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L’islam tel qu’on veut le voir

Retour sur une manipulation politique et médiatique

par Fabrice Dhume
29 mars 2012

Coup sur coup sont récemment sorties en France deux recherches relatives, à des degrés variables, aux musulmans dans la Cité. L’une a peu fait l’objet d’échos, voire elle a fait l’objet d’un traitement insultant dans la presse locale ; tandis que l’autre a fait l’objet d’une forte attention médiatique et d’une instrumentalisation politique. Retour sur un traitement discriminatoire, qui illustre les fantasmes français en matière d’islam.

Des constats approchants

La première recherche, publiée en septembre 2011, a été réalisée à la demande de l’Open society foundation (think tank du grand patron américain G. Soros), sous la direction de deux chercheurs du CNRS, Françoise Lorcerie et Vincent Geisser, de l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabo-musulman (IREMAM, Aix-en-Provence). [1] Elle porte sur Marseille – deuxième commune de France -, et plus particulièrement l’un des quartiers paupérisés du centre-ville (La Belle de Mai).

L’autre a été réalisée sous la direction de Gilles Képel, professeur à Science Po Paris, pour le compte de l’Institut Montaigne (think tank du grand patron français C. Bébéar) [2]. Sortie en octobre 2011, elle porte sur les communes de Clichy-sous-Bois et Montfermeil, choisies pour leur « notoriété universelle lors des événements de l’automne 2005 ».

La finesse de ces travaux, parfois, souffre mal la réduction et la synthèse. Mais on peut tout de même y voir une certaine convergence de constats [3], dont en voici quelques-uns. Les populations des minorités ethniques restent sensiblement cantonnées dans des quartiers de ségrégation, « avec des frontières socio-ethniques bien définies et qui tendent à s’aggraver avec le temps » (Lorcerie et Geisser, p.172). Malgré des opérations de « rénovation urbaine », ou celles concernant l’insertion, la précarité demeure, d’autant que les quartiers concernés restent largement ceux vers lesquels ont oriente de nouvelles familles précaires.

Le chômage y est très important - près de 24% à Clichy-sous-Bois et de 19% à presque 38% selon les zones considérées à Marseille. Cela n’empêche pas des trajectoires individuelles ou familiales ascendantes, mais cela se fait souvent en quittant le territoire, ce qui est parfois difficile à tenir au plan économique (coût des logements, etc.), et renforce l’assignation de ceux qui restent. Les expériences de discrimination sont très fortes, notamment à l’emploi. L’école, elle aussi, est vue comme un lieu de discrimination, au point que «  la figure la plus détestée par nombre de jeunes est celle du conseiller d’orientation à la fin du collège, loin devant les policiers » (Kepel, Arslan et Zouheir, p.18). L’école semble symboliser l’assignation à une position dégradée, alors qu’elle demeure l’objet d’une forte attente.

En réponse, l’identification à l’islam semble aller de pair avec le rêve d’une émigration vers des terres non-discriminatoires, notamment pour les jeunes : « Dévalorisés, ils ont reconstruit une image positive d’eux-mêmes au travers de la fréquentation de la mosquée et le projet, souvent évoqué dans les entretiens, de quitter la France qui les rejette  » (Kepel, Arslan et Zouheir, p. 21). Mais malgré tout, les quartiers observés sont d’abord des lieux d’habitation, auxquels les gens sont souvent attachés. Ils s’y sentent plutôt en confiance, tout en étant demandeur de sécurité : « La demande de sécurité et de protection est aussi forte parmi les musulmans interrogés que parmi les autres. Etre d’origine arabe ou africaine ne protège pas du sentiment d’insécurité  » (Lorcerie et Geisser, p. 215)

Des points de vue différents

Ces analyses confirment en large part des dynamiques urbaines qui sont déjà connues. Loin des fantasmes, ces quartiers n’ont rien de « territoires perdus de la République » ; l’Etat y est présent et actif, mais il est souvent impuissant à enrayer des dynamiques globales, d’autant que les réponses portent souvent sur des conséquences plus que sur les mécanismes eux-mêmes. La question n’est pas ni raciale ni religieuse, et lorsque la religion est en jeu, rien ne distingue fondamentalement les musulmans des autres.

La situation est par contre susceptible d’être racialisée, en raison du regard qui est porté sur ces territoires et ces populations, jamais reconnues comme des égaux et toujours assignées à un « problème d’immigration » et un « défaut d’intégration ». La dramatisation médiatico-politique des banlieues et de l’islam fait ainsi écran à la reconnaissance des mécanismes de (re)production de la disqualification de ces territoires et de la discrimination de ses populations.

A cet égard, les deux rapports se distinguent, comme les titres l’indiquent nettement. La première recherche porte sur l’expérience sociale des musulmans, sur la place qui leur est laissée dans la Cité et sur celle qu’ils prennent. Titrant sur Les marseillais musulmans, et issue du programme intitulé « At home in Europe » (chez soi en Europe), elle pose que les populations musulmanes ont légitimement leur place dans la ville au même titre que n’importe qui, et s’intéresse donc à la réalité de cette proposition d’une égalité des places. C’est donc logiquement qu’elle constate les inégalités cruciales et les discriminations multiples, dans tous les domaines examinés : logement, santé, emploi, police, éducation, etc.

La seconde recherche porte plus généralement sur les « banlieues » considérées, mais met l’accent entre autres sur l’organisation locale de l’islam. Elle est organisée par la question de savoir si l’on a affaire à « une panne du modèle d’intégration culturelle », et cherche donc à évaluer ce qui est serait des rapports de force autour de l’islam, des « logiques de rupture, l’affirmation de valeurs islamiques de clôture communautaire » (Kepel, Arslan et Zouheir, p.12). Le statut de l’islam n’est donc pas le même, et les médias, dans leur choix de mise en scène, ont à l’évidence priorisé la seconde version, plus conforme à la dramatisation politique.

Un traitement médiatique inégal et orienté

Ces deux recherches ont en effet été l’objet d’un traitement bien différent. Traitement quantitatif, d’abord, qui montre une nette survalorisation de la seconde enquête. Un sondage sur le moteur de recherche Google, le 24 octobre 2011, donnait 5 fois plus d’occurrences pour le rapport intitulé «  Les banlieues de la République » que pour celui intitulé «  Les marseillais musulmans » [4].

Le traitement qualitatif montre en outre une lourde asymétrie, dans la mise en scène du rapport de l’équipe dirigée par Gilles Kepel. Le journal Le Monde titre, le 4 octobre 2011, « Banlieues, Islam : l’enquête qui dérange ». Titre qui a ravi les blogueurs, de l’extrême-droite aux laïcards, qui se sont empressés de répercuter l’article assortis de commentaires sur « l’islamisation de la France ». Face aux nombreuses réactions, le média dit « assumer », mais il corrige toutefois le titre dès le lendemain ; correction de forme, parce qu’il met en réalité toujours l’accent sur «  la place croissante de l’islam en banlieue » : « Voilà un constat qui va déranger. Dans les tours de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil (Seine-Saint-Denis), les deux villes emblématiques de la crise des banlieues depuis les émeutes de l’automne 2005, la République, ce principe collectif censé organiser la vie sociale, est un concept lointain. Ce qui "fait société" ? L’islam d’abord. » [5]

Bref, l’islam est la cible (alors que les auteurs accentuent l’enjeu de l’emploi et de l’éducation en banlieue, dans leurs présentations publiques) et l’on dramatise une présumée distance avec « La République ». Comme si le simple fait de s’identifier à l’islam était en soi une trahison à l’égard de l’Etat-Nation. Bref, on réactive la grande passion nationaliste française et le fantasme de l’incompatibilité de l’islam avec la « Laïcité » et la « République »...

Pendant qu’une étude est surinterprétée, dans cette logique nationaliste, l’autre est attaquée par le média local, avec un ton et des arguments de l’ordre de la diffamation (une procédure est d’ailleurs en cours à ce sujet). Dans un article édifiant de Sophie Manelli, titrant sur «  la très étrange étude d’un milliardaire sur les musulmans de Marseille », le journal La Provence oppose au constat de la discrimination la croyance dans l’intégration et le multiculturalisme marseillais :

«  c’est avec effroi qu’on découvre dans cette étude de 315 pages que les musulmans marseillais sont maltraités dans tous les domaines (…) En revanche, pas un mot sur l’OM, ni sur les élus issus de l’immigration, les projets en cours sur les lieux de culte, le succès du multiculturalisme de la Fiesta des suds. L’intégration à Marseille est certes loin d’être parfaite, mais ce n’est pas en remplaçant des préjugés par des poncifs que l’on aidera à la résolution des problèmes. Conclusion : une étude de cours élémentaire réalisée par deux chercheurs égarés.  » [6]

Voilà le fond de l’affaire : on reproche au rapport de F. Lorcerie et V. Geisser de ne pas communier dans la célébration idéologique de « la République » éclairant et pacifiant le monde. On lui fait grief de mettre en évidence, au contraire, un déni d’égalité, une « ségrégation féroce », des discriminations multiples, « et le manque d’efforts déployés notamment par les collectivités territoriales pour lutter contre » [7]. Insupportable miroir, pour une société française qui préfère mettre en accusation les populations tenues pour exogènes plutôt que se regarder en face.

Une instrumentalisation politique

Le rapport dirigé par G. Kepel, lui, joue d’une régulière ambiguïté dans les formulations, liée au référentiel intégrationniste et au choix éditorial de mettre l’accent sur le thème « de la République ». Les auteurs insistent en effet sur «  l’émergence d’un lobby musulman » (p.23), la véritable explosion de la demande de halal et l’extension de la notion » (p.20), etc. Ils parlent d’«  une imbrication forte du politique et du religieux »... alors qu’ils traitent du fait que les représentants politiques investissent la question de la construction des mosquées pour s’attirer une clientèle électorale.

Ils font de l’islam une source d’identification positive permettant de se projeter ailleurs, notamment face à un vécu de discrimination, mais ils concluent au « risque parfois de la rupture avec la société française » (p.15). Bref, bien que les constats soient nuancés, les termes malheureusement choisis dégagent une image qui s’étend au-delà, pour parler à l’imaginaire et reconduire les clichés relatifs à un islam conquérant et source de rupture avec la normalité française.

Au-delà du constat objectif d’une plus forte demande de symbolique et de norme religieuse, et d’une diffusion du référentiel religieux dans la vie des gens comme dans le jeu politique, ces formules ouvrent aisément la porte à une surinterprétation en termes de menace de colonisation ; ce que la plupart des commentateurs font, à commencer par Le Monde, on l’a vu. L’idée s’impose «  que l’islam s’épanouit là où les valeurs de la République reculent  » [8]. Ceci est d’autant plus fort, que les auteurs ne cessent de présenter l’exemple local au titre de sa présumée « valeur emblématique de la place du religieux au sein de banlieues » (Kepel, Arslan et Zouheir, p.22).

Dans le contexte de concurrence électoraliste sur le terrain du racisme, comme de bien entendu, la sortie de ce second rapport a servi d’alibi. « Claude Guéant, le ministre de l’Intérieur, a affirmé que « les immigrés que nous accueillons chez nous » devaient « adopter nos coutumes, respecter nos lois » et « être intégrés », jeudi sur LCI, avant un déplacement à Montfermeil (Seine-Saint-Denis) sur le thème de l’intégration. Ce déplacement fait suite à une étude, conduite par le politologue Gilles Kepel, à Clichy-sous-Bois et Montfermeil (Seine-Saint-Denis), qui a mis l’accent sur une « intensification de l’identité musulmane » chez des habitants qui se sentent relégués socialement  » [9].

Au final, on ne peut qu’être frappé de l’homologie entre le traitement des études et le point de vue que l’on veut imposer sur l’islam et les populations musulmanes. La reconnaissance de la normalité de leur présence et l’intérêt pour leur expérience n’ont pas droit de Cité, d’autant que ces expériences pointent en large part vers le vécu de discrimination et de ségrégation. Le traitement par le média local ne semble ici être qu’un prolongement particulièrement cru de cette logique : l’expérience de la discrimination non seulement n’intéresse pas, mais la parole qui la dévoile est à ce point insupportable que l’on s’autorise des procédés d’insulte publique et de diffamation.

Le média montre ici son rôle de censure : on trie dans la recherche en ne gardant principalement que ce qui permet de mettre en scène l’islam tel qu’on le fantasme, et on disqualifie les travaux qui ne sont pas conformes à cette logique. A l’aune de cette analyse, on comprend que la discrimination des musulmans en France a encore de beaux jours devant elle.

P.-S.

Fabrice Dhume est cofondateur d’Alda (Association de lutte contre les discriminations, Alsace). Cet article est paru dans Le Porte-Voix, n° 6, décembre 2011.

Notes

[1] LORCERIE F., GEISSER V. et alii, « Les marseillais musulmans », Open society foundation, « At home in Europe project », 2011.

[2] KEPEL G., ARSLAN L., ZOUHEIR S. et alii, « Banlieue de la République », Institut Montaigne, 2011. Seule la synthèse est rendue public.

[3] LE PAPE L., « L’islam en France, enquêtes locales », 14/10/11, http://politicsofreligion.hypotheses.org/370

[4] 1890 occurrences pour les mots-clés « banlieues de la république » + « kepel », et seulement 360 pour les mots-clés « marseillais musulmans » + « lorcerie » + « geisser ».

[5] BRONNER L., « La place croissante de l’islam en banlieue », 5/10/11. http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/10/04/banlieues-de-la-republique_1581976_3224.html

[6] MANELLI S., « La très étrange étude d’un milliardaire sur les musulmans de Marseille », La Provence, 26/09/11. http://www.laprovence.com/article/a-la-une/la-tres-etrange-etude-dun-milliardaire-sur-les-musulmans-de-marseille

[7] VERBAERE I., « Les collectivités passives pour réduire les discriminations dont sont victimes les musulmans Marseillais », La Gazette des communes, 26/09/11.

[8] « L’islam des banlieues », Le Monde, 18/10/11.