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Pas belle la bi ?

Réflexions sur l’invisibilisation et la délégitimation « ordinaire » des bisexuel-le-s

par Clémence Garrot
14 décembre 2015

C’est par un article sur Yagg que j’ai appris l’existence de « Plus belle la vie : lesbien raisonnable ? » (en ligne sur le site de Diacritik), un texte de Natacha Chetcuti et Stéphanie Arc. L’article est présenté sur Yagg comme une étude de la « place des lesbiennes et des bisexuelles » dans la série Plus belle la vie. Comme on ne peut pas dire que les représentations de bisexuelles soient légion, je me réjouis de lire un article dessus, a fortiori parce qu’il porte sur une série très grand public... Récit d’une déception.

En réalité, on comprend dès le début de l’article que les auteures ne prétendent pas à une telle exhaustivité : à aucun moment elles ne parlent de la place des bisexuelles. Leur article commence même par l’accroche suivante :

« L’une des clés du succès exceptionnel du feuilleton repose sur la représentation de toutes les minorités sociales. Les lesbiennes y sont donc présentes. Le sont-elles au même titre que d’autres minorités sexuelles, notamment la minorité gay ? »

Petite précision : je n’ai pas vu la série en question, je n’ai donc de connaissance des personnages que par ce qu’en disent Natacha Chetcuti et Stéphanie Arc. Il ne s’agit donc pas d’une analyse alternative de la série. Il s’agit de signaler un biais dans une analyse menée par une sociologue, Natacha Chetcuti, et une journaliste, Stéphanie Arc, qui n’ont jamais publié que sur les lesbiennes (et les hétérosexuelles, pour ce qui concerne Natacha Chetcuti).

J’ai trouvé l’article bon dans l’ensemble, intéressant, documenté, bien écrit, et donc d’autant plus décevant par son traitement des bisexuelles. M’étant un peu plus penchée sur la question de la bisexualité ces derniers temps, et notamment sur les statistiques vraiment effrayantes qui ont paru ces dernières années, j’ai tendance à prendre les discriminations biphobes et l’invisibilisation des bisexuel-le-s assez au sérieux. Et j’aimerais que nos allié-e-s que sont supposé-e-s être les lesbiennes et les gays en fassent autant. À vrai dire, j’aurais pu faire des remarques similaires à propos d’un grand nombre de textes ou universitaires.

Les bisexuelles, on les préfère lesbiennes

L’article porte sur toutes les femmes qui ont des relations amoureuses ou sexuelles avec des femmes dans la série. Il parle donc des lesbiennes, et il parle des bisexuelles, mais pas en tant que telles, c’est-à-dire : 1. pas isolément, et 2. en faisant comme si elles n’étaient pas vraiment bisexuelles.

En effet, il y a bien un personnage bisexuel dans la série, et il prend une place considérable dans l’article de Chetcuti et Arc, il s’agit de

« Céline Frémont (Rebecca Hampton), avocate qui prend conscience de sa bisexualité durant la saison 4 ».

En fait, elle ne doit pas vraiment en prendre conscience, de sa bisexualité, ou alors elle ne doit pas bien savoir ce qu’elle dit, parce que dans la phrase qui suit, il est dit qu’il y a 

« huit personnages lesbiens, dont quatre primordiaux (Céline Frémont et sa compagne (…) ». 

Il s’agit donc d’une bisexuelle qui est un personnage lesbien. C’est amusant ! On aurait pu penser que les combats des personnes trans’ (pour ne citer qu’elles) auraient enseigné une ou deux choses sur l’importance de l’autodéfinition et sur la violence symbolique que peuvent représenter les définitions des autres sur soi. Apparemment pas.

Les auteures vont plus loin dans la suite de l’article puisqu’on y lit que :

« Les femmes lesbiennes ou bisexuelles [de la série] finissent toutes par assumer complètement leur homosexualité (…) » .

Trois possibilités pour comprendre cette phrase énigmatique : 

1. Céline est devenue homosexuelle, elle « assume » enfin. Dans ce cas on se demande pourquoi son coming-out lesbien n’est pas relaté. 

2. Céline est une bisexuelle qui est homosexuelle, et alors cela mérite quelques explications parce que ça semble quand même parfaitement paradoxal. 

3. Faire une distinction est trop coûteux pour les auteures, parce qu’alors il faut se poser la question de la différence dans les représentations, et c’est du travail.

Je penche pour la troisième possibilité.

Et pourtant, il semble bien qu’il y ait une différence entre les personnages lesbiens et les personnages bisexuels : 

« à Céline, qui a été hospitalisée à la suite de tentatives de suicide en raison de rapports parentaux destructeurs et qui enchaîne les relations malheureuses au destin parfois funeste (selon le site officiel, si Céline est bisexuelle, c’est parce que “comme elle n’a pas de chance en amour avec les hommes, elle s’est également tournée vers les femmes”), s’oppose Virginie, lesbienne épanouie ».

Pour les réalisateurs de la série, ou du moins les rédacteurs du site officiel, Céline couche donc avec des femmes par dépit. Là, on a quand même la crème de la crème de la réflexion biphobe/lesbophobe et sexiste !

Et lorsque les deux sociologues reprennent cette comparaison entre Céline et Virginie, elles ne le font (heureusement) pas dans les termes hétérosexistes crado des réalisateurs, mais elles mobilisent hélas elles aussi le lexique problématique de l’identité « accomplie » ou « assumée » :

« Céline, qui rejette les catégories et incarne par son parcours amoureux la fluidité des sexualités et des sentiments, s’identifie parfois comme “bisexuelle”, notamment au début de sa relation avec Virginie, employant par ailleurs le terme “homo” ou “homosexuelle” pour désigner sa compagne. Le terme “lesbienne” est enfin celui qu’utilise le plus souvent Virginie, homosexuelle exclusive et assumée, qui se situe, elle, plutôt dans une démarche “identitaire”. »

Ah : Virginie, elle, elle s’assume, pas comme Céline… C’est amusant parce c’est précisément un cliché sur les bisexuel-le-s, le fait qu’ils et elles « ne s’assument pas », et ne soient au fond que des homos au placard ou des hétéros qui « cherchent juste à expérimenter ». Que ce soit ce terme-là, « assumée », qui soit utilisé pour décrire une lesbienne en opposition à une bisexuelle, en dit long.

Peut-être y aurait-il eu d’autres choses à dire…

Il aurait été intéressant de signaler les stéréotypes à l’œuvre dans la représentation de cette bisexuelle-pas-assumée-pas-épanouie. D’autant que la série elle-même semble montrer des discours biphobes, des propos que peuvent entendre les bisexuel-le-s dans la vie réelle, comme ces propos de Virginie sur Céline au moment de la quitter :

« Leur idylle lesbienne garde toutefois une dimension dramatique, et cela à toutes les étapes de la relation (leurs tentatives de procréation échouent, par exemple). Elle est d’ailleurs brutalement interrompue par Virginie, au prétexte que Céline sera “toujours une hétéro”. »

Ou ces propos tenus cette fois par un personnage de la série, Vincent Chaumette, qui a l’air charmant en tout point :

« Vincent Chaumette fait également référence à l’idée de “relation contre-nature”, en ajoutant : “Elle (Céline) a trop besoin des hommes”. »

Natacha Chetcuti et Stéphanie Arc commentent ainsi cette dernière phrase :

« En plus du renvoi bien ordinaire de l’homosexualité à la perversion, [Vincent Chaumette] exprime ici le discrédit du lesbianisme. »

Il me semble pourtant qu’une autre lecture serait plus possible, mais elle demanderait de s’intéresser aux discriminations spécifiques dont font l’objet les bisexuelles. Il s’agirait d’interpréter les propos de Vincent Chaumette non pas comme l’expression d’un « discrédit du lesbianisme », mais comme celle d’une vision hétérocentrée et phallocentriste de la bisexualité – car on ne dirait jamais d’une lesbienne qu’elle a trop besoin des hommes, on dit cela des bisexuelles. C’est un problème aussi, et un vrai. Il n’est qu’à voir les statistiques des violences sexuelles sur les femmes bisexuelles : une étude américaine signale que 46 % des femmes bisexuelles ont rapporté avoir été violées, contre 13 % des lesbiennes et 17 % des femmes hétérosexuelles.

Pour conclure, l’article montre que dans Plus belle la vie, il y a un personnage bisexuel, un seul – alors que les bisexuelles sont aussi nombreuses que les lesbiennes dans la vie réelle. À l’évidence, c’est une femme socialement privilégiée (avocate et rentière), pas politisée, une lesbienne-au-fond et/ou une hétéro-en-vrai. Cela aurait mérité d’être relevé, analysé, critiqué, parce que ce sont là des stéréotypes, et précisément les stéréotypes auxquels les bisexuel-le-s sont vraiment confrontés dans la vie réelle. La biphobie se présente la plupart du temps sous la forme d’une négation pure et simple de l’existence de la bisexualité, et d’une re-définition des personnes qui s’identifient comme bisexuelles. Et c’est bien ce que fait Plus belle la vie, mais aussi hélas, l’étude qui en est faite. 

Puisque cela ne va pas de soi, répétons-le : la bisexualité existe. Les bisexuel-le-s aussi. La biphobie aussi.