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Des syllepses invisibles

Du « Halal » et de ses (més)usages

par Faysal Riad
6 mars 2012

« Nous ne voulons pas que des conseillers municipaux étrangers rendent obligatoire la présence de nourriture halal dans les cantines ». La dernière diatribe de Claude Guéant l’atteste : comme « Fatwa », « Jihad » ou « Niqab », « Halal » fait partie de ces mots utilisés à tort et à travers dans le seul but d’inquiéter. Qu’on l’utilise pour qualifier un restaurant, une viande ou un supermarché, quelque chose peut déjà surprendre les arabophones dans le sens induit du mot « halal » par les énoncés courants, qu’ils soient ministériels ou éditocratiques : comment cette simple qualification (qui signifie en arabe « légitime », « honnête » ou « licite ») peut-elle susciter autant de peur, voire de haine ?

La racine de ce syntagme arabe contient un sens non moins étonnant pour ses usagers francophones communs : « non sacré » – par opposition au « Haram » qui signifie « interdit », mais aussi « sacré » [1] ou « tabou ».

Définitions

En un sens donc, son antonyme « Halal » désigne aussi ce qui n’est pas tabou. Dès lors, qu’est-ce qui pourrait objectivement motiver une quelconque émotion dans l’annonce de l’ouverture d’un magasin qui vendrait de la viande « licite » ou dans l’hypothèse d’une cantine qui servirait de la viande « non tabou » ?

La culture française considère bien certaines viandes comme tabou (la chair humaine par exemple)... Deux questions apparaissent dès lors :

- pourquoi ne pas qualifier tous les restaurants en France qui ne vendent pas de chair humaine de « halal » ?

- pourquoi justement qualifier de « halal » uniquement les restaurants qui proposent des viandes non tabou pour les musulmans ?

Distinctions

Évidemment, il s’agit de désigner par ce terme arabe les pratiques des seuls musulmans. L’emploi d’un terme arabe en lieu et place d’un autre terme ou d’une périphrase plus précise en français, susceptible d’exprimer exactement la même chose, n’est évidemment pas innocent. En plus d’un label commercial, il s’agit aussi, dans de nombreux énoncés journalistiques, de distinguer, de différencier de manière absolue, de coller une étiquette exotique, étrangère et inquiétante, de charger péjorativement une pratique tout à fait banale (l’interdit alimentaire) afin de mieux la disqualifier. Un label politique donc, infamant et honteux.

Car, par exemple, pour le cas du « Quick halal », de quoi s’agit-il ? Un restaurant décide, parce qu’il y a sûrement intérêt, d’étendre son offre à un nouveau segment de consommation (comme certains restaurants proposent parfois, en plus de leur menu habituel, un menu « minceur » ou « végétarien ») : l’évènement est purement commercial, il est certes lié à une situation socio-culturelle mais n’a rien à voir avec la laïcité.

Construction d’une altérité

Le débat est ancien : pourquoi « Fatwa » en lieu et place du mot « avis » ? « Jihad » au lieu de « lutte » ? Les premiers traducteurs du Coran se demandaient déjà s’il fallait ou pas traduire le nom pourtant tout à fait traduisible du Dieu des musulmans (« Al-Lah » – littéralement « Le Dieu ») qui apparaît souvent dans de nombreuses traductions comme non traduit.

Je ne préconise pas spécialement de traduction particulière mais tiens simplement à signaler que de tels choix ont de grandes incidences dans les représentations collectives [2] : dire « Allah » au lieu de « Dieu », c’est insinuer que les musulmans croient en tout autre chose que les autres monothéistes.

Et si un tel choix de ne pas traduire le syntagme « Al-Lah » se fonde sur la volonté d’insister sur certaines différences conceptuelles – irréductibles ? – entre l’Islam et les autres religions, c’est oublier, comme le signale Christophe Gaudier au sujet du « Tao » (c’est-à-dire « La Voie »), que cette même polysémie peut exister chez les auteurs d’une même langue.

Tout s’éclaire – en s’obscurcissant – lorsqu’on constate que dans de nombreux énoncés journalistiques, le mot « Allah » ne signifie pas simplement « Dieu », que « Fatwa » n’est pas du tout un simple « Avis » ou que le « Jihad » est tout sauf une simple « Lutte ».

Islamisation et ethnicisation

Dire « Halal » au lieu de « comestible selon les rites musulmans », permet de créer une altérité envahissante menaçant la fameuse identité nationale sarkozienne : si le fast food devient « halal », il ressemble un peu moins à ce qu’il était, il change de nature, se désaméricanise en s’islamisant. Comme dans les cauchemars les plus horribles, le décor familier de la série Happy Days se transforme en un repaire de terroristes afghans.

Employer sans le traduire le terme « Halal » permet en outre de transformer une ouverture en fermeture, donc de qualifier un événement par son exact opposé : préparer un aliment de façon à ce que d’autres individus puissent le consommer n’empêche en rien ceux qui avaient l’habitude de le consommer auparavant de continuer à le faire. N’étant par exemple pas du tout végétarien, rien ne m’empêche de consommer aussi des légumes. Ne pas appartenir au groupe qui ne mange que des légumes ne signifie nullement qu’on ne mange jamais de légumes – et encore moins qu’on ne peut pas en manger. La multiplication de restaurants qui proposeraient des menus végétariens aux végétariens ne menacent donc en rien mon goût pour la viande, et ne peut donc en soi rien avoir d’inquiétant.

Or l’étiquette « Halal », créatrice d’étrangeté, semble induire dans certains énoncés que les aliments ainsi qualifiés sont réservés aux seuls musulmans, et de ce fait interdits aux autres. Le « Halal » apparaît ainsi comme un privilège accordé aux musulmans qui n’hésiteraient pas à transformer « nos » mœurs ancestrales dans le but de « nous » exclure de « nos » espaces familiers.

« Le Halal a envahi la France » [3]

Lorsque Manuel Valls, Christophe Barbier, Eric Zemmour, Brigitte Bardot ou Claude Guéant emploient le terme « Halal », ils ne pensent donc pas la même chose que ce que pensent le commerçant, le consommateur, l’imam ou le croyant lorsqu’ils emploient le même mot. Le malentendu peut s’éclairer à l’aide d’un concept désignant une figure rhétorique – la syllepse :

- « Brûlé de plus de feux que je n’en allumai » (Racine) ;

- « Rome n’est plus dans Rome » (Corneille).

On considère classiquement la syllepse comme l’utilisation d’un même mot, répété ou non, pris à la fois dans son sens propre et dans son sens figuré. Pierre Bayard précise dans son Enquête sur Hamlet que la syllepse peut désigner aussi l’emploi d’un même mot dans deux ou plusieurs acceptions totalement différentes (« Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie », Racine) et rappelle que de tels effets sont possibles même lorsque le terme en cause n’est jamais employé. Ce qui l’amène à parler de syllepse invisible lorsque une notion est implicitement présente dans l’écriture, avec deux acceptions différentes :

« Qu’il y ait un écart entre les deux utilisations du même mot par deux personnes, ou, si l’on préfère, qu’il ne s’agisse pas du même mot, c’est cela qu’essaie de penser, jusque dans ses dernières conséquences, la notion de syllepse, laquelle induit toute une conception du langage, attentive à l’opacité et à l’incompréhension ».  [4]

Ce qui est implicitement présent dans les énoncés qui s’émeuvent de l’ouverture d’un supermaché ou d’un fast food dit « halal », c’est toute l’idéologie permettant d’ethniciser les classes et les quartiers populaires de France pour mieux masquer les processus de paupérisation et de discrimination chapotés par nos dirigeants politiques avec le consentement de nos intellectuels et autres stars médiatiques.

Et il semble en aller de même à chaque fois que nous rencontrons les mots « Islam », « Banlieue » ou aujourd’hui « Rom » ou « gens du voyage » dans les énoncés médiatiques : par l’effet de syllepses invisibles, tout un discours raciste sous-entendu – mais de plus en plus assourdissant – se fait entendre, nous incitant à prendre les événements non seulement pour ce qu’ils ne sont pas, mais même, le plus souvent, pour l’exact opposé de ce qu’ils sont réellement.

Notes

[1] Comme dans l’expression « bayt al-haram », maison sacrée, pour désigner la Ka’aba.

[2] De la même manière que, comme l’a souligné Christophe Gaudier, la non-traduction de certains termes chinois permettent de construire et durcir une irréductible « altérité de la Chine ».

[3] Dixit Brigitte Bardot.

[4] Pierre Bayard,op. cit.