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Le relativisme culturel

Concept scientifique et arme idéologique

par Annamaria Rivera
7 juillet 2005

Depuis le fatidique 11 Septembre, un spectre est revenu hanter l’Europe : le « relativisme culturel ». En Italie (mais aussi en France), pas un article, pas un commentaire, pas un entretien traitant des controverses autour des rapports entre « nous » et les « autres », qui ne commence ou ne s’achève par une invective contre le relativisme. Que l’on traite de la question du foulard dit islamique, de celle des
« mutilations génitales féminines », de celle du rapport avec les populations
« d’origine musulmane » ou encore de la guerre préventive, l’offensive anti-relativiste est devenue un lieu commun de la rhétorique de droite, mais elle est aussi le fait de personnes s’exprimant depuis la gauche.

Retrouver cette position à gauche est particulièrement surprenant si l’on considère que le thème du refus du relativisme (qui dans le langage des néo-conservateurs américains signifie que le fondamentalisme chrétien et le projet impérial armé qui lui est associé sont indiscutables) est réapparu dans les rangs de la nouvelle droite américaine, avec sa prétention à une supériorité absolue de la « civilisation occidentale ».

Concernant l’usage politique de la condamnation du relativisme, il faut pourtant, pour être rigoureux, faire une distinction entre les variantes de droite et les variantes de gauche d’un tel discours : dans la variante guerrière d’un Marcello Pera [1], il faut se débarrasser du relativisme (« la plaie de l’Occident ») pour qu’apparaisse clairement que la guerre préventive est une solution certes douloureuse mais nécessaire ; dans les variantes de gauche, le relativisme culturel est à condamner en tant qu’il alimenterait le « communautarisme » (côté français) ou parce qu’il signifierait un renoncement à des principes tels que l’égalité entre les genres (côté français comme côté italien).

Il convient de se méfier d’une telle popularité de la notion de relativisme, qui n’appartenait jusque là qu’au lexique de la philosophie et des sciences sociales, et du caractère récurrent de sa condamnation (encore récemment, Ratzinger, devenu aujourd’hui Benoît XVI, dénonçait le relativisme qui s’insinue jusque dans le corps de l’Eglise chrétienne) : tout cela est à mettre en rapport avec cette aveugle fureur universaliste (j’emprunte l’expression à Claudio Marta [2]) qui, surtout depuis le 11 septembre, sert de couverture à une volonté hégémonique effrénée, remettant en cause les difficiles tentatives menées dans le passé pour poursuivre des politiques de traduction et de reconnaissance mutuelle entre « civilisations », collectivités, cultures différentes.

Il n’est pas certain que tous les censeurs publics du relativisme aient connaissance de la genèse et de la signification de ce concept ; il n’est pas sûr qu’ils soient conscients que relativisme culturel - en tant que principe épistémologique et/ou méthodologique - et relativisme éthique et ne coïncident pas. On ne peut toutefois pas exclure que, même s’ils ont l’intuition de cette dernière distinction, leur intention soit malgré tout d’insinuer dans le public l’idée que si l’on doute du fait que sa propre forme de vie particulière¬¬ puisse être élevée au rang d’universel cela signifie ipso facto que l’on brade ses propres modèles, principes et valeurs, que l’on déclare que ceux ci sont infondés ou interchangeables, bref que l’on assume une attitude de scepticisme résigné.

Il convient également de rappeler que le relativisme culturel ainsi honni, constitue l’une des pierres angulaires de la pensée anthropologique, l’un de ses acquis les plus importants et les plus féconds. C’est en effet entre 1930 et 1940 et qu’est apparue dans l’anthropologie culturelle américaine la formulation explicite et systématique du relativisme culturel : il s’agissait alors de rejeter de manière non équivoque le racisme hitlérien et de réagir vigoureusement à l’évolutionnisme du XIXème siècle qui prétendait classer hiérarchiquement les cultures selon une progression linéaire de développement.

Le relativisme culturel a donc constitué un tournant « progressiste » ou, si l’on préfère, liberal - en anglais dans le texte - vis-à-vis du paradigme colonialiste pour lequel le stade le plus avancé de l’humanité s’identifiait avec l’Angleterre victorienne, c’est-à-dire avec le cœur même de l’Empire. L’un des premiers à critiquer sévèrement les hiérarchisations de type évolutionniste entre cultures ‘inférieures’ et ‘supérieures’, ‘civilisées’ et ‘primitives’, fut le chef d’école Franz Boas, pour qui chaque culture est une construction originale qui mérite d’être analysée pour elle même. Parmi les élèves de Boas il y aura surtout Melville J. Herskovits qui explicitera pleinement le paradigme relativiste : en 1947, il sera l’auteur, en qualité de membre du comité directeur de l’American Anthropological Association, d’un texte, Statement on Human Rights, destiné à la commission de Nations unies chargée d’élaborer la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Dans ce texte, l’anthropologue donne une critique préventive de l’universalisme (c’est-à-dire de l’idéologie universaliste - pas de l’idée d’universalité) : chaque tentative pour formuler des postulats à partir des convictions ou du code moral propres à une seule culture, écrivait-il, réduit les possibilités d’appliquer à l’humanité dans son ensemble une quelconque déclaration des droits de l’homme.

A l’époque, dans la mesure où ce que l’on craignait était qu’on puisse également relativiser la culture nazie, la critique d’Herskovits fut rejetée. Mais aujourd’hui, alors que l’universalisme se révèle (au moins dans son usage politique) toujours plus particulariste, toujours plus soumis à l’idée de la supériorité de la civilisation occidentale et à celle de son droit à imposer ses valeurs à coups de guerres préventives, est-on bien certain que la critique d’Herskovits ait fait son temps ?

Le 26 septembre 2001, au milieu de la vague d’émotion suscitée par l’attentat du World Trade Center, Angelo Panebianco [3] écrivait dans le Corriere della Sera : « Comme la guerre contre le terrorisme durera des années, nous aurons besoin de nous équiper pour neutraliser (...) le principal allié de Ben Laden et de ses associés en Occident, leur plus précieuse ‘cinquième colonne’ : le relativisme culturel  ». Déjà Clara Gallini [4] dans un entretien au Manifesto (27 septembre 2001) signalait le caractère instrumental et tendancieux de cette exhortation : quand on veut ériger des frontières rigides entre territoires et groupes humains, écrivait-elle, le relativisme culturel est présenté comme une nécessité positive ; quand on veut établir la supériorité de l’Occident et de sa civilisation, le relativisme est diabolisé.

Avec quatre années de recul, on doit constater que l’exhortation de Panebianco a été reprise, à droite comme à gauche, parfois non sans excès de zèle, alors que la sage relativisation du relativisme proposée par Gallini est tombée dans l’oubli. De même l’évocation de la « boîte de Pandore du relativisme culturel [5] » de laquelle sortiraient les monstres qui menacent « nos valeurs » sonne comme une injonction aussi vide sur le plan théorique qu’efficace sur le plan de la communication et de la politique.

L’effet recherché est (selon les variantes de droite ou de gauche) multiple : intimider le pauvre lecteur qui oserait nourrir quelque doute sur la légitimité d’exporter « nos valeurs » par n’importe quel moyen ou qui ne partage pas l’idée d’interdire par voie légale les signes religieux dits ostensibles ; mais aussi , faire taire qui ose tenir pour suspecte la condamnation unanime du fanatisme « islamique » (un autre terme à la mode) de la part d’une société qui en même temps encourage un délire de masse idolâtre lors de la mort d’un pape ; ou encore, réprimander la gauche altermondialiste lorsqu’elle pense qu’il faut tenter de dialoguer avec les jeunes défavorisés de banlieue même si leur est venue l’idée de se définir comme musulmans. Le résultat poursuivi par excellence, surtout du coté de la droite en Italie, est d’amener le public à détourner le regard de l’encagoulé d’Abou Ghraib, dégât collatéral de « nos valeurs », afin de se vouer à la défense extasiée de notre démocratie, de notre laïcité, de notre liberté, pour enfin reconnaître avec Bush que «  notre style de vie n’est pas négociable  ».

Les censeurs anti-relativistes ne réalisent que rarement que « notre civilisation » a pourtant aussi produit des attitudes comme l’incertitude et la critique de soi, le respect pour des formes de vie différentes, la suspension du jugement ethnocentrique comme posture méthodologique permettant la compréhension des autres cultures et le dialogue avec « les autres ».
Ignorer ou renier cette propension, refuser l’idée qu’il y a différents points de vue et que ceux ci pourraient cohabiter dans le respect réciproque, revient à se poser en dehors d’une importante ligne culturelle européenne : celle qui, de Hérodote à Protagoras, de Montaigne à Herder, de Montesquieu à Rousseau, de Lévi-Strauss à Derrida, malgré les guerres religieuses, les conflits de classes, les conquêtes coloniales, ou les confrontations impériales, a su parler le langage de la critique de son propre particularisme et de la disposition à comprendre des mondes différents du sien.

Tout ceci signifie-t-il qu’en adoptant sans broncher le paradigme relativiste on assume (suivant une accusation devenue elle aussi un lieu commun) le risque de renoncer au postulat de l’unité du genre humain ? Certainement pas. Au delà de la nécessaire dénonciation de l’usage politique du « refus du relativisme », la nécessité, aujourd’hui, est de redéfinir les termes de la dichotomie universalisme / relativisme. Dans leurs déclinaisons extrêmes, aussi bien la position relativiste que la position universaliste ne peuvent plus être soutenues. Comme tous les culturalismes, les positions radicalement relativistes courent le risque d’interpréter comme simples différences les inégalités sociales ou, pis encore, d’aller jusqu’à produire des inégalités sociales du fait même de la mise en avant de différences. Le relativisme peut facilement glisser vers une conception statique et déterministe des cultures, entendues comme totalités refermées sur elles mêmes et autosuffisantes ; il peut occulter le fait que toute culture est traversée par des conflits de classe, de caste, de genre, de génération.

Quant à l’universalisme, il se décline aujourd’hui clairement dans ses avatars que sont l’ethnocentrisme, l’hégémonisme, ou le fondamentalisme. Quand il n’est pas un masque du projet impérial et du « fardeau de l’homme blanc » dans sa version post-coloniale, l’universalisme constitue aujourd’hui toujours plus un universel hiérarchisé et abstrait, qui ne réussit pas à donner de réponse à des sociétés toujours plus hétérogènes, complexes et plurielles, toujours plus marquées par les exclusions et les marginalisations sociales. La figure tragique de l’encagoulé d’Abou Ghraib devrait ainsi nous signaler l’urgence d’imaginer l’utopie d’un pluriversalisme, pour citer Serge Latouche, ou d’une universalité polycentrique, comme antidote au projet impérial et à ses sous-produits locaux.

P.-S.

Cet article, paru dans le quotidien communiste indépendant Il Manifesto le 22 avril 2005, est pour une part une réaction à un entretien publié par ce journal le 12 avril précédent entre sa correspondante parisienne, Anna Maria Merlo, et Bernard Cassen, directeur général du Monde Diplomatiqueet président d’honneur de Attac. Dans cet entretien, Merlo et Cassen s’en prennent violemment au ‘relativisme culturel’, aux ‘Indigènes de la République’, et à... Tariq Ramadan.

Notes

[1] Marcello Pera est Président berlusconiste du Sénat en Italie

[2] Marcello Pera est anthropologue

[3] Angelo Panebianco est journaliste au Corriere della Sera, principal quotidien d’Italie, orienté à droite.

[4] Clara Gallini est anthropologue

[5] L’expression est de Anna Maria Merlo, dans l’article susmentionné