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Les insuffisances de « la gauche »

Réflexions autour des cas Besson et Amara

par Laurent Lévy
6 juillet 2007

Ce n’est pas aux insuffisances de la gauche que les quelques réflexions qui suivent sont consacrées, mais à celles de l’expression « la gauche », et par conséquent de tout discours politique sur la gauche qui ne comporterait aucune interrogation sur son objet même.

Le moins que l’on puisse dire est que les repères entre la gauche et la droite sont désormais brouillés. Le non-événement en quoi a consisté la désignation de personnalités « de gauche » dans un gouvernement « de droite » l’illustre à bien des égards.

Commençons par le plus simple et le moins significatif : la désignation d’Éric Besson. Vue du côté de ses anciens amis du parti socialiste, le choix de Besson est décrit comme une trahison. Et sans doute cet homme a-t-il trahi les siens. Mais le fait qu’il n’ait pour cela eu en aucun cas besoin de changer un iota de ses conceptions générales de politique économique aurait pu interroger les anciens amis en question. Pour les militant-es de la « gauche de la gauche », la chose est plus simple. Besson illustre la réalité du social-libéralisme ; le caractère sarko-compatible des politiques dont le parti socialiste est porteur.

Mais dès lors, ce que signifie « être de gauche », si le PS l’est, devient problématique, et demande à être précisé. On ne peut se borner à dire que « la gauche » doit s’écarter du social-libéralisme, tant que l’on n’a pas expliqué comment on peut-être à la fois « de gauche » et social libéral, dès lors qu’il est désormais acquis que la posture sociale libérale permet d’être membre d’un gouvernement de droite. Sans doute pourra-t-on chercher à dire que le PS ne serait pas réductible au social libéralisme, et qu’il serait aussi porteur de « valeurs » particulières. Mais alors, il faudra dire lesquelles, et en quoi elles se situent au delà de la frontière qui séparerait « la droite » de « la gauche » ; il faudra mettre en avant des « valeurs » qu’on ne peut pas partager en étant « de droite », et qu’on ne peut pas ne pas partager en étant « de gauche ». De quelles « valeurs », par exemple, Éric Besson était porteur jusqu’à ce qu’il change de camp, et auxquelles ce changement l’aurait contraint à renoncer.

La question de la « trahison » de ses anciens amis est bien subsidiaire au regard de ce fait : entrer dans le gouvernement de la « droite décomplexée » permet à Éric Besson de mettre ses actes en conformité avec les idées qu’il professait avant même d’y entrer. De passer de la théorie à la pratique.

Mais l’exemple le plus dramatiquement significatif du brouillage des repères entre la droite et la gauche, pourtant, n’est pas celui de Besson, et ne concerne pas la question « social-libérale ». C’est celui de Fadela Amara.

Ce n’est pas d’être sociale-libérale qui l’a fait porter aux nues par tant et tant de bons esprits « de gauche ». Les questions économiques, de son soutien au « oui » pour le référendum, à son soutien à Laurent Fabius lors des primaires du parti socialiste, n’ont jamais été la caractéristique essentielle de son discours. C’est peut-être en tant que « femme de gauche » qu’elle était devenue conseillère municipale socialiste de Clermont-Ferrand. C’est nécessairement en tant que « femme de droite » qu’elle entre au gouvernement de Nicolas Sarkozy. Mais le plus beau est qu’elle n’a pas plus que Besson eu besoin de changer quoi que ce soit de son discours. De faire quelque « amende honorable » que ce soit. C’est au contraire son discours constant, celui qui a fait sa célébrité, qui fonde, qui explique et justifie sa nomination. Amara pouvait certes refuser : cela aurait été par fidélité à ses amis politiques. Elle a préféré la fidélité à ses idées. Elle aussi, comme Besson a voulu mettre ses actes en conformité avec ses paroles, passer de la théorie à la pratique.

Ce qui rend le cas Amara si significatif, c’est précisément que son engagement n’était pas caractérisé par les questions qui séparent habituellement la « gauche de gauche » du parti socialiste, celles des politiques économiques, et singulièrement celle du « libéralisme », mais par des questions « sociétales », celles pour lesquelles les « valeurs » sont situées au premier plan.
Force est de constater que les « valeurs » défendues par Fadela Amara et par tous ceux qui en ont fait une icône laïque et républicaine étaient parfaitement sarko-compatibles. L’ex-présidente de « Ni Putes Ni Soumises » n’a sans doute jamais été mieux à sa place que dans le gouvernement du contempteur de la racaille, de l’homme qui entend passer les quartiers populaires au Kärcher, élu sur la base d’une campagne marquée par un raidissement identitaire et nationaliste qui trouve sa traduction dans un ministère de l’immigration et de l’identité nationale.

Que l’ensemble des « valeurs » portées par Fadela Amara et Nicolas Sarkozy aient pu être partagées – soient toujours partagées – par des fractions importantes de ce qui se dit être « la gauche » est la meilleure illustration qui soit du brouillage de tous les repères.

Qu’est-ce qu’être « de gauche » ? Qu’est-ce qu’être « de droite » ? N’envisager la nomination au gouvernement d’Amara ou de Besson que sous l’angle de la « trahison », c’est se priver d’en comprendre les enjeux.