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La politique sexuelle de la viande

Traduction en français du livre classique de la féministe végétarienne Carol Adams

par Sylvie Tissot
30 mai 2017

Dans la préface de son livre [1], Carol Adams évoque les critiques qui lui sont régulièrement adressées en raison de son engagement dans le végétarisme : « Et les sans-abri ? Et les femmes battues ? » Car nous devrions d’abord nous occuper des êtres humains qui souffrent. « Un tel rétrécissement du champ de la compassion ne me déstabilise pas », écrit l’auteure.

Et pour cause, Adams, née en 1951, a passé sa vie dans toutes sortes de combats : de l’ouverture à son domicile d’une ligne d’assistance téléphonique pour femmes battues aux luttes pour l’accès au logement des plus pauvres, en passant par l’organisation d’une soupe populaire, sa vie a tout simplement été consacrée à l’activisme. Dans ces stratégies de délégitimation (l’égoïsme des végétariens délaissant les vraies causes), elle voit avant tout « une manœuvre pour s’emparer de l’avantage moral ».

Avec ces quelques mots, beaucoup de choses sont dites – du ton, et du propos de l’auteure.

Comme toutes les féministes et les autres militant·e·s des causes dites secondaires ou sociétales (par exemple la lutte contre l’homophobie ou contre l’islamophobie et tous les racismes), Adams est en effet habituée de ce type de « manœuvres », pour reprendre le terme qu’elle emploie. Avec le livre La politique sexuelle de la viande, un classique américain publié en 1990 et traduit pour la première fois en français en 2016, Adams les déjoue en liant, sur plusieurs plans, les combats féministe et végétariste.

Non seulement dans les faits les combats ne s’excluent pas, et celles et ceux qui s’engagent dans l’anti-spécisme et le féminisme sont bien souvent présent·e·s sur de nombreux fronts. Mais surtout les combats sont liés car les types de domination le sont : c’est ce que cherche à démontrer ce livre original, écrit « en tant qu’activiste » et qui appelle les féministes à rejoindre le combat contre la souffrance des animaux, et les militant·e·s de cette cause à soutenir le féminisme.

L’argument principal du livre consiste à dire que la domination masculine repose sur la consommation de viande comme sur le contrôle des corps des femmes. Pour s’en convaincre, ouvrons le cahier central. La série de publicités qui sont reproduites sont édifiantes : un homme devant une carcasse de poulet dévorant une jambe de femme ; deux mains sur deux pains de hamburger figurant des seins ; une femme ouvrant grand la bouche devant un sandwich avec la légende « It’ll blow your mind away » [2].

Nellie McKay, dans son très bel avant propos « Les féministes n’ont pas le sens de l’humour », fait un parallèle entre les représentations des femmes et celles des animaux : les unes comme les autres y subissent la violence avec bonheur, en souriant [3]. De la tête de vache hilare sur les enseignes des restaurants de viande aux couvertures de magazines qui affichent la joie toujours renouvelée des femmes s’apprêtant à faire leur régime de l’été, un véritable « tour de passe-passe » est opéré, qui nie la violence ou fait des victimes les complices de leur oppression.

Dans ce livre auquel elle a consacré de nombreuses années, Adams multiplie les exemples, les citations et les références littéraires. Certaines formules sont extraordinaires : le titre même du livre « La politique sexuelle de la viande », le chapitre « Le viol des animaux, le dépeçage des femmes » ou encore la dernière partie « Mangez du riz faites confiance aux femmes », formule empruntée à la poétesse et militante de la cause lesbienne Fran Winan [4].

Tout est mobilisé pour donner à voir le chevauchement des oppressions. Car le système de mise à mort et de dépeçage d’êtres vivants transformés en choses a de fait quelque chose à voir avec la domination masculine. La masculinité se construit sur le régime carné, symbole et garantie de l’oppression patriarcale, dont la viande vient tous les jours asseoir la légitimité.

Mais l’analyse d’Adams va plus loin : la masculinité implique surtout le déni de cette réalité, la capacité à tenir à distance le fait que la viande consommée a été un animal :

« d’empêcher que quelque chose soit perçu comme ayant été quelqu’un ».

Ce double processus d’invisibilisation et d’objectification, Adams le théorise à l’aide de la notion de « référent absent » :

« Au moyen du dépeçage, on transforme l’animal en référent absent. L’animal, à travers son nom et son corps, est rendu absent en tant qu’animal afin que la viande puisse exister. La vie de l’animal précède et permet l’existence de la viande. Tant que l’animal est vivant, il ne peut pas y avoir de la viande. Un cadavre remplace donc l’animal vivant. Sans animaux, il n’y aurait pas de consommation carnée, mais ils sont pourtant absents de l’acte de manger de la viande, en raison de leur transformation en aliment  ».

Un processus similaire, consistant à ne pas ou ne plus voir dans les représentations des femmes des êtres vivants, définit l’oppression patriarcale. L’exploitation animale, qui repose sur notre capacité à oublier la mort et la souffrance des animaux (au fondement pourtant du régime carné), a ainsi ceci de spécifique qu’elle nous fait accepter la brutalité comme une chose quotidienne, normale, voire nécessaire. Nécessaire à la vitalité des hommes, la viande vient définir la virilité par la capacité à dominer et à ingurgiter, comme le résume le mythe de Metis, première femme de Zeus et enceinte de lui, ce Zeus qui va l’avaler.

La notion de référent absent est une précieuse clef d’analyse. Le livre d’Adams trace aussi des perspectives de luttes. Elle rappelle d’abord le croisement incessant de ces combats dans l’histoire, dans les mouvements féministes pour la tempérance et le suffrage universel ou le pacifisme du 20ème siècle. Les mouvements se croisent dans l’histoire ; ils subissent aussi les mêmes entreprises de délégitimation, tant le végétarisme est associé à une entreprise d’émasculation, une affaire de « femmelettes » voire de « pédés » trop « sensibles », bref un danger pour la virilité.

Le livre comprend un chapitre lumineux, qui nous invite à faire un travail sur la langue, par quoi s’opère l’absence des animaux. Adams déconstruit les expressions absurdes d’« abattage sans cruauté » ou encore, pour faire le lien avec les femmes, de « viol par contrainte ».

C’est finalement à une véritable conversion du regard qu’invite l’auteure pour rendre présent ce « référent absent », et ainsi voir « son steak comme un animal mort » [5]. Les enfants, qui s’étonnent de retrouver dans leur assiette les animaux que les adultes les incitent à caresser ou à dessiner, ont d’ailleurs souvent ce regard.

« Le mangeur de viande se perçoit comme se nourrissant de la vie. Aux yeux du végétarien, il se nourrit de la mort  » écrit Mary Midgeley citée dans le livre.

L’auteure a le don des formules et des anecdotes qui construisent, à la lecture, une autre perception de la viande. Elle cite ainsi cet échange hilarant :

« Lui : Je ne peux plus fréquenter de restaurants italiens avec toi, puisque je ne peux plus commander mon plat préféré : l’escalope de veau au parmesan.
Elle : Le commanderais-tu s’il s’appelait morceaux de petits veaux anémiques dépecés ?
 »

Adams appelle à intégrer les ressorts habituellement délaissés voire méprisés par les militant·e·s que sont l’émotion et l’empathie. Ce sont des affects, en effet, qui construisent nos subjectivités politiques. Les goûts et les dégoûts, même peu explicités, contribuent à donner naissance à des figures repoussoirs et à faire naître des aspirations politiques. Voilà le souvenir d’enfance que raconte la féministe Inez Irwin :

« Lorsque je repense à ces années, le déjeuner du dimanche semblait, assez curieusement, symboliser tout ce que je détestais et redoutais dans l’existence d’une femme de la classe moyenne. Ce repas trop abondant : le rôti gargantuesque, le sang qui s’en écoulait lorsque l’homme de la maison le découpait, les montagnes de légumes fumants, le lourd pudding. Et à la fin du repas – la table dans un désordre qui me donnait véritablement des frissons –, la calme retraite des hommes repus vers leurs fauteuils rembourrés, leurs journaux du dimanche, leur sieste vide, tandis que les femmes faisaient disparaître les moindres vestiges du carnage. Les déjeuners du dimanche ! […] A travers tous ces tourments spirituels croissait en moi un désir d’écrire  ».

L’émotion est aussi provoquée par le spectacle et la prise de conscience de la souffrance. Souvent c’est d’abord celle de l’autre. L’empathie peut alors déclencher un processus de solidarisation. Elle peut aussi conduire à conscientiser sa propre domination. Adams ouvre ainsi une réflexion sur les bienfaits des images et des comparaisons, qui contribuent à construire la pensée des oppressions et de possibles combats communs. Elle montre que le combat végétarien est susceptible de renforcer, de nourrir en quelque sorte le combat contre le sexisme (et d’autres), et inversement.

Cela n’empêche pas l’auteure de nous mettre en garde contre les usages pervers des métaphores : si les féministes mobilisent les «  images du dépeçage » pour parler de la condition des femmes, elle invite à le faire en « intégrant l’oppression littérale des animaux ». Car « les animaux, eux, sont véritablement transformés en pièces de viande ».

De ce livre on sort avec une liste d’autres livres à lire ou à relire, comme par exemple Frankenstein, dont la créature créée par la romancière Mary Shelley est végétarienne. On ferme surtout La politique sexuelle de la viande avec l’espoir que « les mortels éclairés du 21ème siècle seront peut-être végétariens », pour paraphraser Frances Willard, féministe et végétarienne du 19ème siècle, qui affirmait, elle, plus optimiste, que « les mortels éclairés du vingtième siècle seront certainement végétariens ».

P.-S.

Ce compte-rendu a été publié dans le numéro de Nouvelles questions féministes "Nouvelles formes de militantisme féministe (1)" (n°, 2017), qui vient de sortir.

Notes

[1] Carol Adams (2016). La politique sexuelle de la viande. Une théorie critique féministe végétarienne. Lausanne : L’Âge d’homme.

[2] Référence à la fellation, « blowjob » en anglais.

[3] sur les représentations du bonheur et leur rôle politique, voir Sara Ahmed, The Promise of Happiness, Duke University, 2010

[4] « Mangez du riz faites confiance aux femmes
Ce que je ne sais pas maintenant
Je peux encore l’apprendre ».

[5] Martin Gibert (2015). Voir son steak comme un animal mort. Véganisme et psychologie morale. Montréal : Lux Editeur.