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Réflexions sur la violance symbolique

Présentation

par Igor Reitzman
13 septembre 2004

Cette rubrique reprend, en plusieurs parties, le chapitre VIII du livre d’Igor Reitzman : Longuement subir, puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, publié aux éditions Dissonances en 2003.

Si une violance est une conduite qui a pour but de contraindre un sujet (individuel ou collectif) à penser, agir ou se comporter d’une certaine façon, à subir une expérience qu’il n’a pas choisie, une violance symbolique sera une action qui a pour but de contraindre dans la sphère du symbolique, d’imposer dans la sphère du symbolique. Le symbolique peut concerner l’action à laquelle la victime est contrainte mais aussi les moyens de pression utilisés.

Publicité et propagande

Quel que soit le contenu explicite et le produit concerné, la publicité et la propagande découlent d’un postulat implicite, global, diffus qui pourrait se formuler ainsi :

Puisque nous avons beaucoup d’argent, nous avons les moyens d’exercer sur votre esprit et sur celui de vos enfants, une pression efficace. Il ne s’agit pas de savoir si nos produits sont bons ou si nos idées sont valables mais combien de fois dans la journée, nous pouvons vous contraindre à supporter notre message sans réagir négativement. Nous avons les moyens financiers et techniques qui nous permettent de peser sur vos choix de citoyen et de consommateur. Si personnellement vous parvenez à résister, l’esprit de vos jeunes enfants sera plus malléable...

La propagande et la publicité fournissent sans doute les formes les plus spectaculaires de violance symbolique, notamment dans leur stratégie lourdement répétitive : couloirs de métro tapissés avec 6O affiches identiques, refrain seriné plusieurs fois par jour pendant des années juste avant les informations. Le matraquage du "je vais vous enfoncer ça dans la tête" est subi sans grande protestation... peut-être parce qu’il a été préparé par les "enfoncez-vous bien ça dans la tête" de l’éducation traditionnelle.

Traditions et rituels

Dans les pays totalitaires, la mécanique des applaudissements, du poing levé ou du bras levé, le serment de fidélité au Chef permettent un repérage rapide des opposants, des réticents qui ont levé le bras sans empressement, des tièdes qui ont applaudi mollement ou se sont arrêtés les premiers. On raconte que dans certains meetings en Union Soviétique, les applaudissements pouvaient durer une demi-heure, personne n’osant s’arrêter le premier par crainte d’une prompte mise au goulag... Quant à ceux qui font semblant pour éviter la disgrâce et le camp de concentration, ils sont souvent conduits à infléchir leur perception du Pouvoir afin de retrouver une plus grande cohérence entre leurs actes et leurs opinions.

Même dans les nations qui se réclament de la démocratie, l’armée a ses rituels et le gaucher qui se trompe de main en saluant un gradé, risque de se retrouver en salle de police pour quelques jours. Dans un certains nombre d’établissements relevant de l’armée et de l’Éducation Nationale, les plus jeunes sont obligés, à l’occasion des bizutages, d’exprimer publiquement et de façon avilissante, leur non-valeur et leur soumission à ceux qui se sont donnés la peine de naître un ou deux ans plus tôt (vêtement-poubelle, prosternation devant les anciens et autres postures humiliantes).

Dans certaines cultures d’inspiration mosaïque, la nuit de noce doit s’achever par l’exposition du drap taché de sang. Gare à l’épousée qui n’a pu fournir la preuve publique de sa virginité au mariage.


"On fera sortir la jeune fille à la porte de la maison de son père et les gens de la ville l’assommeront de pierres et elle mourra ; car elle a commis une infamie en Israël, commettant une impureté dans la maison de son père..."

(Deutéronome [1], XXII, 15 à 21)

Telle est la féroce prescription, transmise au peuple hébreu par Moïse après ses fameux entretiens du Mont Sinaï. Elle a été traduite - comme le reste de la Bible - en 2092 langues et tirées à 6 milliards d’exemplaires pour la seule période 1815-1992. Il y a beaucoup de violance dans l’obligation pour la femme (et pour elle seulement) d’être vierge au mariage, dans l’obligation de rendre publique une information qui concerne l’intimité du couple. Une information qui, par le langage binaire utilisé (un drap taché ou non), écarte la diversité des interprétations qui "innocenteraient" (!) la femme : par exemple l’impuissance du mari ou simplement sa patience et sa délicatesse... Interdite sous peine de mort avant le mariage, la pénétration est obligatoire pendant la nuit de noce... Quant à la lapidation associée, ce n’est évidemment pas une violance symbolique mais une agression majeure tout à fait physique.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre d’Igor Reitzman, Longuement subir puis détruire. De la violance des dominants à la violence des dominés, paru aux éditions Dissonnances en 2003. Voir le site personnel d’Igor Reitzman

Notes

[1] Faut-il le rappeler, le Deutéronome fait partie des Livres communs aux différentes Bibles chrétiennes et hébraïques