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Sois blanche et tais-toi !

Le racisme est (aussi) un esthétisme

par Rokhaya Diallo
31 janvier 2012

Extrait du fort recommandable livre de Rokhaya Diallo, Racisme mode d’emploi, récemment paru aux Éditions Hachette, ce texte rappelle comment le racisme affecte le corps même des personnes racisées, qu’elles soient noires, arabes, juives ou « asiatiques », et plus particulièrement – faut-il s’en étonner ? – le corps des femmes. Nous le republions à l’occasion de la polémique que vient, très légitimement, de provoquer une n-ième saillie raciste du magazine Elle

Les images diffusées par les médias imposent à toutes les personnes qu’elles touchent de se conformer à leur norme. À travers la diffusion de ces standards, la conviction est inculquée à tou-te-s que la norme est blanche. Les minorités admettent qu’elles doivent tout faire pour s’y conformer ou au moins s’en rapprocher, en camouflant le mieux possible les caractéristiques spécifiques à leur ethnicité, ce qui aboutit en quelque sorte à gommer leurs caractères « ethno-raciaux ». Je vous laisse imaginer les efforts surhumains que nécessite la conformation à ce modèle lorsqu’on a la peau sombre, les yeux bridés ou les cheveux tire-bouchonnants. Comme le souligne Albert Memmi dans son Portrait du colonisé :

« L’’écrasement du colonisé est compris dans les valeurs colonisatrices. Lorsque le colonisé adopte ces valeurs, il adopte en inclusion sa propre condamnation... Des négresses désespèrent à défriser les cheveux qui refrisent toujours et se torturent la peau pour la blanchir un peu ».  [1]

Ayant intériorisé la « laideur » de leurs traits, les femmes minorées entrent dans une logique de combat : elles doivent quotidiennement lutter contre une apparence qu’elles détestent. Une véritable négation de soi. Tous les procédés vont dans un seul et même sens : dissiper ce que l’on peut appeler les marqueurs ethno-raciaux.

Chez les minorés, nombre de gestes de beauté sont motivés par la nécessité de se rapprocher du modèle dominant. Des pratiques esthétiques répandues démontrent une véritable haine de soi. Les professionnels du marketing « ethnique » arguent souvent de l’intérêt de cibler les femmes non-blanches, jugeant que le budget qu’elles consacrent à la beauté est largement supérieur à celui des femmes blanches – un budget « neuf fois supérieur » à celui des femmes blanches, selon la spécialiste Myriam Keita Brunet.

En plus des efforts « usuels » relevant du sexisme (course à la minceur, à la jeunesse), les femmes racisées doivent aussi procéder à des modifications définitives et structurelles de leur peau et de leurs cheveux pour parvenir à atteindre cet idéal. Défrisages réguliers, perruques, voire produits éclaircissants, tout cela a un coût. Ce budget exceptionnel n’est pas le fait d’une coquetterie particulière ou d’une hypothétique culture portant aux nues le culte du corps, mais bel et bien le prix d’une normalisation.

À travers ces démarches, la dénaturalisation devient la norme chez les minorités, convaincues que leur « nature » est laide, et les conforte dans la perpétuation d’une image altérée. La conformation à l’idéal induit l’effacement de toute trace de « non-blanchité », parfois au détriment de la santé physique voire mentale. La modification du corps par voie de chirurgie est une pratique de plus en plus répandue.

Quand il s’agit de minorités, la chirurgie revêt un sens particulier. Ces demandes traduisent alors la volonté d’effacer leurs caractéristiques ethno-raciales jugées disgracieuses afin de se fondre dans la masse et de se conformer le plus possible au modèle dominant. Comme le relevait déjà Isabelle Faivre en 1976 :

« la suppression de caractéristiques physiques considérées comme raciales fait l’objet d’une demande importante. Ainsi ce qu’on appelle le nez juif ou bien les traits négroïdes : réduction de lèvres, amincissement de narines. » [2]

Depuis plusieurs années en Asie, on assiste à l’envolée d’une mode consistant à se faire « débrider les yeux » ou allonger les jambes par le biais de la chirurgie esthétique. La forme fine et allongée des yeux de nombreuses personnes originaires d’Asie marque une ethnicité qui les distingue des Occidentaux blancs, si bien que cette forme tend à être dévalorisée au profit d’une forme plus « ronde ». Les stars afro-américaines ou asiatiques recourent également à ces artifices destinés à « améliorer » leur image. Jennifer Grey, la vedette du film Dirty Dancing [3], complexée par son nez « juif », a eu recours a une rhinoplastie qui a l’a rendue méconnaissable. Déstabilisé, son public lui a tourné le dos et sa carrière a brutalement pris fin. Cette actrice, qui était pourtant perçue comme belle, était à ce point obsédée par un trait ethno-racial fantasmé qu’elle a décidé de le faire disparaître. Le nez « juif » n’existe pas, mais elle était convaincue que la forme de son nez était caractéristique de sa judéité. Aujourd’hui, revenant sur l’échec de sa carrière, elle exprime très bien le résultat de cette opération :

« Je suis entrée dans la salle d’opération telle une célébrité et j’en suis ressortie anonyme. » [4]

Cette opération lui a purement et simplement fait perdre son identité.

Le phénomène du blanchiment de la peau a largement été médiatisé et dénoncé en France. Il ne touche pas uniquement les femmes noires mais toutes celles qui ont la peau sombre, qu’elles soient originaires du sous-continent indien, d’Asie du Sud-Est ou du Maghreb. Il s‘agit pour elle de l’éclaircir par l’usage de produits chimiques souvent très dangereux pour la peau. Mais la prise de risque semble être compensée par les avantages de l’éclaircissement qui, selon Pap N’Diaye, atténue « le handicap social représenté par la peau sombre » [5].

La sociologue Juliette Sméralda rappelle que la valorisation de la blancheur est d’origine européenne :

« Parmi les élites des peuples asiatiques à peau claire – comme il en est des Japonais –, le teint immaculé fut adopté dans sa modalité occidentale pour distinguer l’élite à la peau blanche de la masse à la peau brune. » [6]

Beaucoup me répondront – et je le concède volontiers – que le bronzage des peaux blanches est particulièrement valorisé dans nos sociétés – les corps exposés sur les plages ne manquent pas de le rappeler chaque été. De nombreuses personnes blanches encourent des risques démesurés pour entretenir leur bronzage, notamment en recourant aux rayons UV, facteurs de cancer. C’est une réalité, et un véritable mal, mais la carnation bronzée n’a jamais été la norme chez les stars ou dans la mode. Et aucune femme blanche n’a jamais cherché à transformer son apparence de manière à travestir des caractères spécifiques de son ethnicité – ce qui fait qu’elle est considérée comme « Blanche ».

J’aborde maintenant la question de la chevelure, laquelle peut paraître anecdotique mais qui est pourtant très révélatrice de cette injonction à la discrétion auxquelles sont confrontées les minorités invitées à masquer les « travers » qu’exprime leur ethnicité. Chez de nombreuses femmes noires ou d’origine maghrébine, la question du coiffage des cheveux est problématique. Souvent, ces femmes se plaignent d’avoir une nature de cheveux « trop frisée », impossible à coiffer car inadaptée aux coiffures à la mode. Le lissage étant la seule condition pour que les chevelures de nature crépue soient admises comme « bien coiffées », ces femmes plongent dans un engrenage les enfermant dans le systématisme de la dénaturation de leurs cheveux (défrisage chimique). L’autre procédé consiste à porter des postiches (perruques ou extensions – parfois grossières).

Le brushing est aussi très répandu chez les femmes blanches, mais le processus est différent – les femmes blanches ne cherchant pas à « échapper » à leur blancheur. Les non-Blanches, elles, apprennent véritablement à dompter leurs cheveux « sauvages ». Nombre d’entre elles camouflent en permanence leurs véritables cheveux sous des faux ou derrière un traitement chimique. Et ces démarches s’inscrivent toutes dans un sens visant à imiter la texture des cheveux des femmes blanches. De ma vie, je n’ai jamais rencontré de femme blanche qui rêvait d’avoir des cheveux crépus.

Les hommes ne sont pas en reste, même si, pour eux, la solution est plus simple. Aux chanteurs afro-américains comme Otis Redding, Percy Sledge ou James Brown, qui présentaient un cheveu lisse et luisant, ont succédé des crânes rasés. De plus en plus d’hommes optent désormais pour l’abolition pure et simple du cheveu : plus de trace de frisure, le crâne est net. La mode des coiffures afro qui a fait son apparition dans les années 1970 aux États-Unis sous l’impulsion du mouvement Black Power, en réaction à l’uniformisation capillaire symbolique de l’oppression des Noirs, n’a pas fait long feu.

Si aujourd’hui, les coiffures afro volumineuses ont quelque peu perdu leur connotation politique, perçue par certains comme vindicative, elles restent circonscrites à certains milieux branchés ou militants, où la marginalité est acceptable. Ce n’est d’ailleurs probablement pas un hasard si les rares femmes noires médiatiquement exposées qui portent leurs cheveux au naturel, comme Angela Davis aux États-Unis ou Christiane Taubira en France, sont des militantes politiques. Déjà dans leur action quotidienne, elles bravent l’ordre établi – alors que, comme le remarque Juliette Sméralda, le refus du cheveu crépu revient à

« s’en prendre à soi-même plutôt qu’à la société qui le rejette ».

Dans la vie normale, on ne peut décemment être une avocate ou un médecin digne de ce nom et porter des cheveux crépus. Essayez de gravir les échelons d’une grande entreprise avec une tignasse crépue, on vous fera vite comprendre qu’on n’est pas chez les sauvages ici, non mais ! À la limite, on peut admettre l’illusion de chevelure lisse que peuvent donner les longues tresses « ethniquement correctes », mais guère plus de fantaisies. J’ai moi-même eu droit à mon premier défrisage chimique à l’âge de six ans. Je me souviens à quel point j’étais heureuse d’avoir les cheveux lisses et de pouvoir me coiffer « comme ma copine Audrey », pour ressembler à ce que j’associais alors à la beauté.

Lorsque, des années plus tard, j’ai pris la décision de cesser de défriser mes cheveux, j’ai dû faire face à l’incompréhension de mon entourage, auprès duquel je suis apparue quelque peu dérangée. Comment une femme disposant d’un minimum d’éducation pouvait-elle « cesser de se coiffer » ? Le défrisage est banalisé au point d’être intégré dans la culture esthétique de la plupart des femmes noires, au détriment du naturel crépu qui s’est marginalisé et déclassé. J’avais la chance d’évoluer professionnellement dans un milieu artistique me permettant de m’aventurer dans des coiffures éventuellement fantaisistes, mais plus d’une fois, le regard de personnes dans la rue – notamment Noires – m’a bien fait comprendre que la raison devait m’avoir quittée pour que j’ose arborer une telle coiffure de gueuse. Et je n’oublierai jamais que, lorsque j’étais en école de commerce et que je portais de longues tresses, le corps administratif n’a jamais masqué sa circonspection :

« Mais Rokhaya, avez-vous l’intention de garder cette coiffure pour chercher votre stage ? »

Une de mes amies qui porte les cheveux crépus à la mode « afro » m’a rapporté qu’il lui arrivait parfois que des personnes noires l’alpaguent dans la rue en la saluant de « bravos », comme si elle avait réalisé un exploit. En réalité, elle n’a fait que garder ses cheveux tels qu’ils sont, mais ce choix est si contraire à la norme qu’il est perçu comme un acte d’affirmation de soi, à contre-courant des obligations dominantes. Ce choix pose de fait les personnes qui l’adoptent dans une posture de militants malgré eux, d’êtres décomplexés et fiers.

Ce renversement du naturel fait passer les personnes qui ne choisissent pas de lisser leurs cheveux au mieux pour des artistes inspirés ou des militants, au pire pour des personnes sans éducation ou des pauvres. La société, dont le regard s’est habitué à ces pratiques, attend de toutes les femmes qui ont les cheveux naturellement crépus qu’elles les portent lisses, et celles qui ne font pas « l’effort » de se conformer à cette injonction sociale sont perçues comme « négligées ». Une femme portant des cheveux naturels sera ainsi considérée comme une originale, une « rebelle » ou une femme prenant peu soin d’elle. Stigmatisation garantie.

À la télévision, le message est clair : vous verrez rarement une journaliste sérieuse présenter les informations avec une volumineuse tignasse. Le film White Man [7], inversant les rapports entre Blancs et Noirs, n’est pas allé jusqu’à montrer des Blancs redoublant d’efforts pour ressembler au modèle dominant. Il aurait pourtant été intéressant de les voir user de toutes sortes de procédés pour se foncer la peau, ou copier de manière maladroite les coiffures envisageables avec des cheveux crépus en gonflant leurs cheveux de manière grotesque. Dans le film de Chris Rock, Good Hair [8], les femmes noires qui se succèdent sur le plateau n’ont de cesse de dénigrer les cheveux crépus, certaines femmes les associant à une classe sociale inférieure – faisant ainsi écho à l’analyse de Juliette Sméralda :

« Le défrisage est donc bien un signe qui transmet de l’information sociale sur la personne qui le pratique. »

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Rokhaya Diallo, Racisme, mode d’emploi, paru en 2011 aux éditions Hachette.

Sur des sujets voisins, lire :

Mona Chollet, « Les nations unies de la beauté »

Pierre Tevanian, « Trente paradoxes »

Notes

[1] Albert Memmi, Portrait du colonisé, Gallimard, 1985.

[2] Isabelle Faivre, Autoplastie de l’apparence, Ethnologie Française, Arts et traditions populaires, Paris, 1976

[3] Emile Ardolino, Dirty Dancing, 1987

[4] Jennifer Grey, The New York Times, 17 Août, 1997).

[5] Pap Ndiaye, La Condition noire, Calmann Levy, 2008.

[6] Juliette Sméralda, Du cheveu crépu au cheveu défrisé, Anibwé, 2008.

[7] Desmond Nakano, White Man (Titre original : White Man’s Burden), 1995.

[8] Chris Rock, Good Hair, 2009.