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Les nouvelles élites de la diversité

Conclusion de Good Neighbors (Deuxième partie)

par Sylvie Tissot
4 novembre 2015

Ce livre étudie la manière dont un espace a été réhabilité et approprié par un groupe d’habitants bien plus aisés que ceux qui l’occupaient initialement, et ce sans réduire la gentrification aux logiques contemporaines du capitalisme ou aux pulsions répressives d’un groupe privilégié. Mais il n’a pas seulement pour objectif d’expliquer, en évitant les schémas simplistes, comment les centres-villes se métamorphosent. Partant des pratiques des habitants d’une grande agglomération des Etats-Unis, il s’agissait aussi de mettre au jour les transformations de la structure sociale elle-même, à travers l’émergence d’un groupe spécifique au sein des classes privilégiées.

Première partie

Les habitants des classes moyennes supérieures qui disent goûter le mélange organisent avec parcimonie leurs interactions avec les populations déjà présentes. C’est un résultat déjà établi par la sociologie urbaine : les conflits liés aux normes propres à chaque groupe social ne disparaissent pas magiquement tant ces groupes impriment dans l’espace leurs aspirations et leurs styles de vie [1]. Pour autant, si la proximité spatiale n’annule pas les distances sociales, la coexistence produit des formes de distinction singulières de la part de ceux qui y sont confrontés. C’est le cas pour ce groupe social privilégié.

Formé à la faveur des migrations provoquées par les politiques urbaines de l’après-guerre et des transformations économiques des années 1970, il se construit aussi en réaction au séisme provoqué par les mouvements de protestation des années 1960. Ces derniers, en effet, n’ont pas été sans effets, témoignant du rôle des conflits et de la mobilisation des dominés dans le changement social. La recomposition de la scène urbaine permet justement d’observer comment les rapports de domination se sont reconduits différemment à la faveur de la révolte des ouvriers, des étudiants, des peuples colonisés, des femmes, des gays, et des personnes racisées. Tout en perdurant, ceux-ci s’accompagnent désormais de l’intégration relative, à certaines conditions et à certaines places, de groupes sociaux naguère méprisés et invisibilisés, habituellement renvoyés dans l’indignité culturelle et l’éloignement géographique.

Une gestion spécifique du rapport à l’autre s’est en effet instituée, reposant sur un pouvoir local fort, que des habitants fortunés, vantant les bienfaits de la démocratie locale, ont su construire à partir du secteur associatif au fur et à mesure de leur installation. Le cas du South End donne à voir l’influence d’un groupe composé de propriétaires blancs, qui certes reste divisé sur la bonne définition de la « mixité sociale », mais s’entend pour l’organiser et la contrôler. Pour comprendre les formes de coexistence dans ces quartiers, qu’elles permettent l’échange ou renforcent la relégation des moins dotés, nous sommes revenues aux batailles qu’elles ont occasionnées.

A Boston, l’invisibilisation symbolique des plus pauvres et le combat contre la construction massive de logements sociaux ont constitué une étape essentielle, ouvrant la voie aux opérations immobilières lucratives, à l’ouverture de nouveaux restaurants et à l’afflux de ménages jusque-là davantage effrayés par le « ghetto » qu’attirés par l’architecture victorienne. Comme nous l’avons souligné, le mot d’ordre de la diversité, impliquant la reconnaissance des « autres », mais en nombre et à des places limités, n’apparaît qu’ensuite.

Ce pouvoir permet le contrôle serré d’une coexistence par ailleurs fortement valorisée. Les nouveaux habitants du South End à Boston sont ainsi capables de se battre pour le maintien sur place d’habitants pauvres ; ils se veulent gay friendly dans un quartier où nombre de gays ont déménagé depuis les années 1960. Tout cela n’est possible, toutefois, qu’à la condition que cette diversité existe dans une « proportion raisonnable », et que sa présence, notamment dans l’espace public, ne vienne pas contrecarrer les normes qu’ils sont parvenus à imposer.

La défense de la mixité sociale n’est pas pour autant un pur habillage, un simple alibi masquant des pratiques excluantes : elle induit une attitude singulière exigeant une certaine ouverture, tout en l’organisant de façon prudente. La migration résidentielle en quartier pauvre, qui aurait pu entraîner le déclassement, a en réalité permis de maintenir les positions des propriétaires blancs. Pourtant, si l’on peut être tenté de parler de « revanche » [2] , ces derniers ne sortent pas inchangés de l’aventure : qu’ils soient conduits, pour les plus progressistes, à revoir leurs principes, ou, pour les plus conservateurs, à euphémiser leurs préjugés, leurs rapports aux autres groupes n’obéissent pas seulement aux forces du marché, ou aux seuls intérêts économiques. Ils se plient à la logique d’un projet collectif : construire le South End de la diversité sociale.

Le goût pour la mixité s’avère ainsi ne pas être un simple affichage, une profession de foi permettant de gagner sur tous les tableaux, celui de la domination sociale et du prestige moral. En réalité, elle contraint les pratiques et révèle des clivages de classe renouvelés. Les mobilisations que l’on a vu se mettre en place dans le South End ne cherchent pas purement et simplement à déplacer les populations, mais visent plus subtilement à encadrer leur présence, en fondant ce pouvoir sur une légitimité à construire : non pas celle de la supériorité raciale, ou encore des privilèges de l’argent teintés de philanthropisme, mais celle du respect de la « diversité ». Ce principe implique la reconnaissance symbolique des groupes dominés, et l’acceptation de leur présence dans l’espace résidentiel, certes en proportion limitée et sans pour autant procéder à une quelconque redistribution des ressources.

La disqualification de l’exclusion et la valorisation de l’ouverture, en rompant avec le rejet social des plus pauvres et la ségrégation spatiale, viennent renouveler le jeu de la distinction et retravailler les rapports de classe. Loin du « bolchevisme des possédants » qui règne dans certaines associations de propriétaires [3], et plus généralement du pur mépris de classe, ce rapport à l’autre de la fraction inférieure des classes supérieures se distingue aussi du mimétisme dont font preuve les classes moyennes par rapport aux élites [4]. Il se caractérise en réalité par un mélange savant d’affaiblissement des clivages et de reconstruction des frontières.

Le mouvement des droits civiques aux États-Unis et celui des gays et des femmes, ou encore la Nouvelle Gauche, en ont, au cours des années 1960, profondément contesté les fondements. Ils ont mis fin à la ségrégation raciale institutionnalisée, à l’emprise d’une élite exclusivement blanche et protestante, au strict partage des rôles et des professions entre hommes et femmes, ou encore à la répression policière de l’homosexualité. Le néolibéralisme et le néoconservatisme qui s’imposent dans les années 1980 ont certes opposé un puissant backlash à ces mouvements d’émancipation [5]. Mais de façon tout aussi significative, dans le monde de l’entreprise, des universités et des partis politiques, la diversité s’est imposée comme un mot d’ordre faisant partie des multiples manières par lesquelles les luttes des années 1960 et l’ébranlement de la domination sociale ont été gérés [6]. Cette innovation historique que constitue l’amour de la « diversité » a aussi été portée par un certain groupe social (et en retour l’a structuré).

C’est ce que l’on observe à l’échelle d’un quartier résidentiel et dans les relations entre groupes qui s’y déploient. Là la promotion de la diversité ne fait pas disparaître les clivages, toujours profonds car entretenus par de violentes inégalités. La ségrégation territoriale ne disparaît pas, loin de là, de même que les discriminations raciales et l’exploitation économique. Mais les bienfaits de la mixité résidentielle sont affirmés, quand bien même cette posture s’accompagne d’une conquête des quartiers populaires (plutôt que de l’ouverture des quartiers bourgeois) et d’un contrôle bien affirmé sur les populations.

Tel qu’il existe dans le monde politique et économique, le paradigme de la diversité légitime la présence de certains représentants des groupes dominés. Certes dans certains lieux et à certains conditions, et dans une situation générale d’injustices persistantes. Mais ce faisant une certaine conception de l’exclusivité sociale, fondée sur un entre-soi brutal et une relégation géographique sans compromis, se trouve mise à mal et, pour perdurer, les frontières de classes doivent se recomposer.

Troisième partie

P.-S.

Good Neighbors. Gentrifying Diversity in Boston’s South End est paru chez Verso en juin 2015.

Notes

[1] Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, « Proximité spatiale et distance sociale dans les grands ensembles », Revue française de sociologie, vol. 11, n° 1, 1970, p. 3-33

[2] Neil Smith, The New Urban Frontier. Gentrification and the Revanchist City, op. cit.

[3] M. Davis, City of Quartz ?, op. cit.

[4] P. Bourdieu, Distinction, op. cit.

[5] Michael Omi et Howard Winant, Racial Formation in the United States. From the 1960s to the 1990s, New York, Londres, Routledge, 1994.

[6] Frank Dobbin, Invention Equal Opportunity, Princeton, Princeton University Press, 2009 ; Sara Ahmed, On Being Included. Racism and Diversity in Institutional Life, Durham ; London, Duke University Press, 2012.