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Pour « nous, qui sommes relativement plus pauvres… »

Sur une prétendue bienveillance

par Les professeurs mobilisés du lycée Simone de Beauvoir
12 mars 2015

Depuis les attentats des 7 et 8 janvier, l’école est au centre des attentions. Sondée par les médias, sommée de se justifier, elle est rapidement recadrée par la Ministre annonçant, le 22 janvier 2015, une « grande mobilisation de l’école et de ses partenaires pour faire vivre les valeurs de la République » [1], déclinée en un ensemble de mesures [2] visant à promouvoir à l’école « l’esprit du 11 janvier ».

Les professeurs, incités, dès le début des attentats, à nouer un dialogue avec leurs élèves et à signaler ceux d’entre eux qui se manifesteraient par un comportement ou des propos « contraires aux valeurs républicaines », se trouvent placés de fait devant ce dispositif applicable dès la rentrée prochaine : l’école, dit-on, est une priorité.

Nous, professeurs au lycée Simone de Beauvoir de Garges-lès-Gonesse, 2069ème au classement national des lycées [3], observons avec intérêt ce discours se développer au moment même où notre établissement se voit attribuer, comme chaque année, le volume d’heures dont il disposera à la rentrée prochaine.

Nous observons avec un intérêt égal ces chiffres, posés sur une ville qui compte parmi les plus pauvres de France [4]. Et nous constatons qu’une fois encore ce volume d’heures est en baisse par rapport au nombre d’élèves prévus pour la rentrée prochaine. Notre lycée devra proposer des classes trop chargées, un encadrement insuffisant et des conditions de travail parfois indignes à des élèves devant lesquels nous aurons à porter la responsabilité de cet état de fait.

Nous soupesons avec beaucoup d’intérêt ce discours et cette réalité, et c’est ici, dans ce grand lycée planté entre la route et le cimetière, que nous voulons penser à la République et à ses valeurs.

Cet automne, au moment même où la Ministre décidait d’exclure les lycées de la carte de l’éducation prioritaire, nous nous voyions invités, comme tous les autres professeurs de lycée, à réfléchir ensemble, tout au long d’un après-midi de travail. Réfléchir à quoi ? Aux moyens dont nous aurions besoin pour aider nos élèves à mieux travailler ? À l’assouplissement du règlement intérieur qui venait de nous être annoncé, autorisant désormais nos élèves à utiliser leurs téléphones portables dans le lycée et à entrer en cours avec dix minutes de retard ? À la série d’incidents récents causés par une poignée d’élèves perturbateurs, incidents dont la multiplication nous alertait ? À la réalité, en somme ?

Non. Le Ministère, par la voix de notre Proviseur, nous demandait de réfléchir, sur la base de documents ministériels, à la notion de « bienveillance ». À la « bienveillance » qu’il s’agirait de promouvoir dans notre établissement. D’où vient notre « sentiment de solitude » ?, s’interrogeaient les documents. Comment réduire le « mal-être » de nos élèves ?

Nous avons soupesé avec beaucoup d’intérêt ce discours et cette réalité, et c’est ici, dans ce grand lycée dont de nombreuses fenêtres ne s’ouvrent plus depuis des mois, que nous avons réfléchi à la bienveillance.

Jeudi 5 février, nous avons exercé notre droit de retrait. Une multitude d’incidents (départ d’incendie en cours, bombes à eau ou œuf jetés sur des professeurs, menaces, etc.), l’inertie d’une Direction nous culpabilisant sous couvert de « bienveillance » et ciblant, parmi nous, les professeurs sous contrat privé toujours plus nombreux dans notre établissement, au moment même où l’on nous annonçait la réduction de moyens déjà insuffisants, ont achevé de nous convaincre que la situation nous mettait en danger, nous et nos élèves.

Et là encore, dans ce lycée rempli d’adolescents agités et joyeux, nous avons vraiment pensé à la République et à la bienveillance, et il en est ressorti ceci.

***

Bienveillants, nous voulons l’être. Mais quel est le sens d’une injonction à la « bienveillance » lancée au moment même où les maigres moyens alloués aux lycées des banlieues pauvres disparaissent ? Nous ne sommes pas là pour assurer la paix sociale. Notre bienveillance consiste à proposer des cours de qualité à nos élèves et à les instruire de manière exigeante. Notre bienveillance consiste à accorder une attention individuelle à nos élèves, à soutenir les plus faibles d’entre eux et à offrir à tous une chance de réussir. Si les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui procèdent d’une injustice sociale criante à laquelle il ne nous appartient pas de remédier, il nous revient en revanche d’exiger les conditions nécessaires à l’exercice de notre bienveillance. Et si cette demande ne peut être satisfaite que par le redéploiement massif des moyens de l’Education nationale, nous avons besoin de ce redéploiement massif.

Républicains, nous voulons bien l’être aussi. Mais qu’est-ce qu’une République dont les valeurs sont chaque jour trahies au cœur même des lycées des villes ou des quartiers les plus pauvres ? Qu’est-ce qu’une République qui, aux inégalités sociales, économiques, culturelles, vient ajouter chaque jour de nouvelles inégalités scolaires ? Et enfin, qu’est-ce qu’une République qui, faute de se manifester en acte, se réciterait comme un bréviaire ?

Mais nos élèves sont plus républicains que beaucoup quand ils demandent pourquoi ils ont moins d’heures de philosophie que d’autres lycéens. Nos élèves sont plus républicains que beaucoup quand ils s’indignent que leurs professeurs soient si mal remplacés. Nos élèves sont plus républicains que beaucoup quand ils demandent pourquoi nous ne mettons pas nos enfants dans notre lycée.

Mardi 10 février, dans ce grand lycée rempli de professeurs en colère, nous avons fait grève. Toute la journée, nous avons évalué et calculé les heures nécessaires pour permettre à nos élèves de travailler correctement. Le soir, nous avons présenté cette demande à notre hiérarchie, qui l’a aussitôt rejetée.

Deux jours plus tard, vers minuit, une dizaine d’élèves du lycée Simone de Beauvoir, à Garges-lès-Gonesse, 2069ème au classement national des lycées, enchaînaient les barrières du plan Vigipirate aux grilles d’entrée de leur lycée.

A 8h, dans la brume, une centaine d’élèves manifestaient sur le parvis bordé par la route. Peu à peu, plusieurs centaines affluaient. Ils restaient là, s’interrogeaient, se parlaient, faisaient circuler leurs tracts, leurs textes, fabriquaient des pancartes « ZEP », « JUSTICE », appelaient des journaux. Et là, jusqu’au soir et le lendemain encore, des dizaines d’élèves se relayaient, juchés sur des poubelles, pour faire monter les cris des autres. Informés de nos revendications, ils leur donnaient une résonance particulière. Reçus en délégation par la Direction du lycée, ils exprimaient très clairement ce qu’ils réclament, eux, « relativement plus pauvres », disaient-ils, que les autres : des heures de cours en groupes, des classes à faibles effectifs, des chances égales à celles des élèves des bons lycées parisiens, des surveillants, des moyens. Gestion interne, disait la Direction. Non, répondaient nos élèves, question de moyens. Question d’égalité. Psychologie, disait la Direction. Non, question de justice. Et puis à nous, qui les interrogions le soir, alors que la foule fatiguée et joyeuse après deux jours de manifestation déterminée et sans heurts, la foule sans chef et curieusement organisée, se dispersait en traversant le cimetière ou la route : interrompu par les vacances d’hiver, le mouvement reprendra, disaient-ils, à la rentrée, sous d’autres formes, peut-être.

En 1886, l’institutrice Louise Michel écrivait dans ses Mémoires : « Allons donc, l’intelligence ! elle est dans les foules ! Elles n’ont pas la science, c’est vrai, mais avec ça que c’est du propre la science aujourd’hui ! Elle ouvre seulement ses bourgeons ; demain, à la bonne heure ! et demain elle sera à tous. »

Si aujourd’hui les lycées pauvres ne s’entendent pas, si nous n’entendons pas que c’est cette science que les élèves du lycée Simone de Beauvoir, 2069ème au classement national des lycées, réclament, faisons-leur confiance : ils savent qu’elle est à tous.

P.-S.

Cet article est paru dans Libération

Notes

[1] « Présentation de la grande mobilisation de l’École pour les valeurs de la République », conférence de presse de la ministre de l’Education Nationale, Najat Vallaud-Belkacem, 22 janvier 2015

[2] Création de postes de « formateurs de laïcité » et d’une « réserve citoyenne d’appui aux écoles et aux établissements » (« bénévoles associatifs, grands témoins, simples citoyens »), « enseignement moral et civique », définition par chaque établissement scolaire des modalités de la « participation active des élèves aux commémorations patriotiques », journée de la laïcité etc.

[3] Classement de L’Express, « Palmarès des lycées 2014 » : le lycée Simone de Beauvoir de Garges-lès-Gonesse est classé 2069ème sur les 2248 lycées de France : http://www.lexpress.fr/palmares/lycees/0/lycee-simone-de-beauvoir-garges-les-gonesse_0951766D.html.

[4] Selon l’INSEE, à Garges-Lès-Gonesse en 2011, la moitié des habitants gagne moins de 10 576 euros. Pour comparer, en France, ce chiffre s’élève à 19 219 euros. Du point de vue du revenu médian, Garges-lès-Gonesse est la troisième plus mauvaise performance des villes (Observatoire des inégalités, « Villes riches, villes pauvres », 2012). Par ailleurs, le taux de chômage en 2011 s’élève à 21,5% (12,3% à l’échelle nationale).