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À Rosa Parks

Hommage d’une couturière

par Lila Benzid-Basset
24 octobre 2015

Il y a aujourd’hui dix ans, le 24 octobre 2005, disparaissait Rosa Parks. Nous avions alors publié cet hommage, qui mérite amplement d’être relu, comme Rosa Parks mérite d’être, éternellement, honorée.

Jusqu’à la marche pour l’égalité de 1983 en France, nous étions des milliers de filles d’immigrés à avoir été acculées à couture, couture seulement, bien que nos rêves d’être grandes étaient les mêmes que ceux de nos petites voisines de classes... Nous nous rêvions maîtresses d’école nous aussi, nous nous rêvions infirmières toutes de blanc vêtues nous aussi, et doctoresses sauvant les enfants et avocates défendant les innocents nous aussi... Quand les adultes de nos écoles se penchaient sur nous pour nous demander ce que nous voulions faire plus tard, tous nos rêves explosaient de nos bouches avec le sentiment qu’ils étaient réalisables puisque des adultes s’en préoccupaient. Nous y avons cru... Tout est dans cette phrase. Nous avons cru qu’il nous était possible d’être des maîtresses d’école ou infirmières ou avocates, nous les dociles élèves. Être parmi les têtes de classe n’a pas suffit... Nous ne savions pas malgré nos rêves, les même que ceux de nos petites voisines de classe, que notre chemin à nous était déjà tracé, il nous menait, nous, les filles d’immigrés, vers ce couture, couture seulement.

Le fait que nous soyons si nombreuses dans le wagon destination couture nous conférait une sorte de normalité. Aucune d’entre nous ne s’interrogeait sur le fait que l’on soit si nombreuses, nous les issues de l’immigration, dans la tribu des couturières. Sœurs de surfilage, de poches en passepoil, de surpiqûres, sœurs de rêves décousus, de rêves piqués par la machine à intégrer, nous ne nous rendions pas compte, dans cette étrange normalité, qu’on nous parquait dans l’ignorance. Nous les opératrices sur tissus légers ou sur tissus lourds, tout dépendait de l’usine vers laquelle nous étions dirigées en brebis trop heureuses de travailler, trop heureuses de gagner nos vies de brebis aux existences parfaitement ourlées par d’autres que nous mêmes et par d’autres rêves que les nôtres.

Pour certaines il fut dur de s’accepter couturières, tant nous sentions que nos têtes étaient capables de donner plus que nos « petites mains ». Pour certaines il fut dur d’être entendues autrement qu’en couturières. C’est dans la volonté de prouver que nous étions comme les autres, de notre volonté de trouver un fil de fierté, nous les enfermées-couture, que nous avons découvert l’histoire de Rosa Parks, que nous avons trouvé notre fierté d’être des couturières, cette intime et puissante fierté qui est portée par un nom, celui de Rosa Parks.

Ce nom, qui changeait le parc dans lequel on nous avait enfermées, nous a relevées, rendues debout pour toujours. Dans son combat, de sa condition, nous les couturières-forcées avons retrouvé notre dignité, malgré nos rêves emprisonnés par une société qui nous a fait croire que nous étions des fillettes comme les autres, caracolant parfois en tête de classe parmi les meilleurs de ses enfants. C’est Rosa Parks qui m’a appris à ne plus avoir honte d’être une couturière, parce qu’une petite couturière peut faire de grandes choses, bien plus grandes que de grands hommes qui ne savent pas que leurs vêtements sont cousus par des femmes guidées consciemment ou pas par Rosa Parks, toutes rêveuses de vies meilleures et plus justes pour tous. C’est Rosa Parks Ma grande dame Noire qui m’a fait quitter couture pour militer partout et tout le temps.

Ce sont ses actes et ses mots qui ont guidé les miens, c’est de savoir qu’elle aussi a tenu entre ses doigts durant des heures, dans ses aiguillets de fil à broder ou à recoudre, des pensées chargées de justice. C’est la grande dame Noire qui m’a appris à faufiler ma voie de fille d’immigrés, à coudre ma lutte contre toutes les discriminations à celle des autres. Ce sont ses mots, ses refus du pire que l’on fait subir aux hommes et aux femmes qui ont rendu leur dignité aux couturières-forcées et qui ont fait de bon nombre de ces couturières des militantes acharnées sans que nul ne sache qu’elles ont été des forcées à la couture, sans que nul ne sache qu’elles sont de simples couturières, celles que l’ont suppose aujourd’hui professeurs des écoles ou infirmières ou avocates tant leur militantisme vaut celui des profs, des avocates ou celui des infirmières.

Merci à Ma grande dame Noire dont la vie est lumière de mes luttes, merci de m’avoir rendu mes rêves en me donnant la force d’être fière de ce que je n’avais pas choisi ni rêvé d’être. Mais surtout merci de nous avoir donné à savoir qu’une petite couturière Noire, dans un monde où être Noir c’est déjà être mort, c’est déjà être en enfer, qu’une petite couturière Noire peut bouleverser la donne...