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Bambi a froid

Réponse à la « radicale mise au point » de la Fédération anarchiste sur l’anti-spécisme

par David Olivier
21 novembre 2016

J’ai été déçu d’apprendre que le texte anti-antispéciste publié dans Zoop n°11 (reproduit ici p. 10) émanait d’un groupe de la Fédération Anarchiste. Camarades ! un peu de discipline ! Faut-il vous rappeler la décision prise, après un débat houleux mais n’en doutons pas franc et ouvert comme toujours chez vous, par votre congrès de 1995, je crois, et qui stipulait que de l’antispécisme, à la FA, on ne parlerait plus ? Ni en pour ni en contre ?

Depuis, les militantes de la FA qui se sentaient quelque sympathie pour l’antispécisme ont sagement fermé leur gueule ; puis vous ont pour la plupart quittées, dégoûtées par cette libertaire chape de plomb. Camarades : vous aussi êtes tenues, par la dite décision, à fermer votre gueule. Ou alors, luttez pour l’abroger, pour que chez vous comme ailleurs on accepte le débat. Contradictoire. Je suis, comme tant d’autres, à votre disposition pour une rencontre contradictoire sur le thème, quand vous le voudrez.

Venons-en à votre « radicale mise au point ». Son but est en effet de clore radicalement le débat, mais il faut noter que le seul argument qu’il avance est pompé sur le radicalissime Luc Ferry [1]) » dit « Philosophe du Président » Chirac [2] qui l’a lui-même pris à Kant, fidèle disciple sur ce point (comme sur d’autres) des Pères de l’Église, lesquels s’inspiraient largement d’Aristote, le très libertaire précepteur d’Alexandre le Grand et auteur de la thèse radicale selon laquelle les esclaves, surtout non grecques, l’étaient par nature parce qu’incapables de liberté.

J’ai aussi entendu ce même auguste vôtre argument dans la bouche de mon Papa, qui cause comme Le Pen mais vote De Villiers. Ceci n’est pas bien sûr un argument de fond ; cependant, face aux tentatives répétées des anti-antispécistes comme vous de nous confondre avec Hitler qui-était-végétarien [3] (faux), et/ou avec les anti-IVG qui-respectent-les-embryons-donc-les-poulets [4] (faux), il est quand même bon de noter en passant que tant du côté des fascistes que de Luc Ferry, de Jean-Paul II et de Chevènement on souscrit massivement à vos thèses anti-antispécistes, alors que zéro pour cent de ces gens-là sont d’accord avec nos thèses, qui sont, en un mot, que personne ne doit être l’esclave de personne.

Votre argument, c’est : l’« Homme » (masculin, singulier et majuscule de rigueur dans votre bouche) relève de la culture, de la liberté, alors que l’« animal » relève de la nature, de la non-liberté. Vous n’avez pas beaucoup progressé depuis Aristote.

Nous n’avons donc pas attendu votre « radicale mise au point » pour répondre à cet argument ; mais bien sûr, il ne s’agit pas pour vous de débattre avec les antispécistes et de tenir compte de ce qu’elles et ils disent, mais seulement de leur clore le bec par la répétition incessante de ces mêmes arguments que seuls deux mille ans de pilonnage platonico-chrétien ont fini par rendre crédibles. Je ne vais ici que résumer la vingtaine de pages que j’ai moi-même pondues sur le sujet suite à la sortie du livre de Luc Ferry [5]. La culture est par définition un phénomène collectif. Aucun individu animal, humain ou non, n’a de culture si d’autres ne la lui transmettent pas. Tout individu animal [6] acquiert une culture si d’autres la lui transmettent.

Malgré les larges disparités entre individus animaux quant au niveau de complexité des données qu’ils sont capables d’acquérir, transformer et transmettre, on ne trouve entre eux qu’une gradation, sans aucune discontinuité particulière, aucun fossé infranchissable, aucun saut qualitatif. La principale particularité des humaines actuelles sous ce rapport est la croissance explosive de la complexité de la culture totale produite par leur espèce. Cette particularité est strictement collective.

Au niveau individuel, qui d’entre vous a lu un millième des livres qui ont été publiés [7] ? Et vous parlez comme si vous les aviez tous écrits ! Qui de vous comprend un millième des langues que les humaines ont parlées ? Pour vous, elles sont toutes vôtres ! Qui de vous a inventé ne serait-ce qu’un seul mot de sa langue ? Qui de vous a mis au point ne serait-ce qu’une des milliers d’opérations nécessaires pour fabriquer une de nos télés ?

« N’importe quel être humain a les facultés de vivre n’importe où sur Terre » [8], dites-vous. Vous y êtes allées, vous, au Pôle nord ? Dans la Vallée de la Mort ? Non, mais c’est tout comme, puisque l’Homme y est allé ! Vous êtes fières de votre nom, de votre famille, de votre héritage. L’Homme a marché sur la lune et a fondé la F.A.! Vous avez le discours typique des héritières.

Il n’y a aucune discontinuité radicale entre les individues humaines et les autres individus animaux. Nous sommes prises dans un tourbillon collectif d’accumulation culturelle, phénomène nouveau dans l’histoire du monde, mais individuellement nous réagissons comme tout animal dans une culture, en apprenant, en inventant et en transmettant ; nous le faisons en moyenne - en moyenne seulement - un peu plus que les chimpanzés [9], et beaucoup plus que les poules [10]

Mais l’objet de l’éthique, c’est l’individu, et non la culture. La cause historique de l’éthique que nous portons est culturelle - la belle affaire ! - et l’éthique que portent les individues humaines est généralement plus complexe - et tortueuse - que celle des autres animaux [11] ; mais la cause historique de notre éthique n’est pas la finalité qu’elle nous donne. On peut bien être végétarienne parce qu’on a lu Peter Singer, mais on l’est pour faire cesser le massacre des animaux. Si j’étais né blanc en 1800 en Alabama je serais sans doute raciste [12] ; je suis donc antiraciste parce que (entre autres) je ne suis pas né en 1800 en Alabama, mais le but de mon antiracisme n’est pas de ne pas naître blanc en 1800 en Alabama !

Votre confusion est totale [13].

Je suis antiraciste par culture, mais pour les individues. Je suis antiraciste pour que les êtres sensibles qui souffrent et souffriront du racisme n’en souffrent plus. En fait, vous aussi. Ce n’est quand même pas parce que Semira Adamu était un « Homme » et que « l’Homme a marché sur la lune » que sa mort vous a émues ? Vous n’êtes quand même pas givrées à ce point ? Non, c’est ce que elle a vécu qui vous a émues. Alors pourquoi ne voulez-vous pas le dire ?

Vous tenez à continuer à croire que vous luttez pour l’Homme, et non pour les hommes et les femmes concrètes, parce que vous tenez à maintenir votre fuameux « fossé infranchissable » qui n’existe, vous le savez très bien, qu’au niveau collectif [14]. Vous voulez éviter de vous retrouver à lutter pour les humaines en tant qu’individues, en tant qu’êtres sensibles, en tant qu’animaux. Et pourquoi donc ? Pourquoi voulez-vous éviter de devenir antispécistes ?

Outre vos raisons particulières - à la FA, se dire antispéciste veut dire prendre la porte - vous avez les mêmes motivations que M. et Mme tout le monde. Votre saucisson, évidemment. Mais d’autres raisons encore, dont une transparaît nettement dans votre article. Il s’agit du mépris que vous manifestez, violemment, envers tout ce qui est « enfantin », mépris que vous partagez avec toute notre société froide, hypocrite et machiste. « Bambi il est gentil », nous faites-vous dire. « Moi radical, toi ridicule. »

Oui, nous sommes ridicules, puisque nous vous faisons rire. Mais vos rires sont odieux. Ce sont les mêmes rires qui accueillent quotidiennement les « mal baisées » et les « pédales ». Les antispécistes n’ont jamais dit « Bambi il est gentil » ; moi, en tout cas, je ne l’ai jamais dit. C’est un tort. À l’heure où les gouines et les pédés sortent du placard, il est temps que les puériles comme moi osions nous aussi nous déclarer publiquement.

Je ne dirais pas en fait que Bambi il est forcément gentil. Je ne me fais pas plus d’illusions sur les faons que sur les enfants humains. Je dirais seulement que ce qui me motive au fond c’est effectivement le désir de vivre dans un monde gentil, ou au moins d’espérer qu’un jour le monde le soit. Oui, ce que je reproche, fondamentalement, au fascisme, au capitalisme et aux « révolutionnaires » comme vous c’est de faire des choses méchantes. Qui font mal, qui font souffrir.

Que Bambi soit gentil ou pas, je sais que tuer la mère de Bambi n’est pas gentil, et que n’est pas gentil ce que vous faites à la poule sans nom serrée par cinq autres contre le grillage latéral de la cage 127L4, celle à qui vous devez un sixième de votre omelette.

Je suis devenu antispéciste à huit ans. Et je pense que les raisonnements simples que je faisais à cet âge-là et que bien des enfants font valaient mieux en réalité que toutes les centaines de pages de longues phrases et de mots compliqués que moi-même et d’autres avons pu écrire dans les Cahiers et ailleurs, où nous nous épuisons à démonter et à réfuter point par point les tortueux et creux arguments que débitent en chœur tous ces anciens enfants comme vous devenus zombies de droite comme « de gauche ».

Je sais que malgré ses invraisemblances évidentes le film Bambi fait une description plus exacte des animaux que les 17 volumes du Traité de zoologie de P.P. Grassé [15], lesquels évitent systématiquement de mentionner que ce sont des êtres qui ressentent quelque chose. Je pense enfin que le cri de chaque cochon qu’on égorge constitue un discours bien plus explicite, plus cohérent, plus sensé et plus rationnel que tout Thomas d’Aquin, Kant, Jean-Paul II et Le Monde Libertaire réunis. J’en parle en connaissance de cause, parce que j’ai aussi été spéciste. Tous vos raisonnements farfelus et mystiques, je les ai moi aussi tenus. J’ai simplement fini par reconnaître que je n’y croyais pas moi-même.

Spécisme pas glop, spécisme bobo, très très gros bobo. Voilà, l’essentiel est là. Toutes les autres réflexions et actions politiques que moi-même et d’autres qui voulons un monde gentil pouvons faire ne sont que des développements, nécessaires mais qui ne doivent jamais oublier ce qu’elles sont censées développer.

Alors les personnes s’assoient sur les bancs en bois et essaient de comprendre comment elles ont pu en arriver là. Elles se demandent aussi comment elles pourraient changer.

En fait, elles regrettent beaucoup de n’avoir pas su écouter les enfants quand ils étaient encore au village...

Pendant qu’elles réfléchissent en silence, tout doucement, des lièvres viennent brouter les trèfles frais dans les jardins, des pigeons s’installent dans les poulaillers à moitié cassés, et des souris visitent les clapiers aux portes ouvertes. Toute la nuit, tandis que chacun réfléchit, les animaux s’amusent dans les enclos abandonnés. Lorsqu’elles retournent à leurs maisons, quelle surprise de trouver dans les jardins des lièvres assoupis, des souris repues, et des pigeons endormis ! Mais personne ne les réveille... Depuis ce jour-là, les animaux et les gens du village vivent tranquillement au village. Le soir, tout le monde s’échange des nouvelles sur la place du village, partage des gâteaux et des fruits, s’amuse et chante !

L’Arche spatiale, Éd. La Criée [16]

C’est à celui-là, bien plus qu’au vôtre, que ressemblera le grand soir que je souhaite.

P.-S.

Ce texte est paru initialement dans les Cahiers antispécistes. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de la revue.

Notes

[1] Le Nouvel Ordre écologique : l’arbre, l’animal, l’homme, Grasset, 1992.

[2] D’après un article de Libération.

[3] Réflex n°40, octobre 1993.

[4] Cf. votre texte.

[5] « Luc Ferry ou le rétablissement de l’ordre », Cahiers antispécistes n°5, décembre 1992.

[6] J’entends « animal » non au sens biologique mais au sens éthique d’« être sensible ». Je pense que c’est un fait que tous les êtres sensibles sont capables d’apprentissage ; même les lombrics le sont. Si je me trompe sur ce point, ce n’est certainement pas de beaucoup.

[7] La base Electre recense pour la seule langue française 420000 titres disponibles. Source : http://www.electre.fr/outi/f_outi.htm.

[8] Votre argument, dépourvu de toute pertinence, n’est même pas vrai. Le monde habitable tranquillement pour une baleine bleue, en trois dimensions qui plus est, est bien plus vaste que le vôtre. Aucune humaine n’est descendue à 20 km sous terre, laissant les 99% du volume de notre globe inatteignables pour au moins très longtemps. Votre affirmation ne peut être vraie que si l’on interprète « n’importe où » comme signifiant implicitement « n’importe où de vivable (pour nous) ». Il est typique de l’humanisme d’ériger ainsi les particularités de l’espèce humaine en évidences universelles, pour en faire des implicites qui disparaissent du discours.

[9] Washoe, chimpanzé femelle, a appris plusieurs centaines de mots du langage des sourds et muets (avec une syntaxe, s’il vous plaît), a inventé des combinaisons nouvelles (comme « eau » + « oiseau » pour dire « canard ») et a enseigné ce langage à son fils adoptif.

[10] Concernant les oiseaux, il est bien connu que bon nombre d’entre eux apprennent, modifient et transmettent leurs chants, au point de créer des cultures locales intraspécifiques.

[11] Si vous exigez que pour posséder une éthique il faille être capable de lire Kant, vous excluez la vaste majorité de l’humanité (dont moi-même). Si vous ne l’exigez pas, les chimpanzés sont pratiquement aussi éthiques que la plupart des humaines. En un sens technique, je pense d’ailleurs que toute action délibérée d’être sensible correspond à une éthique.

[12] Vous aussi. Comme presque toutes les humaines blanches nées en 1800 en Alabama. Vous n’êtes pas, pas plus que moi, ointes du Saint-Esprit libertaire. (Abstenons-nous ici de leur rappeler Proudhon l’antisémite et les Communardes plus racistes que Lafleur.)

[13] En fait, derrière votre thèse absurde il y a un schéma plus cohérent, mais moins avouable. L’éthique découle de l’histoire, dites-vous ; et l’éthique dominante aujourd’hui ne prend pas en compte les animaux non humains. C’est là ce que l’Histoire a déterminé. L’Histoire, c’est l’histoire de cet « être collectif » que vous avez inventé, l’« Homme ». C’est l’Homme qui est beau, c’est l’Homme qui habite sous tous les climats, qui parle plus de mille langues, qui a une culture, qui est intelligent. Prendre en compte les autres animaux serait trahir ce que l’Homme a décidé. Ce raisonnement réactionnaire, vous le tenez parce qu’il vous arrange. Ce qui est doit être, disent vos semblables réactionnaires chaque fois que ça les arrange depuis plus de deux mille ans. Puisqu’il y a des césars, c’est qu’il doit y avoir des césars. Amen.

[14] Et ne durera sans doute pas toujours. Vous rêvez de la révolution qui nous fera atteindre la « fin de l’histoire », mais sans bien vous rendre compte que ce jour-là même cette différence collective entre les humaines et les autres animaux cessera d’exister.

[15] P.P. Grassé et D. Doumenc, Éd. Masson.

[16] Brochure pour nenfants et autres êtres sensibles, disponible pour 15F port compris au Collectif pour l’Égalité, 122 rue Montesquieu, 69007 Lyon.