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Les féministes et le garçon arabe

Un livre de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé

par Sylvie Tissot
24 mars 2005

Les débats récents sur le sexisme en banlieue et le port du foulard à l’école ont suscité, parmi les intellectuels, les journalistes, les politiques ou les militants, de nombreuses professions de foi féministes. Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé incitent, dans ce livre, à ne pas se réjouir trop vite face à ce qu’ils appellent le « féminisme républicain ».

Le terme donne en effet à réfléchir. Car la République, loin d’entretenir avec le féminisme une connivence « naturelle », cimentée par un même désir d’égalité, n’a cessé de résister au mouvement d’émancipation des femmes. Celles-ci ont dû le plus souvent arracher leurs droits (que ce soit le droit de vote, l’égalité juridique entre mari et épouse, ou encore le droit à disposer de son corps) à une classe politique majoritairement masculine, et, à de rares exceptions, peu sensible aux idées féministes.

Le propos des deux auteurs n’est pas seulement de rappeler que cette rhétorique républicaine constitue une négation du passé. Il s’agit, dans deux parties distinctes, d’en souligner deux écueils. Le premier écueil est le suivant. Ce féminisme s’est construit et prospère grâce à deux figures repoussoirs, la fille voilée et le garçon arabe, figures qui reposent elles-mêmes sur deux interprétations simplistes : la fille voilée aliénée, qu’il faudrait émanciper (quitte à l’exclure de l’école), et le garçon arabe sexiste et violent qu’il faudrait mater.

Or d’une part de tels discours entretiennent le mythe d’une République par essence émancipatrice. D’autre part, comme tout discours idéologique, ces stéréotypes ne permettent pas de comprendre la réalité. Le livre de Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé fournit par contre d’utiles pistes pour interpréter des comportements - le port du voile et le machisme des garçons issus de l’immigration post-coloniale -, qu’il ne s’agit pas de nier mais, comme tout fait social, d’expliquer.

Les auteurs évitent les discours péremptoires et abstraits, la plupart du temps déconnectés de toute analyse empirique, sur le foulard « symbole d’oppression ». Ils voient plutôt dans le port du voile la conséquence d’un processus d’acculturation contrecarré par l’ambivalence du modèle républicain assimilationniste. Celui-ci, en effet, n’en finit pas d’appeler à une « intégration » qui est toujours à prouver, tant est fort le soupçon de « communautarisme » qui pèse sur les populations de culture musulmane, sans jamais par ailleurs s’attaquer sérieusement aux discriminations qui minent la société française.

Ces pistes restent maintenant à être travaillées par des enquêtes. Si les garçons arabes sont, pour les deux sociologues, les défenseurs d’une virilité populaire en voie de disparition, mais endossée en réaction au racisme, et par intériorisation du stigmate, l’enquête de Philippe Bourgois sur les trafics de crack dans un quartier portoricain de New York propose une autre interprétation (En quête de respect, 2001). Le déchaînement de violence contre les femmes y est analysé de manière dynamique comme une réaction à la résistance croissante des femmes au modèle patriarcal.

Le « féminisme républicain » ne se construit pas seulement par rapport à deux figures repoussoirs, mais aussi à partir de ce que les auteurs appellent « la cause des femmes ». Selon eux, ce discours ne fait que reconduire le naturalisme contre lequel se sont battues de nombreuses féministes dans les années 1970 en déconstruisant l’idée d’une « nature » prédisposant les femmes à un destin particulier. Certes, a-t-on aujourd’hui l’habitude d’entendre, les femmes seraient fondées à revendiquer l’égalité, mais d’une part celle-ci serait « en gros » acquise ; d’autre part, l’égalité serait stérile voire dangereuse si elle était conquise au détriment de la « féminité » telle que la vante par exemple le magazine Elle : la femme (sous-entendu hétérosexuelle) séductrice et douce à la fois, qui réussit professionnellement sans pour autant négliger ses enfants, bref qui s’affirme mais qui, dans le fond, a tellement besoin des hommes.

Parfois rapide, la réflexion proposée dans ce livre présente le grand mérite de s’interroger sur le reflux qu’a connu le mouvement féministe dans les années 1980 et 1990 (et qui explique aussi l’absence toujours criante de partage des tâches domestiques ou les inégalités non moins criantes en matière de salaires). Si le « backlash » sexiste des dernières décennies a eu des effets redoutables, on ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur le mouvement féministe lui-même. C’est ce que fait par exemple Christine Delphy quand elle déplore que le combat des femmes ait été progressivement rabattu sur la défense familialiste de la propriété des enfants (Penser le genre, 2003).

Le féminisme par lequel on encense aujourd’hui l’émancipation des femmes « occidentales » tout en stigmatisant la « culture musulmane » ou « des banlieues » entretient finalement un racisme que les auteurs qualifient de « vertueux ». C’est l’intérêt et le courage de ce livre de s’attaquer à ce discours faussement progressiste. Le livre de Nacira Guenif-Souilamas et Eric Macé incite par ailleurs à poursuivre la réflexion sur les liens entre questions de race et questions de genre, à partir des études « queer » ou des études féministes « post-coloniales ». Il encourage aussi à être plus attentifs(ves) à des mouvements, certes peu médiatisés mais qui renouvellent aujourd’hui le féminisme comme Femmes publiques, les Bledardes ou le Collectif des féministes pour l’égalité.

(Ce compte-rendu est paru dans la revue Mouvements, mars-avril 2005)