Cette suspicion naît du postulat que certaines des nombreuses ethnies dont l’écrivain a peuplé sa Terre du Milieu seraient plus ou moins obliquement présentées comme supérieures. Pour Stephen Shapiro, professeur de littérature anglaise et comparée à l’université de Warwick, par exemple, Tolkien est un « nordiciste », postulant une suprématie des races nordiques, et cela détermine l’organisation générale de son univers imaginaire, où, « pour le dire simplement, les bons sont blancs, et les méchants, noirs [1].
La cartographie morale et politique de la Terre du Milieu dit assez nettement la structuration de Tolkien en de telles matières : le Bien, dans ce monde secondaire, est, de fait, occidental et septentrional, et le Mal méridional et oriental. L’inventeur des Hobbits ne s’en cache d’ailleurs nullement, lorsqu’il fait par exemple, dans une lettre déjà citée, l’éloge de ce qu’il présente à son correspondant comme son « atmosphère » : celle, de tradition censément celtique et nordique, « du Nord-Ouest, c’est-à-dire la Grande-Bretagne et les régions voisines en Europe », où n’entre rien qui vienne de « l’Italie ou l’Égée », et « encore moins » de l’« Orient ».
Pour autant : le boréalisme nazi – cette idéalisation fanatique et racialiste des pays du nord de l’Europe et de leurs cultures – lui est profondément odieux. Il écrit, au mois de juin 1941, dans une lettre à son fils Michael :
J’ai passé toute ma vie, depuis l’époque où j’avais ton âge, à étudier la question germanique [au sens large, incluant l’Angleterre et la Scandinavie]. Il y a bien plus de force que les gens ignorants n’imaginent dans l’idéal « germanique ». […] Je crois […] mieux savoir que la plupart des gens ce qui est la vérité par rapport à cette absurdité « nordique ». […] J’ai dans cette guerre une rancune personnelle et cuisante […] envers ce petit ignorant […] d’Adolf Hitler [qui va] ruinant, pervertissant, détournant et rendant à jamais maudit ce noble esprit du Nord, contribution suprême à l’Europe, que j’ai toujours aimé et essayé de présenter sous son vrai jour. [2]
Quatre ans plus tôt, ¬ Tolkien avait du reste refusé que Le Hobbit soit traduit en allemand par une maison d’édition qui lui avait adressé une lettre lui demandant s’il était bien d’origine purement « arisch » (aryenne). Le 25 juillet 1938, il avait écrit à son éditeur britannique, qui avait négocié cette traduction, qu’il jugeait cette demande « un peu » abrupte. Et il avait aussitôt rédigé deux « ébauches » de réponse aux éditeurs allemands qui l’avaient ainsi sondé. Il leur écrivait :
Je regrette, mais je ne vois pas très bien ce que vous entendez par arisch. Je ne suis pas d’extraction aryenne, c’est-à-dire indo-iranienne : pour autant que je sache, aucun de mes ancêtres ne parlait l’hindoustani, le perse, le tsigane ou autres dialectes associés. Mais si je suis supposé comprendre que vous voulez savoir si je suis d’origine juive, je ne peux que répondre que je regrette de ne pouvoir apparemment compter parmi mes ancêtres personne de ce peuple si doué [3].
Et bien des années plus tard, dans un courrier adressé en 1967 à deux correspondants auxquels il a accordé un entretien et qui lui ont soumis une « version préliminaire » de leur article dans laquelle ils écrivent que « la Terre du Milieu correspond, dans l’esprit, à l’Europe nordique », Tolkien fait cette réponse : « Pas nordique, je vous prie ! Mot que personnellement je n’aime pas ; bien que d’origine française, il est associé à des théories racistes [4] »
Comme le résume Guido Semprini, qui tient quant à lui Le Seigneur des anneaux pour « un grand livre antiraciste », l’inventeur de la Terre du Milieu condamnait donc le racisme nazi, et exprimait « son “regret” de ne pas avoir d’ascendance juive » [5].
Autre épisode révélateur, toujours selon Semprini : dans le discours d’adieu qu’il prononce à Oxford en 1959 pour son départ à la retraite, Tolkien, né, comme on sait, en Afrique
du Sud, exprime « la répulsion que lui inspire la politique raciale » que pratique alors ce pays [6].
Déjà, dans une lettre adressée à son fils Christopher en 1944, il écrivait : « La façon dont
sont traités les gens de couleur horrifie pratiquement toujours ceux qui quittent la Grande-Bretagne, et pas seulement en Afrique du Sud. Malheureusement, peu retiennent très longtemps ce sentiment généreux. [7] »
Ces anecdotes, cependant, n’épuisent pas complètement le sujet. Car, constate Isabelle Pantin, « le lecteur du Seigneur des anneaux voit son attention attirée » si souvent « sur la haute taille, le regard lumineux, le courage, la distinction intellectuelle et la longévité » de certains de ses personnages qu’il peut « en éprouver une petite gêne » – que cette spécialiste contourne avec adresse en concluant que « par sa façon de trancher des différences ethniques […], Tolkien donne parfois l’impression qu’il a écrit un roman du xixe siècle » [8].
Reste que, pour rigide – et parfois dérangeante – que soit la structuration intellectuelle, politique et religieuse de l’écrivain, dans le monde qu’il a inventé, Elfes, Hobbits, Nains et hommes de différentes ethnies cohabitent sans difficulté – avec beaucoup d’autres encore, comme les Ents.
Et si d’anciennes rancœurs compliquent parfois certaines relations, tous les transcendent pour s’entraider lorsque la nécessité vitale de sauver leur monde le commande : contre l’absolutisme maléfique qui veut les asservir, c’est donc une indiscutable solidarité interraciale – et de fait internationaliste – qui prévaut et s’impose.
En cela, indiscutablement, Le Seigneur des anneaux, loin de constituer le roman raciste qu’ont dénoncé certains détracteurs, peut effectivement être considéré, au contraire, comme un livre antiraciste. Mais ce n’est pas tout : ce même livre est aussi une ode à la résistance et au combat contre les totalitarismes industriels et guerriers.



