Accueil du site > Appels, hommages et fictions > Hommages > Paroles de femmes en burqa

Paroles de femmes en burqa

Extraits d’un recueil de poésie publié aux éditions Gallimard

par Laurent Lévy
9 mars 2010

Il ne s’agira pas ici d’un recueil de paroles de ces femmes dont on parle tant ces jours-ci, de ces « femmes en burqa » qui sillonneraient nos banlieues. Car la burqa, au sens propre, est absente de ce pays. Ce que l’on voit parfois, ce sont des femmes qui portent le niqab, ce voile intégral sur lequel une commission composée de parlementaires qui semblent n’avoir rien de plus important à faire, se penche avec un mélange subtil de haine et de mépris. Non, ce dont il est question ici, c’est bien de femmes qui portent la burqa, la tenue traditionnelle des femmes pashtounes, au cœur de l’Afghanistan : une longue et ample tunique bleue, surmontée d’un genre de panier dont le grillage couvre le visage, le laissant à l’abri des regards.

Les éditions Gallimard avaient publié, en 1994, un recueil de la poésie orale de ces femmes pashtounes. C’est en effet l’une des caractéristiques des traditions littéraires de ce peuple que l’éclosion d’un genre particulier de poésie féminine, faite de très courts textes au rythme particulier aidant à les retenir par cœur, et dont beaucoup passent dans le langage commun des hommes et des femmes, comme autant de dictons émaillant à l’occasion les discours de la vie quotidienne. Des textes très courts, donc, de simples distiques aux deux vers inégaux, le premier de neuf et le second de treize syllabes, soit au total vingt-deux syllabes : cinq de plus que pour le haïku japonais. La traduction ne peut pas rendre compte de ce rythme incisif. La langue française, maladroite, ne peut exprimer le sens qu’en allongeant l’expression. Mais la qualité de celle proposée, fruit de la collaboration de l’auteur afghan du recueil, Sayd Bahodine Majrouh, et du poète français André Velter, permet d’en imaginer la grâce.

La préface du livre ne cache rien de la violence patriarcale qui règne dans cette société, et de l’interdit public de l’amour, qui est l’une de ses expressions. Mais les textes recueillis permettent de se faire une idée de l’humanité vivante de ces femmes en burqa. Cette violence – et la révolte contre elle – est loin d’en être absente ; on y retrouve ainsi la sœur de La Maumariée de notre répertoire. Aucun toutefois n’évoque leur tenue vestimentaire. Beaucoup par contre évoquent précisément l’amour.

Le florilège qui suit, une vingtaine de textes, se suffit à lui-même ; à chacune, à chacun d’en tirer ses propres enseignements.

Pose ta bouche sur la mienne / Mais laisse libre ma langue pour te parler d’amour

Prends moi d’abord dans tes bras et serre moi / Puis tourne mon visage et baise un à un tous mes grains de beauté

Viens près de moi mon amour / Si la pudeur t’empêche de me frôler, moi je t’attirerai dans mes bras

À tes côtés je suis belle, bouche tendue, bras ouverts / Et toi comme un lâche tu te laisses bercer par le sommeil

Serre-moi fort dans tes bras / J’ai hanté trop longtemps la prison des solitudes

Viens m’embrasser sans penser au danger. Si l’on te tue quelle importance ! / Les vrais hommes meurent toujours pour l’amour d’une belle

Donne ta main mon amour et partons dans les champs / Pour nous aimer ou tomber ensemble sous les coups de couteau

Tu t’étais caché derrière la porte / Moi je massais mes seins nus et tu m’as entrevue

Volontiers je te donnerais ma bouche / Mais pourquoi remuer ma cruche ? Me voilà toute mouillée

Ô printemps ! Les grenadiers sont en fleurs / De mon jardin je garderai pour mon lointain amant les grenades de mes seins

Prends moi d’abord entre tes bras, serre moi / Après seulement tu pourras te lier à mes cuisses de velours

Apprends à manger ma bouche / Pose d’abord tes lèvres, puis force doucement la ligne de mes dents

Mon pantalon couleur de feu glisse sur mes cuisses / Mon cœur me dit que tu seras là ce soir ou demain

Rassemble du bois, fais un grand feu / Car j’ai coutume de me donner en pleine lumière

Viens comme un collier tout autour de mon cou / Je te bercerai sur les coupoles de mes seins

Si tu m’aimes vraiment, mon amour, pars libérer notre terre / À jamais t’appartiendra ma bouche exquise et tendre

Mon amour ! Va d’abord venger les martyrs / Avant de mériter le refuge de mes seins

Aujourd’hui pendant la bataille, mon amant a tourné le dos à l’ennemi / Je me sens humiliée de l’avoir embrassé hier soir

Reviens percé des balles d’un ténébreux fusil / Je coudrai tes blessures et te donnerai ma bouche

Mes sœurs, nouez vos voiles comme des ceintures / Prenez des fusils et partez pour le champ de bataille