Comparer l’écriture (ou la calculatrice) aux IAg et en déduire que celles et ceux qui critiquent aujourd’hui les IAg auraient pareillement critiqué l’écriture (ou la calculatrice) lors de son invention a pour objectif de décrédibiliser les critiques. L’argument, souvent accompagné d’une référence au dialogue entre Thamous et Theuth dans le Phèdre de Platon, est le suivant : le refus de l’écriture, au motif qu’elle nuirait à l’exercice des capacités mémorielles et par là même à la capacité de penser par soi-même, aurait été une lourde erreur. L’histoire permettant de juger des bienfaits apportés par l’écriture pour l’humanité, le refus des IAg serait du même ordre que le refus de l’écriture, pareillement ridicule. Il pourrait même avoir des conséquences tout aussi graves que ne l’aurait été le refus de l’écriture, qui aurait privé le monde de chefs-d’œuvre littéraires et de la transmission sur plusieurs millénaires des connaissances et des pensées de nos ancêtres.
Le problème est que, comme le dit l’adage, « comparaison n’est pas raison ». Chaque technique (si l’on considère l’écriture comme une technique) est unique et nécessite une réflexion spécifique et circonstanciée. On a montré l’ampleur du système socio-technique sur lequel reposent les IAg, qui constitue un prolongement de la numérisation de nos sociétés. Les IAg sont indissociables de cette organisation du monde.
Ainsi, ce qui différencie l’écriture ou la calculatrice des IAg est à bien des égards plus déterminant que ce qui les rassemble. Citons par exemple la légèreté matérielle de l’écriture, dont les artefacts techniques, contrairement à l’IAg, peuvent être facilement produits localement à petite échelle : elle est ainsi facilement appropriable par les individus et peut être utilisée de manière autonome. L’exact opposé des IAg, dont les utilisateurs sont dépendants d’immenses infrastructures possédées par des entités non-démocratiques, voire bien souvent par des milliardaires dotés d’un projet politique représentant un danger pour nos sociétés.
Remarquons également qu’une calculatrice produit un résultat dont la véracité et l’exactitude ne sont pas sujettes au doute. C’est tout l’inverse avec les IAg, dont les productions fourmillent d’erreurs, de soi-disant « hallucinations », de biais d’opinions, etc.
Si le déploiement de nouvelles technologies entraîne le développement de nouvelles compétences liées à leur utilisation (et parfois la perte d’autres compétences) cette considération générale doit être précisée selon les technologies en question. La machinisation et l’industrialisation se sont par exemple historiquement accompagnées pour une partie de la population d’une perte de savoir-faire propres à une économie de subsistance (agriculture vivrière, production artisanale). Au sens philosophique, la « prolétarisation » des ouvriers désigne justement cette dépossession de savoir-faire fondamentaux. L’IAg participe d’une « prolétarisation » bien particulière en ce qu’elle contribue à déposséder les individus de compétences et de savoir-faire qui constituent la condition même de leur émancipation intellectuelle. Déléguer des activités telles que la synthèse d’idées ou d’arguments et plus généralement le processus cognitif consistant à passer de la pensée à l’écrit, conduit indubitablement à un affaiblissement de la capacité à exprimer ses idées et des facultés nécessaires à l’exercice de l’esprit critique. Et ce ne sont pas les différentes chartes éthiques de l’IA et les injonctions à un usage raisonné qu’elles contiennent qui vont permettre d’enrayer ce phénomène. En visant à l’encadrer, elles contribuent à l’ancrer dans les pratiques.


