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Du Président des riches au Président contre les jeunes

« Sois-jeune et tais-toi » version Macron

par Sylvie Tissot
26 avril 2021

Les jeunes n’ont jamais les tenues qu’il faut. Leurs jupes sont trop courtes, leurs blousons trop noirs, leurs tee-shirts trop moulants ou leurs joggings trop larges. À la rentrée dernière, la sortie de Jean-Michel Blanquer contre les crop tops semblait n’être qu’un épisode de plus de la longue histoire du ressentiment adulte envers la manière dont les jeunes s’habillent et parfois rejettent les codes de leurs aînés pour en inventer d’autres.

Elle était pourtant particulièrement hallucinante. Alors que, en 2020, le spectacle de femmes en partie dénudées, et généralement dénudées pour servir d’appât commercial, n’émeut pas grand monde, n’y avait-il pas d’autres sujets de préoccupations que des nombrils et des bouts de dos à l’air ? Une pandémie par exemple.

La réponse réside sans doute dans la préconisation qui accompagnait cette réprobation d’un autre âge : les élèves devraient, rappelait, l’œil froncé, le Ministre de l’Education nationale, adopter des « tenues républicaines ». Le rappel à l’ordre vestimentaire se voulait au fond rappel à un ordre politique réduit à des règles venues d’on ne sait où, mais d’en haut en tout cas, et surtout jamais questionnables.

Tout un symbole pour Emmanuel Macron qui faisait campagne en 2017 sur sa « jeunesse » et sa « modernité », mais qui s’est avéré très vite obsédé et terrorisé par le désordre et la contestation. De l’indécence des crop tops au « fascisme » de l’UNEF (dixit là encore Blanquer), rarement les jeunes auront servi à ce point de repoussoir.

Du paternalisme…

Sous Macron, c’est un mépris de plus en plus marqué, puis une phobie, qui s’est exprimée à l’égard des jeunes, de leurs inquiétudes et de leurs revendications, en premier lieu en ce qui concerne les questions environnementales. Face aux interpellations de la militante à l’écho désormais mondial Greta Thunberg, la fin de non-recevoir a, par exemple, été immédiate. Quand Brune Poirson, secrétaire d’Etat à la transition écologique, parlait à propos de la jeune femme, de « haine », Jean-Michel Blanquer, encore lui, ramenait son propos à un « cri ». Emmanuel Macron lui reprochait d’« antagoniser nos sociétés ».

Pour résumer donc : alerter de façon pacifique, verbale, argumentée sur le désordre climatique, c’est un cri inarticulé. Pointer les responsables du désastre annoncé pour la planète, c’est de la haine, de l’agressivité. Comment, plus efficacement, faire oublier le renoncement du gouvernement aux objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, à l’interdiction des pesticides, et l’abandon de 90% des propositions de la Convention citoyenne ? Et redonner à l’action des hommes mûrs qui nous gouvernent les apparences de la modération, de l’équilibre et du pragmatisme.

Et pourtant : qui est responsable, qui est irresponsable ? Au-delà du singulier trompeur de la jeunesse, s’il y a bien quelque chose qui produit une unité en son sein, c’est la certitude très raisonnable qu’elle vivra des catastrophes climatiques. Étrangement, alors que cette clairvoyance est à la source des mobilisations les plus intéressantes des dernières années, ceux qui courageusement les animent sont ramenés à une position de mineurs priés d’attendre, de se taire et d’écouter leurs ainés. Et surtout de ne pas se plaindre.

L’accusation d’irresponsabilité a également servi d’utile diversion à la rentrée dernière, quand la recrudescence des contaminations par le coronavirus pouvait raisonnablement être attribuée à l’inaction du gouvernement depuis la fin du premier confinement. Les hordes de jeunes, qui auraient passé leur été entier à faire la fête, et à se regrouper par milliers dans des raves, se seraient, en toute désinvolture, contaminés, et auraient contaminé les autres, mettant en péril la santé de la nation.

Le Covid : la faute aux jeunes. En première ligne, Frédérique Vidal, la ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, a ainsi réfuté l’idée que les amphithéâtres bondés pourraient être des clusters pour incriminer les sorties entre « amis » dans les bars, bien plus dangereuses à ses yeux. Comme si les étudiant-es ne passaient pas une grande partie de leur vie à étudier, à travailler pour beaucoup, et à aller dans les bars… quand ils et elles le peuvent.

Pour justifier finalement la fermeture des facs, elle incrimina, une fois encore, la légèreté des étudiant-es, et notamment la fâcheuse tendance de ces grands enfants à laisser traîner leurs bonbons sur les tables des amphis.

… à la guerre.

Les causes qui, depuis des années, mobilisent la jeunesse sont traitées par le mépris – mais un mépris qui s’est accompagné, de plus en plus, d’une violence rare. L’une de ses manifestations les plus choquantes fut sans doute le refus d’étendre le RSA aux moins de 25 ans : quand la guerre aux jeunes se confond avec la guerre aux pauvres.

Mais cette hostilité est aussi proportionnelle à l’exaspération suscitée par cette évidence : la conscience environnementale, mais aussi les sensibilités féministes et anti-racistes ne cessent de gagner du terrain pour former, chez une partie croissante de la jeune génération, des évidences [1]. Les grands enfants sont devenus des ennemis dangereux.

Certes, toutes les féministes ne sont pas jeunes, et tous les jeunes ne sont pas féministes, mais les milliers de personnes qui sont descendues dans la rue pour manifester contre les violences faites aux femmes en novembre 2019, ou pour protester contre la nomination de Polanski aux Césars en février 2020, étaient, dans leur grande majorité, très enthousiastes, très déterminées et… très jeunes.

Les manifestations de rue ont quasiment disparu sous le Covid, mais la guerre aux têtes qui dépassent se poursuit par d’autres moyens que la répression. Quand le préfet Lallement prend du repos, le quatuor Schiappa-Blanquer-Darmanin-Vidal monte au front.

La nomination de Darmanin (un homme qui « s’étouffe » quand il entend parler de violences policières) a d’abord été une immense gifle pour les féministes et pour les militants anti-racistes mobilisés après la mort de Georges Floyd. Puis la campagne contre « l’islamo-gauchisme » a été lancée par Frédérique Vidal au début de l’année 2021 pour disqualifier tous ceux et celles qui travaillent sur et luttent contre l’islamophobie, ou toute forme de discrimination.

Mais certains faits sont têtus et dérangeants. L’offensive idéologique menée au nom de la laïcité contre une supposée connivence avec l’islamisme, si complaisamment relayée par les médias, se heurte à d’importantes résistances au sein de la jeunesse. En octobre 2020, lors d’une rencontre organisée par la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France, la secrétaire d’État à la jeunesse Sarah El Haïry faisait face à des jeunes qui, très poliment, ont questionné l’interdiction du voile à l’école et lui ont rappelé la réalité des violences policières.

Si l’on en croit un sondage, la conception que les jeunes se font de la laïcité est très fidèle à la loi de 1905 (c’est-à-dire une séparation du religieux et du politique dans le respect de la liberté de conscience). Ils sont moins nombreux à penser que la laïcité, c’est avant tout « faire reculer l’influence des religions dans notre société » (position tout à fait contraire à l’esprit de 1905), et pensent plutôt que ce principe implique de « mettre toutes les religions sur un pied d’égalité ».

En fait, comble de l’insolence, ils sont très sensibles à la question de l’égalité de traitement.

La réponse fut cinglante. D’abord grotesque, quand Sarah El Haïry a rétorqué à ce qui n’était, il faut le rappeler, que l’expression d’une simple opinion et d’un vécu, un très autoritaire « Il faut aimer la police », pour finalement entonner La Marseillaise et diligenter une enquête contre les organisateurs de la rencontre.

Puis les résultats du sondage paru plusieurs mois après ont fait l’objet d’une complète réécriture. Alors que les jeunes s’avéraient tout à fait républicains, bien plus que leurs ainés, en vérité, on les a accusés de succomber à une vision « à l’américaine », « imparfaite » ou encore « lénifiante » de la laïcité.

Et s’il n’y avait que mensonges et rappels à l’ordre sur fond de Marseillaise. S’il n’y avait que Sarah El Haïry, seule sur son estrade, en train de chanter devant une assistance gênée pour elle... Mais ce n’est pas le cas. Face à une jeunesse rétive à l’autoritarisme et à l’arbitraire, le gouvernement fait monter la pression. Instrumentalisant la polémique née à l’IEP de Grenoble, il est venu construire de toutes pièces un autre de ces faux problèmes : les réunions non mixtes. Un mode d’organisation pourtant très répandu dans le monde syndical et jusque dans les mouvements féministes a été érigé en cheval de Troie des ennemis de la République. Et le syndicat étudiant UNEF, assumant cette pratique, est devenu le nouvel ennemi intérieur.

Aux appels à la dissolution, personne, à l’Élysée, n’a trouvé à redire. Au gouvernement, il s’est même trouvé un ministre, Jean-Michel Blanquer, pour dénoncer la pente « fasciste » que prendrait ce syndicat, qui depuis des décennies accompagne les mobilisations étudiant-es, et jusqu’il y a peu était très courtisé pour cela.

Aujourd’hui, toute une « génération » se trouve accusée de saper la République, et ridiculisée dans ses revendications : une « génération offensée » comme l’écrit Caroline Fourest qui dénonce avec morgue « ces étudiants qui s’offusquent à la moindre contradiction ». Un comble, de la part d’une professionnelle du monologue, et de la mise hors-jeu de toute contradiction.

Macron parle aux jeunes

À l’évidence, Emmanuel Macron aime certains jeunes plus que d’autres : les étudiant-es en prépa (autorisés à avoir des cours en présentiel – probablement parce qu’ils ne mangent pas, eux, de bonbons) plus que ceux de fac, renvoyés devant leur ordinateur, quand ils en ont. Ou encore tous ces petits mecs qui, au nom de leur sacro-sainte « vie de jeune homme », s’accrochent à leurs droits de cuissage. Macron pense peut-être qu’il « fait jeune » quand il donne une interview au média Brut, mais il n’empêche : c’est un président aujourd’hui confiné dans un imaginaire napoléonien, nationaliste, profondément de droite et profondément… vieux.

Sa politique de commémoration dessine par exemple une team de grands hommes réactionnaires, d’écrivains moisis, et de chefs d’État criminels. Mais, depuis la mort de Max Gallo, qui donc Napoléon fait-il rêver aujourd’hui ? À part Laurent Joffrin, Pierre-Jean Chalençon et toute la droite extrême, de Causeur à Valeurs actuelles et La revue des deux mondes ?

Pour autant, Macron n’aime pas les vieux de chair et d’os. En tout cas pas celles et ceux qui meurent en silence dans les Ephad. Ce qu’il semble aduler, c’est une « idée » des temps anciens. Un certain passé français – ses heures les plus sombres en vérité : l’union nationale, le sens du travail, l’amour de la patrie... Il incarne, à des niveaux inégalés depuis le Sarkozy des années Buisson, l’esprit de sérieux contre le goût de la fête, la grandiloquence creuse, les réflexes de « white boys’ club », et surtout la haine de la révolte, de la colère et de l’impatience.

Il y a une cinquantaine d’années, ces ingrédients, et quelques autres, ont produit une des déflagrations les plus intéressantes du XXème siècle : mai 68.

P.-S.

Je remercie tous-tes les étudiant-es de l’Université Paris 8 pour les discussions qui ont nourri cet article.

Notes

[1Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas, au sein de la même jeunesse, des tendances inquiétantes, qui ne se réduisent toutefois pas à l’extrême droitisation : voir notamment l’analyse de Vincent Tiberj.