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À propos de « l’Affaire Bruguière »

Communiqué

par Survie
30 novembre 2006

Nous publions ci dessous un comuniqué de l’association Survie, commentant le récent rapport Bruguière, son traitement médiatique et ses conséquences diplomatiques et politiques. Le coeur du litige est l’attentat de 1994 ayant coûté la vie du président rwandais Habyarimana, et servi de prétexte au déclenchement du génocide anti-tutsi. L’association Survie revient sur cet épisode et dénonce son traitement actuel : faux scoops, enquête unilatérale, et surtout contre-feu médiatique occultant, derrière la question de « l’événement déclencheur », des questions autrement plus importantes face à un génocide : celle de la préparation idéologique, de la planification matérielle, de l’organisation et du soutien logistique, et celle de la mise en oeuvre du génocide. Des questions beaucoup plus délicates, dans la mesure où elles débouchent sur une ultime question : celle des complicités françaises.

La France est actuellement engagée dans un bras de fer avec le Rwanda qui a rappelé son ambassadeur à Paris et rompu ses relations diplomatiques avec notre pays. Á l’origine de cette « crise » se trouve l’enquête du juge Jean-Louis Bruguière (rendue publique le 20 novembre dernier) sur l’attentat contre l’avion de l’ancien président rwandais Juvénal Habyarimana, dans lequel les trois membres français de l’équipage ont perdu la vie, dans le cadre de la plainte déposée par les familles de ces derniers.

Le magistrat recommande des poursuites devant le TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda) contre l’actuel président rwandais Paul Kagamé, et vient de signer, avec l’aval du parquet parisien, des mandats d’arrêt internationaux contre neuf collaborateurs de ce dernier, dont le chef d’état major James Kabarebe.

En 1994, René Degni Ségui, rapporteur spécial de l’Organisation des Nations Unies sur le génocide des Tutsi commis au Rwanda, avait été chargé d’enquêter sur l’attentat contre l’avion présidentiel dans la foulée de son enquête menée sur le génocide. Lorsqu’il pria l’ONU de lui fournir les moyens indispensables à cette fin, il s’entendit répondre qu’il n’y avait pas de budget pour cette investigation - ce dont il témoigna publiquement devant la mission d’enquête sénatoriale belge.

Un tir de missile abattait l’avion dans lequel se trouvaient deux chefs d’État (celui du Rwanda et celui du Burundi) à la suite de quoi un génocide était mis à exécution, sans que la communauté internationale juge nécessaire d’en savoir davantage.

L’enquête Bruguière, quant à elle, attend dans un tiroir depuis environ deux ans une éventuelle utilisation. De longue date tenue en réserve, elle jaillit sur le terrain dans un contexte politique dans lequel la vérité et la justice en sont pour leurs frais, comme en écho des procédures ouvertes devant le Tribunal aux armées de Paris (TAP) à la suite de plaintes de rescapés du génocide visant des militaires français, et de la commission d’enquête rwandaise sur la complicité française avec les organisateurs du génocide.

La France, dont le soutien au régime qui a commis le génocide est avéré, s’en tient à son exercice qui consiste à éluder cette complicité, et à accuser de ce qu’elle aurait pu et dû empêcher, les victimes d’un processus historique dans lequel elle a joué un rôle funeste.

L’enquête du Juge Bruguière, rapportée dans un document de 64 pages, n’apporte rien de nouveau sur la connaissance des faits, ni sur ce qui circulait concernant son contenu depuis longtemps. Il s’agit d’une enquête qui ne peut être considérée comme impartiale, qui se fonde sur ce que rapportent des militaires ou services français, sur les affirmations connues d’anciens militaires de l’Armée patriotique rwandaise (APR) dont les dires n’ont pas été vérifiés, et sans que le juge d’instruction se soit rendu au Rwanda afin de procéder à ces vérifications. Entamée en 1998 lors du déroulement de la mission parlementaire d’information sur le Rwanda - il y a huit ans ! - tout semble indiquer qu’elle n’avait pas pour objectif de faire la lumière sur l’attentat du 6 avril 1994.

Sait-on pour autant, aujourd’hui, qui a commis l’attentat du 6 avril 1994 ? Non. Seule une enquête internationale indépendante et impartiale, initiée sous l’égide de l’ONU peut, et doit, faire la lumière sur cet évènement. Il serait temps de l’exiger, et de l’obtenir. Sa sous-traitance entre les mains d’un juge français aux ordres du politique n’est pas tolérable.

Il est également intolérable de constater les confusions jetées dans la compréhension d’une question qui concerne l’humanité toute entière, et bien entendu tous les Rwandais. Car si l’attentat (quelqu’en soit l’auteur) a été l’élément déclencheur du génocide, la responsabilité, l’organisation et la mise en œuvre de l’extermination de la minorité tutsi revient indubitablement aux extrémistes du régime Habyarimana.

Le génocide, le processus historique qui l’a précédé, l’attentat, ses intentions, ses conséquences, la responsabilité de la communauté internationale et celle de ses membres, ne peuvent être compressés dans un paquet signé Bruguière.

Au nom des victimes du génocide, il est du devoir des citoyens français d’exiger que la vérité et la justice soient faites, au détriment de tous les calculs, cynismes et mensonges.