle est souvent construite socialement comme un marqueur d’infériorité ou un stigmate [12]. Chaque société - et même chaque micro-société - est en effet traversée par un « ordre symbolique » dominant, qui fonctionne précisément en investissant les différentes identités (nationales, ethniques, raciales, religieuses, idéologiques, sociales, professionnelles, sexuelles...) d’une certaine dignité ou indignité, et en convertissant du même coup les différences en inégalités : c’est ainsi par exemple que, selon l’ordre symbolique dominant dans la société française d’aujourd’hui, être méchamment homophobe « vaut » moins qu’être « ouvert sur la question » mais qu’il vaut toujours mieux être hétéro qu’homo, c’est ainsi également qu’être ouvertement lepéniste « vaut » moins qu’être « anti-Le Pen », mais qu’il vaut toujours mieux être blanc que noir ou arabe, et que lorsqu’on est une jeune femme d’origine maghrébine, il vaut mieux montrer ses cheveux que les recouvrir d’un foulard.

Cet ordre symbolique pèse de tout son poids dans notre question : nous avons vu que l’égalité subjective, aussi bien que l’égalité des droits, des conditions d’existence et des capacités aident davantage qu’ils n’empêchent les différences à émerger et à vivre leur vie, tandis que c’est plutôt l’inégalité qui produit de l’identité ou de l’uniformité. Nous voyons maintenant que ce n’est pas seulement l’inégalité dans l’ordre juridique et dans l’ordre socio-économique qui uniformise, mais également l’inégalité dans l’ordre symbolique : c’est bel et bien l’inégale dignité, l’inégale légitimité, l’inégale valeur morale conférée aux différentes identités et manières d’être, qui bloque ou paralyse le processus de production et d’expression des différences. C’est bel et bien l’inégalité instituée entre la norme et la déviance qui homogénéise les « normaux » et inhibe les « anormaux ». Et c’est pourquoi, loin d’être incompatibles, la défense de sa différence et le combat pour l’égalité ne font qu’un. L’égalité et la différence ne sont pas deux « valeurs » [13] antinomiques qu’il faudrait concilier ou tempérer l’une par l’autre (« un peu de différence, mais pas trop, et un peu d’égalité, mais pas trop »), ce sont les deux faces d’un même mode d’existence : l’émergence et le déploiement de la différence suppose l’égalité, qui elle-même ne se manifeste pas autrement que par l’affirmation et l’ostentation de sa ou ses différences.

Notes

[1] Au sens politique du terme : groupes minorisés, c’est-à-dire traités comme des mineurs, mis sous tutelle, privés de certains droits, soumis à une domination.

[2] Ce terme désigne toutes les idéologies qui se fondent sur des différences réelles ou imaginaires pour justifier une différence dans les droits reconnus aux uns et aux autres. Le discours différentialiste se présente toujours comme la valorisation d’une « différence » (par exemple entre hommes et femmes, ou entre « cultures ») et comme la volonté de la « préserver » .

Utile pour analyser et déconstruire les discours racistes ou sexistes, ce mot est malheureusement devenu, par des usages approximatifs et outranciers, ce que Gilles Deleuze qualifie de « gros concept » : un terme d’apparence scientifique et/ou métaphysique dont la fonction n’est pas d’aider à penser mais au contraire d’aider à ne pas penser. Le « différentialisme » est ainsi devenu, un peu comme le « relativisme culturel » ou le « Communautarisme », une étiquette infâmante qu’on utilise pour disqualifier toutes sortes d’adversaires, sans se donner la peine ni de définir précisément la catégorie, ni d’analyser vraiment ce que dit cet « adversaire ». Le point de passage, entre les usages raisonnés, raisonnables et heuristiques du concept de différentialisme et ses usages exorbitants, approximatifs et idéologiquement douteux, est l’oeuvre écrite de Pierre-André Taguieff. C’est à la fois lui qui, à partir de La force du préjugé en 1988, a popularisé le terme, et qui en a fait un « gros concept », dans un contexte plus large de contre-offensive idéologique du républicanisme « assimilationniste » contre la culture antiraciste issue des luttes anti-coloniales (et marqué par les écrits de Sartre, Memmi, Fanon ou encore Baldwin). C’est Pierre-André Taguieff qui le premier a incriminé - de manière à nos yeux totalement infondée - la thématique du « droit à la différence », en la rendant responsable des usages opportunistes que les différentialistes en faisaient.

[3] Ou du moins des choix plus faciles, ou en tout cas moins difficiles. Si en effet on se réfère aux analyses de Sartre sur la « liberté en situation », on peut affirmer que la privation d’un droit, en même temps qu’elle ampute notre éventail de choix de certaines possibilités (celle de voter par exemple, ou celle de tenir sans réserves et sans crainte certaines propos), en ouvre d’autres, concernant la manière de réagir à ladite privation de droit (plus précisément : un choix s’ouvre entre la soumission ou le refus, puis entre différentes modalités du refus, de la simple désobéissance individuelle à la révolte collective, laquelle se subidivise à nouveau en plusieurs types de révolte, parmi lesquels il faut à nouveau choisir...). Si l’on se réfère à cette analyse, la liberté de choix, et donc la possibilité d’être et d’agir différemment les un-e-s des autres, est quelque chose d’inhérent à la condition humaine, qui ne dépend pas vraiment de l’existence ou de l’inexistence de droits égaux.

[4] Le vote d’extrême-droite est près de deux fois plus élevé chez les hommes que chez les femmes. Cf. les enquêtes de Nonna Mayer et l’analyse de Michèle Le Doeuff, Le sexe du savoir, Aubier, 1999

[5] Sur ces notions de « bon côté » et « mauvais côté de la différence » , cf. notre dernière partie : « La construction de “la différence” » .

[6] Pierre Bourdieu a parlé de « chauvinisme de l’universel » . De nombreux auteurs, parmi lesquels Christine Delphy, Laurent Lévy, Philippe Mangeot, Louis-Georges Tin et Sylvie Tissot, parlent de « communautarisme majoritaire » . Cf. notre rubrique « Des mots importants » , entrée « Communautarisme »

[7] Cf. P. Bourdieu, La distinction, Editions de Minuit, 1980

[8] Autre exemple : deux personnes possédant une grande fortune sont toutes les deux soumises à l’impôt sur la grande fortune, et il y a de fortes chances pour qu’elles soient toutes les deux hostiles à cet impôt. Troisième exemple : les opinions concernant la sanction d’un vol de nourriture par une mère en difficulté sociale sont très homogènes au sein d’une même classe sociale (dans les classes supérieures une nette majorité pense qu’elle doit être condamnée ; dans les classes populaires, une nette majorité pense qu’elle ne doit pas l’être).

[9] M. Le Doeuff, Le sexe du savoir, Aubier, 1999

[10] C. Guillaumin, L’idéologie raciste, Folio Essais, 2003

[11] Cette dénégation, ce refus - souvent farouche, voire hystérique - de se voir qualifié de blanc s’exprime de manière plus implicite, mais plus transparente encore, dans l’euphémisme « personnes de couleur », employé par certains Blancs pour désigner les Noirs ou les asiatiques : comment dire mieux que l’on se considère soi-même comme le représentant de l’humanité totale, « sans couleur », lévitant en surplomb au-dessus de toute « particularité », tandis que seuls les « autres » (les Noirs, les Jaunes et autres « basanés »...) ont « une couleur ».

[12] Cf. E. Goffman, Stigmate, Editions de Minuit, 1979

[13] La différence n’est pas en elle même une valeur ou un idéal : elle est plutôt une simple et banale réalité, qu’il n’y a pas lieu de valoriser en tant que telle et en général. Il y a souvent lieu, en revanche, de revaloriser, et pour cela de re-signifier et de revendiquer, certaines différences : celles qui ont été investies d’une signification et d’une valeur infâmantes, ou en tout cas infériorisées.