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Les choses en main

Lettre ouverte à Éric Zemmour et à tous ceux qui se sont contentés de naître

par Patience Philips, Pierre Tevanian, Sylvie Tissot
1er avril 2013

Journaliste au Figaro, chroniqueur sur RTL et France 2 et invité permanent des autres grands médias, Éric Zemmour a tout pour déplaire : teigneux, réactionnaire, raciste et sexiste, il aboie plus qu’il ne parle, et il n’est même pas beau ! Son seul côté touchant est la sincérité, la conviction intacte avec laquelle il assène les clichés les plus éculés et les plus rétrogrades. Cela ne suffit toutefois pas à forcer le respect : d’où cette lettre ouverte, écrite quelque temps avant les célèbres surenchères anti-noires et anti-arabes du petit Zemmour – à l’occasion d’un précédent sermon, moins remarqué, mais non moins édifiant. À l’heure où notre éditocrate comparaît devant la Justice et où son racisme reçoit le soutien d’élus de droite ou de personnalités de gauche (Lionel Luca, Jacques Myard, Bernard Debré, Christan Vanneste, Claude Goasguen, Jean-Pierre Chevènement ou Éric Naulleau), il nous a paru opportun de republier cette lettre ouverte.

« Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !...Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus... » (Monologue de Figaro, dans Le mariage de Figaro de Beaumarchais)

Du haut de son mètre cinquante, le filiforme Eric Zemmour se rêve en GBBBB (Grande Brute Blonde Bien Burnée) ou en SGDFFD (Seigneur de la Guerre Défendant ses Fils, sa Femme et son Domaine). Clown télévisuel spécialisé dans le « coup de gueule » néo-réac, il s’adonne ces derniers mois à des démonstrations de masculinité d’une telle outrance qu’elles rappellent paradoxalement les « numéros de grande folle hystérique » ou les « performances » des Drag-King, l’humour en moins. Zemmour est par ailleurs l’auteur d’un pamphlet hétérosexiste involontairement comique [1], dans lequel il explique notamment que l’homme qui accepte de changer les couches-culottes de son enfant renonce dangereusement à sa virilité. Une thèse qui a valu au petit Éric une humiliation télévisuelle réjouissante lors d’une émission de Thierry Ardisson.

Souvenons-nous : Clémentine Autain était chargée de lui apporter la contradiction, ce qu’elle fit très bien. Quant à l’acteur Francis Huster, également présent sur le plateau, il écouta poliment, mais avec un agacement de plus en plus ostensible, les élucubrations machistes du petit Rico, jusqu’au moment où l’on aborda la fameuse « théorie de la couche-culotte ». Estomaqué par l’arrogante nullité du propos, Huster se tourna vers le gringalet, et lui tint à peu près ce langage :

« Tu veux dire que tu ne changes jamais les couches de ton môme ? Tu laisses ta femme tout faire ? »

« Mais oui, parfaitement ! », répondit fièrement l’avorton en bombant le torse.

« Et tu t’en vantes ? »

« Mais oui ! »

« Mais tu es vraiment un gros con ! » conclut Francis Huster, sous les applaudissements du public.

Et effectivement, que dire d’autre ?

C’était en mars 2006. Depuis, le petit Zemmour a pris sa revanche, en devenant chroniqueur régulier de l’émission de Laurent Ruquier, le remplaçant d’Ardisson. Le voici donc tout requinqué, droit dans ses bottes, fort et fier, prêt à assommer de son mépris sublime la première « grognasse » ou la première « fiotte » qui se présente. Mais ce furent d’abord des « bougnoules » qui croisèrent son chemin... Qu’à cela ne tienne : Ricou est fier d’être un homme, un vrai – c’est-à-dire un hétéro – mais il est tout aussi fier d’être un Français, un vrai – c’est-à-dire un Blanc. Alors, quand deux trissotins au nom difficile à prononcer (Mouloud Aounit et Yasmina Khadra) ont l’outrecuidance de venir sur le plateau de son émission dénoncer l’impérialisme américain et l’humiliation que subissent le monde arabe en général et les Irakiens en particulier, Rikiki devient tout colère. Sur un ton que nous ne pouvons malheureusement pas retranscrire ici, mais que nous pourrions qualifier de ferme et d’ autoritaire, le voici qui remet à leur place les deux « pleurnicheuses », avec une implacable leçon de géo-politique et de philosophie darwino-nietzschéo-stoïcienne – bref : pas un truc de pédale !

Ainsi hurla Zemmouroustra :

« Arrêtez avec le coup de l’humiliation ! L’histoire du monde, qu’est-ce que c’est ? C’est des rapports de force ! Il y a des forts et des faibles, et les forts soumettent les faibles ! Et tout le monde a sa chance, si j’ose dire ! Les Arabes ont été les plus grands colonisateurs du monde quand ils étaient forts ! Ils ont colonisé la moitié du Monde, ils ont mis en esclavage des Millions d’êtres ! (...) Il faut arrêter de parler d’humiliation, de méchants et de gentils ! Il faut se remettre en question : “pourquoi est-on soumis par des plus forts que soi ?” C’est beaucoup plus utile que de se lamenter et de répéter : “on est humilié par des méchants !” (...) Il faut arrêter de pleurer sur son sort et prendre les choses en main, et renverser les tyrans ! Vous ne renversez pas vos tyrans ! Il faut les renverser ! (...) Nous, on a su couper la tête à Louis XVI ! ».

Ainsi aboya-t-il, et c’est ici que débute notre lettre ouverte.

Cher Éric Zemmour,

Non, nous n’avons pas coupé la tête de Louis XVI. Ni nous, ni vous, Éric Zemmour, n’avons coupé de tête, ni celle de Louis XVI, ni celle de personne d’autre. Ni vous, ni vos amis Pascal Bruckner [2] et Max Gallo [3] avec qui vous communiez dans le « refus de la victimisation », le « ras-le-bol de la repentance » et la « fierté d’être français » ou « occidental », n’avez aucune raison de vous prévaloir de quoi que ce soit : contrairement à ce que vous semblez croire, vous n’avez pas pris la Bastille, vous n’avez pas non plus lancé l’Appel du 18 juin, vous n’avez pas fait sauter des trains, vous n’avez pas libéré Paris. Vous n’êtes ni Jean Moulin ni Louise Michel ni Flora Tristan ni Danton ni Robespierre. Vous n’êtes pas non plus Voltaire ni Victor Hugo. Vous n’êtes ni un maquisard ni un sans-culotte. Vous êtes Eric Zemmour.

Ce n’est pas pareil.

Vous n’êtes qu’Eric Zemmour, et pour vivre en paix, dans un pays souverain et relativement démocratique, pour jouir de droits politiques, pour bénéficier d’acquis sociaux, vous n’avez mené aucun combat. Comme le comte dont parle Figaro dans la pièce de Beaumarchais, vous vous êtes contenté de naître.

Vous vous êtes contenté de naître, petit veinard, et vous jouissez pourtant de droits, de protection sociale, de confort matériel, parce que d’autres que vous, avant vous, se sont battus pour les conquérir. D’autres que vous ont renversé Louis XVI. D’autres que vous ont fait grève, ont manifesté, ont pris le maquis.

Alors s’il vous plait, Eric Zemmour, arrêtez de dire « nous ». Lisez les Réflexions sur la question juive de Sartre : il y explique que ce « nous », cette manière effrontée de s’approprier et de s’incorporer tout ce que des Français – certains Français, pas tous, et pas vous ! – ont fait dans le passé, est l’autre nom du racisme.

Arrêtez de dire « nous », et si vous voulez donner des leçons à la Terre entière, montrez d’abord ce que vous avez vraiment fait – vous : Eric Zemmour – pour mériter qu’on vous écoute.

Et si vous n’avez jusqu’à présent à peu près rien fait, ce que nous soupçonnons fortement, il n’est pas trop tard : il suffit, comme vous le dites si bien, de prendre les choses en main !

Alors prenez les choses en main, allez vous installer en Algérie et essayez de couper la tête aux généraux corrompus.

Allez vous installer en Tunisie, prenez les choses en main et essayez de couper la tête de Ben Ali.

Allez rejoindre l’opposition démocratique togolaise, prenez les choses en main et essayez de couper la tête de Gnassingbé.

Allez vivre en Irak au milieu des ruines, sous occupation, prenez les choses en main, et arrangez vous pour couper quelques têtes américaines.

Si vous n’y parvenez pas, ou si vous n’avez pas le courage d’essayer, M. Eric Zemmour, abstenez-vous de donner le moindre conseil aux Arabes ou aux Africains, laissez-les pleurer sur leur sort s’ils en ont envie ou s’ils ne peuvent rien faire d’autre et s’il vous plaît, fermez votre grande gueule.

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, paru le 29 mars 2010 aux éditions Libertalia.

Notes

[1] Le premier sexe, paru aux Éditions Denoël en 2006

[2] Auteur de La tyrannie de la pénitence

[3] Auteur de Fier d’être français