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La parole confisquée (Première partie)

Analyse des pages « Débats » du Monde et de Libération consacrées au « débat sur le voile »

par Pierre Tevanian
12 août 2005

Il est fréquent, dans les médias , de « débattre » du chômage sans les chômeurs, de la précarité sans les précaires ou de « l’immigration » sans les immigrés [1]. Le débat sur « le voile à l’école » n’a pas échappé à cette règle...

Les élèves « voilées », qui étaient pourtant les premières cibles de la loi, n’ont jamais eu la parole, mis à part quelques articles dans le quotidien Le Monde et quelques « micro-trottoirs » de dix secondes à la sortie des lycées dans les journaux télévisés. Il y a bien eu quelques femmes « voilées » invitées à prendre part aux débats, mais elles furent assez rares, et il s’agissait presque toujours de femmes trentenaires (comme Saïda Kada ou Siham Andalouci), n’ayant pas vécu d’exclusion à l’école - ou en tout cas n’en parlant pas, car elles étaient trop occupées à se défendre des accusations d’intégrisme qu’on leur adressait. Leurs condisciples, leurs professeurs, leurs surveillants, qui les côtoyaient au quotidien, n’ont pas eu davantage voix au chapitre.

Cette remarque vaut aussi bien pour les plateaux télévisés et les émissions de radio [2] que pour les grands quotidiens : si la différence est notable entre le parti-pris nettement prohibitionniste de Jean-Michel Helvig, responsable des pages « Idées-Rebonds » de Libération [3], et la gestion plus équilibrée de Michel Kajman, responsable des pages « Horizon-Débats » du Monde, il est en revanche des aspects essentiels sur lesquels les deux quotidiens ne diffèrent pas : la sur-représentation des universitaires, des écrivains et des journalistes, la très faible proportion d’enseignants, et l’absence totale des élèves en général et des élèves « voilées » en particulier

Libération a en effet publié 33 tribunes prohibitionnistes (pour l’exclusion des sœurs Lévy ou pour la loi interdisant le voile à l’école [4]), 20 tribunes anti-prohibitionnistes et 12 tribunes ne prenant pas vraiment parti. Soit 51% de tribunes prohibitionnistes, 31% de tribunes anti-prohibitionnistes et 18% de tribunes ne prenant pas vraiment parti.

Le Monde a, de son côté, publié 19 tribunes prohibitionnistes, 22 tribunes anti-prohibitionnistes et six textes ne prenant pas clairement parti. Soit 39% de tribunes prohibitionnistes, 49% de tribunes anti-prohibitionnistes et 12% de textes ne prenant pas clairement parti.

Quant au statut social des auteurs, il est le suivant. Sur les 88 auteurs de « Rebonds » publiés par Libération dans le cadre du « débat sur le voile » [5], la répartition est la suivante (en %) :

Universitaires : 38,5

Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 12,5

Romanciers et essayistes  : 15

Journalistes : 15

Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 1

Responsables politiques : 6

Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 8

Proviseurs : 1

Elèves : 0

Adolescentes ou femmes « voilées » : 0

Autres : 3

Et sur les 63 auteurs de tribunes publiées par Le Monde dans le cadre du « débat sur le voile » [6], la répartition est la suivante (en %) :

Universitaires : 49

Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 13

Romanciers et essayistes : 13

Journalistes : 0

Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 8

Responsables politiques : 9

Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 4

Proviseurs : 1,5

Elèves : 0

Adolescentes ou femmes « voilées » : 0

Autres : 3

Enfin, si l’on considère l’ensemble du corpus des deux quotidiens, soit 114 tribunes signées par 155 auteurs, on obtient 46% de tribunes clairement prohibitionnistes, 38% de tribunes clairement antiprohibitionnistes et 16% ne prenant pas clairement position. Quant au profil social des auteurs, le voici (en %) :

Universitaires : 43

Responsables ou militants syndicaux et associatifs : 12,5

Romanciers et essayistes : 14

Journalistes : 8,5

Membres d’organisations ou d’institutions religieuses ou « communautaires » : 4

Responsables politiques 7

Professeurs du secondaire et représentants de parents d’élèves : 7

Proviseurs  : 1

Elèves : 0

Adolescentes ou femmes « voilées » : 0

Autres : 3

Conséquence logique d’une telle sélection des locuteurs autorisés à prendre part au « débat » : on n’a pratiquement pas entendu un mot sur le devenir des filles exclues. On n’a quasiment rien entendu sur les questions suivantes : comment elles ressentent l’exclusion, quelles sont leurs difficultés à suivre des cours par correspondance, leur isolement par rapport à leur entourage qui va à l’école, les séquelles psychologiques que provoque leur mise à l’écart, et leur destin scolaire et professionnel. Et on n’a pas davantage entendu le point de vue de leurs condisciples, celles et ceux qu’on a prétendu protéger des pressions sexistes et « communautaristes » en stigmatisant les élèves « voilées », et qui, lorsqu’on les consulte, font valoir assez clairement qu’ils n’ont rien demandé... [7]

Fin de la première partie

P.-S.

Ces données, ainsi que d’autres, font l’objet d’un commentaire approfondi dans Le voile médiatique, à paraître le 15 septembre 2005 aux éditions Raisons d’Agir (Chapitre II : « La parole confisquée »).

Notes

[1] Cf. P. Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d’agir, 1996 ; et S. Rouquette, L’Impopulaire télévision populaire. Logiques sociales, professionnelles et normatives des palabres télévisées, L’Harmattan, 2001

[2] qui seront évoquées dans la seconde partie de ce texte

[3] Par ses éditorialistes et surtout ses pages « Rebonds » consacrées aux « débats », Libération a été l’un des quotidiens les plus partiaux dans ce débat, en faveur de l’interdiction. Le responsable de ces pages, Jean-Michel Helvig, a même réussi l’exploit de publier deux fois le même texte dans les pages « Courrier » qu’il dirige : un long courrier d’un professeur de philosophie s’en prenant violemment aux femmes voilées au motif qu’elles insultent tous les hommes en présupposant chez eux un regard concupiscent . Cette subtile analyse est parue une première fois le 10 mai 2003, sous le titre « Ce voile qui ne nous respecte pas », puis une seconde fois vingt jours plus tard, le 31 mai, sous le titre « Le voile et l’axe du mâle ».

Autre haut-fait de Jean-Michel Helvig : après avoir sonné l’ouverture de la chasse dès le 6 mai 2003, en accueillant dans ses pages la première pétition demandant une loi d’interdiction, il accepta de publier l’appel « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception », opposé à l’interdiction du voile, mais il le fit, sans prévenir les signataires du texte, sous un titre de son crû : « Oui au voile à l’école laïque ». Ce titre, dont le lecteur pressé pouvait ne retenir qu’un « oui au voile » (alors que le texte s’ouvrait sur une mise au point on-ne-peut plus claire : « nous ne sommes pas des ‘partisans du voile’ ») occultait le fondement laïque de l’opposition à l’interdiction, qui était revendiqué dans le titre initial ; il faisait disparaître également le caractère offensif de l’appel : la dénonciation du caractère discriminatoire de la loi en préparation (une « loi d’exception », ciblant un seul signe : le voile). Jean-Michel Helvig accepta, le 31 mai 2003, de publier un courrier de quelques lignes rappelant le titre original de l’appel et protestant contre les ambiguïtés du titre de remplacement. Mais près de deux semaines après sa publication, reléguée dans un recoin des pages « Rebonds », cette mise au point passa à peu près inaperçue. Fait intéressant : Jean-Michel Helvig invoqua, pour justifier son changement de titre, un problème purement technique : la longueur excessive du titre original, par rapport à la place disponible sur la largeur du journal. Pourtant, trois semaines plus tôt, l’appel prohibitionniste lancé par l’Union des Familles Laïques comprenait le même nombre de caractères, et était paru sous son titre original, plus long encore : « Une loi pour interdire les signes religieux à l’école » (45 caractères, contre seulement 36 pour « Oui à la laïcité, non aux lois d’exception »). Pourquoi, pour les mêmes raisons de place, le responsable de rubrique n’avait-il pas, comme il l’avait fait pour les pétitionnaires du camp adverse, « resserré » et « musclé » ce titre, en le rebaptisant, par exemple : « Une loi pour exclure les élèves voilées » ?

[4] Précision sur les catégories utilisées : prohibitionnistes et anti-prohibitionnistes. Le véritable clivage n’est en effet pas celui qui oppose les partisans de la loi à ceux qui la critiquent. Certains se sont en effet déclarés opposés à une loi tout en affirmant qu’ils fallait bannir le voile des lycées. La véritable question est en réalité : avec ou sans loi, si une élève refuse d’enlever son voile dans une école, faut-il l’exclure ou l’accepter avec son voile ? Dès lors qu’est posée cette question précise - et de fait, elle a été posée - deux positions seulement sont possibles : l’une prohibitionniste, qui est indissociablement (que ses tenants l’admettent ou pas) liée à l’exclusion, l’autre anti-prohibitionniste, qui est indissociablement liée à l’acceptation du voile dans les écoles. Les tenants de la première position considèrent en effet que le plus important est qu’il n’y ait pas de voiles dans les écoles, et ils acceptent pour cela d’exclure une élève refusant de se découvrir la tête ; les tenants de l’autre position considèrent que le plus important est qu’il n’y ait pas d’exclusion, et ils acceptent pour cela qu’il y ait des voiles dans les écoles.

[5] Les auteurs des tribunes prohibitionnistes sont, par ordre chronologique :

Jack-Alain Léger, Catherine Kintzler (avec Pierre-André Taguieff, Bernard Teper et Michèle Tribalat), Maurice Sachot, Elisabeth Roudinesco, Caroline Fourest (avec Fiammetta Venner), Philippe Guittet, Alain Policar, Jean-Marc Ayrault, Caroline Fourest (avec Fiammetta Venner), Anne Lifran (avec Pierre-François Grond, Rémi Duloquin et Jean-Pierre Hennuyer) Alain Duhamel, Marc Augé, Mohamed Kacimi, Dominique Noguez, Chahla Chafiq (avec Fatima Lalem), Bernard-Henri Lévy, René Major, Zaïki Laïdi, Alain Duhamel, Alain Policar, Daniel Sibony, Alain Touraine, Louis-Jean Calvet, Wassyla Tamzani, Camille Lacoste-Dujardin, Lila Amoura, Sahra Mekboul (avec Arezki Metref), Alain Duhamel, Patrick Weil (avec Marceau Long), Chahdorrtt Djavann, Mohamed Kacimi, Daniel Sibony et Sami Naïr.

Les auteurs des tribunes anti-prohibitionnistes sont, par ordre chronologique :

Tariq Ramadan, Etienne Balibar (avec Saïd Bouamama, Françoise Gaspard, Catherine Lévy et Pierre Tévanian), Manuel Valls, Jean Baubérot, François Dubet, Irène Jami (avec Anne-Sophie Perriaux, Yves Sintomer et Gilbert Wassermann), Daniel Licht (deux articles), Dominique Reynie, Nacira Guénif-Souilamas, José Fouque (avec Jean-Michel Ducomte et Georges Dupon-Lahitte), Youcef Mammeri, Jean Baubérot, Jean de Boishue, Tariq Ramadan (un second article), Patrick Simon, Semir Vaner, Thomas Piketty, Daniel Soulez-Larrivière et Ahmed Boubeker.

Les auteurs des tribunes ne prenant pas partie sont, par ordre chronologique :

Valérie Amiraux, Shmuel Trigano, Hervé Nathan, Emmanuel Davidenkoff (deux articles), Mathieu Lindon, Marcela Iacub, Chahla Chafiq (avec Fatema Lalem), Maya Surduts (avec Suzy Rojtman et Josette Trat), Michel Onfray, Marek Halter et « l’Appel pour une laïcité vivante », signé par des intellectuels « de culture musulmane ».
Ouverte ».

[6] Les auteurs des tribunes prohibitionnistes sont, par ordre chronologique :
Les auteurs des tribunes prohibitionnistes sont, par ordre chronologique :

Jean-Claude Santana, Anne Vigerie (avec Anne Zelensky), Josy Eisenberg, Patrick Klugman, Liliane Kandel, Philippe Darriulat, Dominique Noguez, Gisèle Halimi, Alain Juppé, Laurent Fabius, Catherine Deudon (avec Liliane Kandel, Annie Sugier et Anne Zelensky), Alain Jakubowicz, Louis Favoreu, Yvette Roudy, Alina Reyes, le collectif « République ou Barbarie », Tahar Ben Jelloun, Francis Fukuyama, et Raymonde Couderc (avec Thérèse Filippi).

Les auteurs des tribunes anti-prohibitionnistes sont, par ordre chronologique :

Dounia Bouzar, Odon Vallet, Jean-Fabien Spitz, Michel Orcel, Daniel et Gabriel Cohn-Bendit, Laurent Lévy, Roger Errera, Paul Ricoeur (avec Monique Canto-Sperber), Farid Laroussi, Reda Benkirane, Alima Boumediene (avec Dounia Bouzar, Christine Delphy, Éric Fassin, Françoise Gaspard, Madeleine Rebérioux et Nicole Savy), Elisabeth Sledziewski, Janine Mossuz-Lavau, Anthony Giddens, Bruno Latour, le groupe « Paroles », Bruno Mattéi, Alain Madelin, Daniel Cohen, Stéphane Beaud (avec Gérard Noiriel), Alain Badiou, Jean-Claude Casanova, Dounia Bouzar (un second article).

Les auteurs des tribunes ne prenant pas parti sont, par ordre chronologique :

Philippe Sollers, Arnaud Viviant, Sophie Bessis, Fawzia Zouari, Philippe Corcuff et Nacira Guénif-Souilamas.

[7] Sur le point de vue des élèves, cf. les parties 3, 4 et 5 de ce texte.