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« Marché »

Une notion-fétiche de la novlangue néo-libérale

par Alain Bihr
1er janvier 2008

Dans un livre paru en 2007, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme économique, Alain Bihr se propose d’analyser et de déconstruire le discours néolibéral qui colonise actuellement les scènes médiatique et politique [1]. Parmi les concepts-clefs du panthéon (néo)libéral, le marché occupe l’une des toutes premières places. Au sein de cette idéologie, il constitue en effet un fétiche majeur. Ce fétichisme du marché a essentiellement pour effet et fonction de masquer ou de travestir les rapports de production sur lesquels repose le marché.

Le fétichisme (néo)libéral du marché

Dans son sens premier, un marché est le lieu où se rencontrent acheteurs et vendeurs pour procéder à des échanges marchands ; ainsi parle-t-on par exemple de la place du marché. Métaphoriquement, au sein de l’économie politique, un marché désigne un système de rapports marchands, possédant une certaine capacité d’autorégulation du fait de la pression qu’exercent les uns sur les autres acheteurs (porteurs d’une demande) et vendeurs (porteurs d’une offre) ainsi que de la concurrence qui s’établit aussi bien entre acheteurs qu’entre vendeurs. Ainsi peut-on parler de marché des biens et des services, de marché du travail (en fait des forces de travail) ou encore de marché du capital (dès lors que l’argent devient marchandise en sa qualité de capital-argent potentiel).

Les économistes se félicitent ordinairement de cette capacité d’autorégulation des marchés, qui leur conférerait une certaine rationalité. Les (néo)libéraux vont bien plus loin en faisant du marché le modèle de toute rationalité, que toute activité sociale devrait tenter d’imiter (tout devrait fonctionner comme un marché) ou, à défaut, auquel toute activité sociale devrait se subordonner. Aux yeux des uns et des autres, le marché présente en effet deux vertus essentielles.

En premier lieu, non seulement il disposerait d’une capacité d’autorégulation qui en assurerait en permanence l’équilibre ; mais encore cet équilibre serait optimal, en ce sens qu’il assurerait la conjonction des intérêts particuliers et de le l’intérêt général. Dans une « économie de marché », une économie régulée par le marché (comme est censée l’être l’économie capitaliste), chacun n’est tenu que de poursuivre la réalisation de son intérêt particulier, propre, personnel, conformément à la vision individualiste du monde social qui est celle du (néo)libéralismc (Voir cet autre mot de la novlangue néo-libérale Individualité).

Et, pourtant, ce faisant, ce dernier affirme que chacun travaillerait ainsi, à son insu et de surcroît, à la réalisation de l’intérêt général : à la réalisation de l’intérêt de tous les autres membres de la société. Du fait de l’équilibre général vers lequel tendraient spontanément les marchés, « l’économie de marché » assurerait donc la conjonction entre les multiples intérêts particuliers et l’intérêt général. Une bonne nouvelle qui ira sans doute droit au coeur de tous les damnés de la Terre... précisément condamnés à la misère et à l’exclusion par «  l’optimum du marché » !

Dans le livre IV de son ouvrage intitulé Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (publié en 1776), qui passe couramment pour l’un des textes fondateurs du libéralisme économique, Adam Smith a livré une formule métaphorique restée célèbre de cette croyance en la conjonction entre intérêts particuliers et intérêt général, l’image de « la main invisible » du marché. Formule qui a été depuis reprise sous de multiples formes différentes dans la tradition libérale :

« Comme chaque individu s’efforce dans la mesure du possible à la fois d’employer son capital à soutenir l’industrie domestique, et de diriger cette industrie de façon à ce que son produit puisse être de la plus grande valeur-, chaque individu travaille donc forcément à rendre le revenu annuel de la société aussi grand que possible. Certes, il n’entre généralement pas dans son intérêt de faire avancer l’intérêt public, et il ne sait généralement pas non plus combien il le fait avancer. En préférant soutenir l’activité domestique que l’activité étrangère, il ne vise que sa propre sécurité ; et, en dirigeant cette industrie de façon que son produit puisse être de la plus grande valeur ; il ne vise que son propre gain. Et il est en ce cas, comme en bien d’autres, conduit par une main invisible pour faire avancer une fin qui ne faisait point partie de son intention. Et ce n’est pas toujours le pire pour la société qu’elle n’en fît point partie. En poursuivant son propre intérêt, il fait souvent avancer la société plus efficacement que s’il y visait vraiment. »

Ainsi, selon Adam Smith et la pensée libérale en général, le mécanisme du marché, par son caractère autorégulateur et harmonieux - c’est cela que désigne en définitive la métaphore de « la main invisible » -, fait de la poursuite égoïste de son seul intérêt particulier par chacun des agents économiques opérant sur le marché la condition suffisante et le moyen en définitive le plus efficace de la réalisation de l’intérêt général.

Nulle nécessité par conséquent que s’en mêle la main visible du pouvoir d’Etat. Et c’est là la seconde vertu majeure du marché selon les libéraux. En effet, non seulement l’intervention de l’Etat n’est pas nécessaire, puisque le marché est censé s’équilibrer de lui-même ; mais encore elle n’est pas souhaitable. Car le marché ne peut être autorégulateur qu’à l’expresse condition que rien (pas même l’Etat, surtout pas l’Etat) ne vienne faire obstacle à la concurrence entre les acheteurs et entre les vendeurs ni à la pression réciproque des uns sur les autres. Toute intervention extérieure dans le jeu de la concurrence ne peut que perturber ce jeu et nuire à l’efficacité réputée de sa règle.

En particulier, toute fixation administrative des prix (par exemple sous forme d’un salaire minimum), toute manipulation de l’offre ou de la demande par des moyens administratifs (contrôle du crédit, redistribution des revenus, constitution d’entreprises publiques fonctionnant en marge des marchés concurrentiels, etc.) est une hérésie économique d’un point de vue (néo)libéral. Une pareille intervention, quels qu’en soient les intentions et les motifs, ne peut, selon lui, que se révéler néfaste, voire désastreuse, en perturbant le mécanisme régulateur et harmonieux du marché et en aggravant en définitive les maux qu’elle prétend corriger (cf. les mots Libéralisation et Workfare).

L’Etat doit se contenter, d’une part, d’écarter tout ce qui fait ou peut faire obstacle au marché (à la libre circulation des marchandises et de leurs conditions de production : capital-argent, moyens de production et forces de travail) et à la régulation marchande (par la concurrence) : les barrières légales ou coutumières, les privilèges de droit ou de fait, les situations de monopole, etc. ; tandis que, d’autre part, il doit garantir les instruments de fonctionnement du marché, en l’occurrence la monnaie et le droit (l’exécution des contrats). Autrement dit, assurer le cadre monétaire et juridique (éventuellement judiciaire) à l’intérieur duquel le marché peut et doit fonctionner. Et c’est tout.

Le libéralisme tend donc à réduire l’Etat à ses seules fonctions dites régaliennes : battre la monnaie (garantir l’équivalent général monétaire) ; dire le droit (rendre justice) ; exercer le monopole de la violence légitime, à l’intérieur (assurer la police) comme à l’extérieur (par la diplomatie et la force armée). L’Etat doit se limiter à être le garant (monétaire, juridique et répressif) du bon fonctionnement des marchés. Et c’est là d’ailleurs toute la vertu du marché selon les libéraux : il nous libérerait de I’Etat, toujours suspect à leurs yeux d’être potentiellement synonyme d’arbitraire ou même de tyrannie.

Soit dit en passant, cela revient malgré tout à reconnaître que le marché n’est pas un mécanisme parfaitement autosuffisant, puisqu’il lui faut les garanties et l’appui de l’Etat pour établir et maintenir un certain nombre de conditions (externes) de son fonctionnement. En fait, il faut bien d’autres conditions sociales encore au fonctionnement (apparemment) autonome (autorégulateur) des marchés. Mais le libéralisme les ignore purement et simplement (cf. Etat).

L’irrationalité foncière du marché

Il y a en fait bien d’autres choses que les (néo)libéraux ignorent ou, du moins, feignent d’ignorer à propos du marché. Tout simplement parce que, comme tout bons fétichistes qu’ils sont, ils concentrent leur attention sur le résultat (les produits du travail humain dans leurs rapports marchands réciproques) en omettant de scruter et d’analyser les processus producteurs de ce résultat, en l’occurrence les rapports de production qui sous-tendent le marché et qui rendent compte de son existence et de ses limites foncières.

Ainsi commencent-ils par omettre et occulter que le marché présuppose, tout à la fois, la propriété privée des moyens de production et la fragmentation du procès social de production, de l’activité économique de la société dans son ensemble, en une myriade de procès de travail privés (les différentes entreprises indépendantes ou capitalistes), résultant d’initiatives et d’activités individuelles ou collectives non coordonnées les unes avec les autres et s’opposant dans et par la concurrence, chacun produisant dans son coin en portant le produit de son travail sur le marché en espérant pouvoir l’y vendre.

La production sociale ne répondant ainsi à aucun plan d’ensemble, cela ne peut aboutir qu’à des déséquilibres sur le marché (ce qui correspond aux crises, sectorielles ou générales, conjoncturelles ou structurelles), se traduisant selon le cas par des pénuries ou par des excès d’offre, que le marché est certes en état de rééquilibrer mais en vouant régulièrement une partie de la production sociale à la destruction et une partie des producteurs à la ruine, et en installant en définitive un régime d’insécurité économique et sociale permanent (cf. Insécurité).

Ainsi tout marché et sa prétendue « rationalité harmonieuse » reposent-ils fondamentalement sur l’aliénation des producteurs : sur la perte de leur maîtrise de leur propre produit, du produit de leur propre activité, qui non seulement leur échappe mais peut se retourner contre eux pour les réduire à la misère. Autrement dit, derrière et dans la pseudo-rationalité du marché se manifeste l’irrationalité de rapports de production dans lesquels le produit commande au producteur et les choses autonomisées sous forme de marchandises, d’argent et de capital dominent les hommes. Et c’est cette irrationalité qui donne naissance au fétichisme du marché dont les penseurs néolibéraux sont les grands prêtres.

L’occultation du capital

L’occultation libérale des rapports de production ne s’en tient pas là. L’exaltation libérale des vertus de « l’économie de marché » omet encore de signaler que celle-ci ne se définit pas seulement par le fait que la plus grande part, qui va d’ailleurs en s’accroissant, du produit du travail social prend une forme marchande, devient marchandise pour s’échanger sur le marché ; mais encore par le fait que ce sont aussi et surtout les conditions mêmes de la production qui sont devenues marchandises : tant ses conditions matérielles (les moyens de production : la terre et les richesses naturelles, les outils et les machines, les infrastructures productives socialisées, etc.) que ses conditions humaines (les forces de travail, les capacités physiques, morales et intellectuelles que les hommes peuvent investir dans leurs activités productives).

Or la condition même pour que forces de travail et moyens de production deviennent eux aussi des marchandises est que les deux aient été séparés l’un de l’autre, de fait et de droit. Autrement dit que les producteurs aient été expropriés : qu’ils aient été privés de toute propriété et possession de moyens de production, réduits à l’état d’individus dépourvus de toute propriété économique hormis celle de leur force de travail ; tandis que, inversement, les moyens de production, bien que produits du travail social dans son ensemble, leur font désormais face comme propriété privée d’une minorité de membres de la société. C’est de cette situation d’expropriation seule que peut naître la nécessité pour les uns de vendre leur force de travail et la possibilité pour les autres de la leur acheter. Et d’en user, c’est-à-dire de l’exploiter, à des fins de valorisation de leur capital.

Ainsi ce que masque l’apologie (néo)libéralc de « l’économie de marché », mettant unilatéralement l’accent sur la circulation des marchandises et sa prétendue rationalité, c’est l’expropriation des producteurs qui est la condition même du capital comme rapport de production et de la transformation de la majeure partie du produit du travail social en marchandises. L’irrationalité foncière de cette « économie de marché » ne tient pas seulement au fait que les producteurs y perdent en permanence la maîtrise de leurs produits, dont la ronde infernale les menace constamment de ruine ; mais encore, et plus fondamentalement, au fait que l’immense majorité des producteurs y ont déjà perdu la maîtrise de leurs propres moyens, de production, qui servent dans les mains d’autrui comme moyens de leur domination et de leur exploitation. Là encore, le produit domine le producteur, le travail mort (passé, matérialisé dans les moyens de production) exploite le travail vivant (les dépenses actuelles de forces de travail).

Le fétichisme (néo)libéral du marché est donc une religion barbare dont le dieu caché, jamais dénommé comme tel par lui parce que tabou, n’est autre que le capital. Une religion qui exalte la soumission (pouvant aller jusqu’au sacrifice) des hommes aux produits de leur propre travail, ainsi que l’exploitation (pouvant aller jusqu’à la mort) du travail des hommes par l’intermédiaire des résultats antérieurs de leur travail sur lesquels ils ont perdu toute maîtrise. Une religion qui exalte le vampirisme du capital - cette divinité pétrifiée dans des objets (des moyens de production et des moyens de consommation) ainsi que des signes (des signes monétaires, des titres de crédit et de propriété) - qui exige pour rester en vie d’absorber en permanence le travail de centaines de millions d’hommes et de femmes qu’il exploite de par le monde, tout en en vouant bien plus encore à la pauvreté, à la misère et cri définitive à la mort, parce qu’il n’a pas la nécessité ou la possibilité de les employer (donc de les exploiter), tout en les privant (les expropriant) de toute capacité à produire par eux-mêmes de quoi satisfaire leurs besoins vitaux.

La conclusion s’impose d’elle-même : le bonheur de l’humanité suppose de renverser et de briser à jamais cette idole. Et la première condition d’un pareil geste iconoclaste salutaire est de refuser l’usage de mots et d’expressions tels que « marché », « économie de marché », « rationalité de marché », etc., en leur substituant systématiquement ceux de capital, économie capitaliste, irrationalité capitaliste, etc.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Alain Bihr, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme économique, Editions Page deux, Lausanne, 2007

Contact de la maison d’édition : Page deux, Case postale 34, 1000 Lausanne 20 (Suisse). editions@page2.ch

Notes

[1] Lire une présentation du livre sur le site A contre courant.