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#SUPERHUMANS ?

Sur la dichotomie mendiant/héros dans la représentation des personnes handicapées

par Elisa Rojas
11 octobre 2016

Il y a quelques mois la chaine anglaise Chanel 4 a lancé une campagne de promotion pour les jeux paralympiques de Rio, sous la forme d’une vidéo qui a rencontré un franc succès sur les réseaux sociaux.

En France, les médias qui l’ont commenté n’ont pas trouvé de mots assez forts pour dire tout le bien qu’ils pensaient de cette campagne [1] et ne se sont pas attardés sur les critiques pourtant rapidement émises par des activistes handicapés anglo-saxons [2] (qui sont franchement au taquet sur ces questions, je trouve).

En ce qui me concerne, la vidéo ne m’emballe pas car elle n’apporte à mon sens rien de nouveau en terme de représentation du handicap.

Après l’avoir visionné plusieurs fois, j’ai l’impression que ce qui a plu à beaucoup de gens handicapés ou non, c’est avant tout son apparente modernité dans la forme.

Il s’agit d’une vidéo dynamique, très rythmée, qui va vite, où toutes les séquences et les gestes des protagonistes handicapés s’enchainent de façon souple, naturelle, sans le moindre accroc.

Dans cette vidéo, à la bande son très efficace [3], tout à l’air simple et facile aux personnes handicapées. C’est ce qui la rend si agréable à regarder.

Elle prend même un caractère onirique lorsque l’on constate que certaines personnes handicapées glissent quasiment avec leur fauteuil et peuvent finir par s’envoler (oui, à la fin le gars avec son fauteuil s’envole et, avant cela, je note que durant tout le spot le chanteur et ses musiciens maîtrisent carrément la téléportation).

J’imagine à quel point elle a dû impressionner les personnes « valides » qui ont tendance à nous imaginer figés et statiques, et je comprends qu’elle ait pu séduire des personnes handicapées qui en ont assez de ne pas voir de représentations proactives d’elles-mêmes.

Il est vrai que l’on voit peu de personnes handicapées en mouvement et en action dans les médias.

Sur le fond, en revanche, le message n’a absolument rien de moderne.

Ce n’est malheureusement qu’un exemple de plus d’ « inspiration porn » [4], un peu plus travaillé et subtile que d’habitude, certes, mais de l’ « inspiration porn » quand même.

Tout d’abord, le nom de la campagne « We are Superhumans » est révélateur de l’impossibilité pour les médias de sortir de la désormais célèbre dichotomie « mendiant/héros » dont j’ai déjà eu l’occasion de parler.

Sportifs de haut niveau ou non, pourquoi devrions nous être plus que des humains ?

Parce que si nous ne répondons pas à la définition du misérable, nous ne pouvons être que des héros, des « superhumains » comme le confirme cette vidéo, et rien d’autre.

Les figures du mendiant et du héros ne sont pas seulement d’affreuses caricatures déshumanisantes, mais constituent de véritables injonctions sociales pour les personnes handicapées.

Nous ne sommes visibles et acceptables socialement que si nous entrons dans l’une et l’autre de ces catégories. Nous sommes sommés d’être soit objet de pitié, soit objet d’admiration, et en tout état de cause toujours « objets ».

Il nous est donc interdit d’être banalement humains, simplement nous mêmes, d’être des sujets libres d’agir et de s’exprimer, notamment sur notre existence en tant que personne handicapée, sans craindre de verser dans l’une ou l’autre de ces caricatures, ce qui est proprement insupportable.

Ensuite, le titre et le refrain de la chanson, qui se veulent le slogan de la campagne et martèlent « Yes I can » sont au service d’une énième individualisation et dépolitisation de la question du handicap.

Tout serait possible aux personnes handicapées qui le veulent. Le handicap ne serait donc qu’un problème d’attitude et de volonté individuelle. Il suffit de sourire à la vie, de taire ses difficultés et de surcompenser pour que tout s’arrange. C’est d’ailleurs ce que ce genre de campagne et l’assignation à la catégorie « héros » nous invitent à faire, ce qui n’est pas admissible.

« Je le peux » – sous entendu : si je le veux. Exit les barrières systémiques et les questions qui fâchent.

Seul un monsieur âgé pas du tout dans le vent déclare « No You can’t » à un jeune homme handicapé, qui (on le devine) lui a fait part d’un projet quelconque, mais en l’absence d’explications et noyée dans un déluge d’enthousiasme et de joie, la séquence ne permettra pas de comprendre le ressort des discriminations.

La performance et le « dépassement de soi » sont également glorifiés dans ce spot. D’ailleurs ne sont représentées que des personnes handicapées pouvant accomplir un minimum d’effort physique.

C’est la logique du sport me dira t-on. Peut être. Mais dans ce cas pourquoi élargir le discours au handicap en général ?

La campagne qui promeut à l’origine les jeux paralympiques prétend en effet avoir une portée qui va bien au delà du sport, puisque tous les aspects de la vie des personnes handicapées sont abordés et que sont mise sur le même plan performances sportives et actes de la vie quotidienne.

Il est apparemment tout aussi extraordinaire pour une personne handicapée de gagner une médaille que de se laver les dents (sic).

Plus dérangeant encore, que faut-il penser après avoir vu une telle vidéo de ceux qui ne répondent pas à ces critères de performance et qui d’une façon ou d’une autre « ne peuvent pas », soit physiquement sans aide, soit parce ce que le système tel qu’il est conçu les en empêche ?

Que ce sont des faibles ? Des assistés ? Des misérables en fin de compte ? Je m’en doutais. On en revient par conséquent toujours au même et cela ne me convient pas.

P.-S.

Cet article été publié initialement sur le site d’Elisa Rojas, Aux marches du palais. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteure.

Notes

[3] Une bande son jouée par un groupe composé de personnes handicapées, mais… qui, si j’ai bien compris, n’existe pas en réalité. Les membres du groupe ont été « castés » pour l’occasion, comme les Spice Girls.

[4] Pour ceux qui ne l’ont pas encore vu la vidéo culte de Stella Young sur le concept d’ »inspiration porn », voir ici.