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« malgré le handicap »

J’ai un nouveau message pour vous, amis journalistes

par Elisa Rojas
17 novembre 2016

Chers amis journalistes, parmi les tournures fétiches [1] que vous affectionnez dans vos articles consacrés au handicap, j’aimerais m’arrêter rapidement sur le désormais fameux et obsessionnel : « malgré le handicap ».

Pour que vous ayez un léger aperçu du problème, je vous ai sélectionné quelques exemples [2].

Le Monde, 10 décembre 2015.

Libération, 3 juillet 2006.

Le Figaro, 9 décembre 2012.

Paris Match, 1 avril 2015.

Site internet de France 3 – 3 septembre 2016.

La Dépêche – 2 septembre 2016

Pour terminer, mon préféré est celui qui suit. Best one ever !

Ouest France – 21 octobre 2016.

Ainsi, vous venez régulièrement nous révéler, et vous émerveillez du fait, que l’on peut étudier « malgré le handicap », « travailler « malgré le handicap », avoir des loisirs « malgré le handicap », avoir une vie sentimentale et sexuelle « malgré le handicap », être parents et surtout mère (nan, sans blague ?) « malgré le handicap », bref, que l’on peut vivre « malgré le handicap » ?

Que nous apprend cette magnifique formule, si ce n’est le caractère à peine croyable, hors du commun et éminemment paradoxal de ces situations ?

En utilisant cette expression, beaucoup d’entre vous imaginent sans doute sortir des sentiers battus [3]. Après tout, ce qui est placé avant ou après « malgré le handicap », ne vient-il pas utilement démontrer que tout est possible aux personnes concernées, voire suggérer habilement les difficultés qu’elles peuvent rencontrer mais aussi surmonter ?

Que nenni.

La tournure vient simplement souligner et confirmer, sans le questionner, que votre postulat initial demeure invariablement le suivant : il est communément admis et non contestable que « par essence » le handicap empêche de réaliser tout cela et n’est pas compatible avec une existence ordinaire.

Elle est, en plus, systématiquement mise au service de récits individuels ou de témoignages rarement contextualisés, qui versent à un moment ou à un autre toujours dans l’« inspiration porn », en présentent ces situations comme des réussites inexplicables autrement que par le volontarisme forcené des principaux intéressés.

Comment faire, chers amis journalistes, pour sortir de cette impasse ?

Peut-être faudrait-il changer de postulat. Partir du principe qu’ « avec » un handicap toutes ces réalités et ces activités sont possibles ou, du moins, devraient l’être.

Peut-être faudrait-il renoncer au sensationnel pour privilégier l’information en donnant davantage d’explications sur ce qui rend certaines d’entre elles encore trop rares ou difficilement accessibles aux personnes handicapées.

Cela permettrait à tous de réaliser que le vrai paradoxe ne réside pas dans le fait d’être handicapé et de vivre sa vie, mais d’être handicapé et de ne pas pouvoir le faire « à cause » non pas du handicap, mais d’un système d’oppression systémique bien rodé qu’il serait temps de mettre à jour.

Peut-être faudrait-il également chaque fois que possible interroger vos collègues handicaps [4], qui pourraient avoir un avis sur le vocabulaire que vous utilisez dans vos articles pour parler de la réalité de leurs semblables, ou bien même, et surtout, des militants directement concernés [5] par le handicap qui consacrent une partie de leur temps libre à faire de la Zumba [6] mais aussi à s’interroger sur ces questions passionnantes de terminologies et de représentations.

Ce ne sont que quelques pistes de réflexions qui mériteraient néanmoins d’être abordées au sein de vos rédactions pour rendre vos articles sur le handicap plus pertinents et éviter de passer quelques minutes désagréables à lire un texte comme celui-ci, qui vient encore vous accuser de tous les mots.

Je vous prie de croire, Chers amis journalistes, en ma parfaite considération.

P.-S.

Cet article été publié initialement sur le site d’Elisa Rojas, Aux marches du palais. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteure.

Notes

[1] Dont il faudra un jour faire la liste exhaustive pour le bien de l’humanité.

[2] Il s’agit ici de titres mais la formule se retrouve également, pour notre plus grand bonheur, dans le corps même des articles. Ils sont issus de la presse nationale et locale, pas de jaloux !

[3] Son utilisation frénétique devrait pourtant vous mettre la puce à l’oreille…

[4] Ah, mince, j’oubliais, vous n’avez pas tellement de collègues handicapés dans vos rédactions, vous êtes vous déjà demandé pourquoi ?

[5] Exemple totalement pris au hasard : clhee.org.

[6] Bon d’accord, y’a que moi qui ai fait de la Zumba.