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« Amalgames »

Réflexions critiques sur un nouveau registre discursif

par Pauline Delage, Renaud Cornand
17 août 2016

Qu’ils cherchent à le dénoncer ou non, les discours sur l’« amalgame » se sont multipliés ces derniers mois, en embrassant la totalité du spectre médiatique et politique. Ce registre est employé à propos de thématiques variées : pour distinguer les bon.ne.s et les mauvais.e.s patron.ne.s s’agissant de l’affaire des Panama Papers, ou encore les bon.ne.s et les mauvais.e.s manifestant.e.s au moment des mobilisations contre la loi Travail au printemps 2016. Mais on assiste surtout à une inflation de discours sur l’amalgame ou les amalgames pour évoquer les musulman.e.s, l’Islam et le terrorisme. Le texte qui suit propose une rapide cartographie de ces discours, divers mais tous problématiques.

Sans retracer la genèse de l’usage de ce terme, l’idée d’une menace terroriste orchestrée par des musulman.e.s en France prend probablement un nouvel essor dans le discours public avec l’affaire Merah en mars 2012 : le Président en exercice à l’époque Nicolas Sarkozy déclare alors qu’il ne faut « céder ni à l’amalgame ni à la vengeance ».

La rhétorique de l’amalgame se renforce ensuite avec les attentats de Charlie Hebdo et Hypercacher en janvier 2015, si bien que parler d’amalgame, sans plus de précision, signifie implicitement distinguer les musulman.e.s entre eux, que leur appartenance religieuse soit réelle ou supposée. Plusieurs événements contribuent à renouveler ce discours : sans être exhaustifs, les attentats de Paris en novembre 2015, les agressions sexuelles qui ont lieu pendant les fêtes du nouvel an le 31 décembre 2015 à Cologne en particulier, les attentats de Bruxelles en mars 2016, puis, plus récemment, ceux dans une boîte gay de la ville d’Orlando en Floride en juin de la même année, à Nice et dans une église Saint-Etienne-du-Rouvray en juillet.

L’omniprésence du terme « amalgame » dans l’espace public reflète et entérine l’imposition de l’assimilation entre « terroristes » et « musulmans », y compris chez celles et ceux qui s’y opposent. Au delà de la récurrence du mot, c’est bien le sens politique et idéologique du registre discursif auquel il renvoie qu’il importe de décrypter. Que le terme soit explicitement utilisé ou non, les différentes façons de se situer par rapport à la question de l’amalgame conduisent en effet à renforcer les frontières symboliques séparant le corps légitime de la nation française de son corps étranger, ici les musulman.e.s, et ce indépendamment de la volonté des acteurs et des actrices considérés.

Pour le démontrer, ce texte propose une typologie des usages de la rhétorique de l’amalgame. Notons que les contours des trois types décrits dans cet article sont instables, et que certaines figures médiatiques ou politiques peuvent multiplier les discours sur l’amalgame en adoptant des postures différentes. Les exemples cités, sélectionnés pour leur caractère particulièrement illustratif, doivent permettre d’interroger et de critiquer, à gauche, les implications de l’inflation du discours sur l’amalgame.

1. Le grain est l’ivraie

La première façon de se situer par rapport à la question de l’amalgame consiste à considérer musulman.e.s et terroristes comme participant d’un même groupe, combattant.e.s armés ou idéologiques d’un unique étendard. L’Islam comporterait alors une dimension intrinsèquement problématique. Vecteurs plus ou moins assumés d’une essentialisation dont le caractère islamophobe n’est pas à démontrer, les promoteurs de cette position tracent un trait de continuité entre le boucher halal et le terroriste. Une de ses manifestations caricaturales se trouve chez Riss, journaliste de Charlie Hebdo, dans l’édition du 30 mars 2016 à propos des attentats de Bruxelles :

« en réalité, les attentats sont la partie émergée d’un gros iceberg. Ils sont la dernière phase d’un processus enclenché depuis longtemps à grande échelle. (…) Depuis la boulangerie qui vous interdit de manger ce que vous aimiez jusqu’à cette femme qui vous interdit de lui dire que vous la préféreriez sans voile, on se sent coupable d’avoir ces pensées. Dès cet instant, le terrorisme commence son travail de sape. La voie est alors tracée pour tout ce qui arrivera ensuite » [1].

Sans multiplier à l’envi les exemples des propos de cet acabit, on peut citer ceux de l’ineffable Jean-Paul Brighelli, blogueur réactionnaire à qui, comme souvent, on ne peut pas reprocher de verser dans la demie-mesure :

« Si un vieil imam avait été tué dans une mosquée par deux connards – ce qui serait difficile vu que les mosquées sont le plus souvent protégées, comme les synagogues, le président de la République et le Premier ministre, si prompts à condamner et à combattre le terrorisme, appelleraient déjà à une manifestation monstre contre la montée des périls d’extrême droite, et envisageraient peut-être de dissoudre tel ou tel groupuscule. Et sans doute auraient-ils raison. Mais ils n’envisagent pas, semble-t-il, de dissoudre l’Islam, ni de prendre de vraies mesures contre contre les milliers de terroristes islamistes potentiels français – ou qui se sont invités à venir en France » [2].

Dans une version édulcorée, ce type de discours assimile les musulman.e.s à une population potentiellement hostile à la République française. Des représentant.e.s politiques envisagent ainsi l’Islam comme un tout mis en cohérence par son incompatibilité avec des valeurs prétendument françaises. A l’occasion d’une rencontre avec des chercheur.e.s auditionné.e.s sur l’islamisme en Afrique du Nord et au Proche et Moyen Orient, le député Jean-Pierre Dufau, entouré d’autres collègues tout aussi circonspects quant à l’idée de l’hétérogénéité de l’Islam, s’interroge sur « une véritable possibilité d’intégration, y compris avec des ressortissants de l’Islam » [3].

Les tenants de l’assimilation entre Islam et terrorisme peuvent aussi opter pour une voie détournée consistant à réprouver la dénonciation de l’amalgame, faisant de la distinction entre les deux termes une nouvelle figure de la bien-pensance qu’ils se donnent pour mission de combattre. Sous différentes plumes, dénoncer les amalgames devient un nouvel étau qui empêcherait de dire la vérité sur l’Islam et enfermerait la pensée... réactionnaire. Le site causeur.fr regorge d’illustrations de cette posture, l’utilisation du néologisme « padamalgam » devenant le signe du ralliement au clan des courageux briseurs de tabous [4].

2. Le grain e(s)t l’ivraie

La deuxième posture met en avant des subdivisions internes à l’Islam et distingue par exemple l’Islam de l’Islam radical, ou l’Islam du terrorisme. En évitant l’homogénéisation et l’essentialisation explicites, ce discours paraît plus légitime dans l’espace public, ce qui permet à certains agents situés au plus haut sommet de l’État de s’en saisir. Support politique des programmes de lutte contre la radicalisation à travers notamment la surveillance d’individus et d’organisations, il laisse parfois suggérer que, si tou.te.s les musulman.e.s ne sont pas des terroristes, tou.te.s peuvent le devenir. Le Premier ministre Manuel Valls en est l’un des promoteurs les plus visibles. En juin 2015, après le meurtre d’un patron en Isère par l’un de ses salariés, il déclare que

« la bataille se situe au sein même de l’Islam avec, d’un côté, un Islam pratiqué par l’immense majorité de nos compatriotes de confession musulmane qui revendiquent des valeurs humanistes universelles et, de l’autre, un islamisme obscurantiste et totalitaire » [5].

Quelques mois plus tard, le journal Le Monde rapporte que, lors d’une journée de débats sur « l’islamisme et la récupération populiste en Europe », « le Premier ministre a appelé les Français à réagir contre l’Islam radical et le salafisme, estimant qu’ “une forme de minorité agissante, des groupes sont en train de gagner” » [6]. Manuel Valls affirme donc que l’ensemble des musulman.e.s ne sont pas encore des « salafistes », terme employé ici et plus généralement considéré dans les discours communs comme synonyme d’extrémistes ou potentiels terroristes, mais qu’il est possible, voire probable, qu’ils le deviennent.

La ministre de l’Éducation Nationale, Najat Vallaud Belkacem livre un autre exemple du même type de procédé quand elle est appelée à réagir à des conclusions d’une enquête (dont nous avions souligné des biais dans un précédent article) selon lesquelles les jeunes musulman.e.s considéraient que leur religion était « importante pour eux » :

« Dans une société qui se cherche, une partie de la jeunesse peut être davantage tentée de trouver des réponses dans la religion. A l’heure où ces identités peuvent être manipulées et radicalisées pour être montées les unes contre les autres, c’est très préoccupant » [7].

Être musulman.e est en soi considéré comme problématique puisque l’identité musulmane est potentiellement radicale, donc, implicitement, liée au terrorisme.

3. Le grain et l’ivraie ?

Le troisième type d’usage s’inscrit dans le cadre de l’anti-racisme et se revendique parfois de la lutte contre l’islamophobie. Le terme « amalgame » est en effet très présent à gauche pour dénoncer non seulement l’essentialisation de l’Islam mais aussi l’instrumentalisation d’actes isolés pour justifier des politiques et des discours racistes et xénophobes. Cette traduction du refus de l’amalgame en une opposition aux politiques racistes démarque ce type de discours de ceux présentés jusque là. A propos des attentats du 13 novembre 2015, Jean-Luc Mélenchon déclare :

« Il faut le dire avec force. L’Islam n’a rien à voir avec ça. » [8].

Toujours en novembre 2015, Clémentine Autain publie sur son compte twitter :

« Nous sommes dans un moment où il faut faire attention aux amalgames. Un musulman n’est pas un djihadiste en puissance ».

Et la dénonciation des amalgames est devenue un mot d’ordre des mobilisations contre la stigmatisation ; à la suite des attentats de Charlie Hebdo et Hypercacher, on peut lire sur des banderoles de manifestation et des affiches : « Non aux amalgames ». Ces appels ponctuent depuis l’actualité politique et médiatique, instaurant le refus des amalgames comme une évidence des discours anti-racistes. S’il ne s’agit pas de souligner une quelconque homogénéité entre le « padamalgam » ironique et la dénonciation des amalgames par la « gauche de gauche », il semble important de montrer ce que le registre discursif de l’amalgame recèle de problématique.

Amalgames, allégeance et altérisation

L’imposition du registre de l’amalgame façonne en effet le rapport de domination qui structure deux groupes : « nous », les dominant.e.s au dessus de tout soupçon de terrorisme, et les « autres », un groupe aux limites floues qui renvoient généralement aux musulman.e.s. Dans les discours médiatiques et politiques, l’injonction à l’allégeance à la nation produit et renforce ce rapport. C’est bien la force des appels à la désolidarisation des musulman.e.s du terrorisme qui ont suivi les différents attentats que de réaffirmer la domination. La définition du groupe ciblé par ces injonctions est relativement fluctuante puisque la catégorie « musulman.e.s » peut s’étendre et se refermer en fonction des contextes spécifiques. Il peut s’agir des « jeunes de banlieue » ou des femmes voilées dont la présence à la manifestation parisienne du 11 janvier 2015 a été pour le moins scrutée [9]. Il peut s’agir également des établissements scolaires où l’on a cherché à savoir si des « incidents » avaient été constatés pendant les moments de recueillement [10]. Et les réfugié.e.s sont également une cible privilégiée des discours sur l’amalgame, notamment après les agressions sexuelles à Cologne. Bref, sont donc supposé.e.s musulman.e.s, celles et ceux qui peuvent être considéré.e.s comme des « Arabes ».

Parallèlement, les preuves de l’allégeance sont mises en avant et valorisées. Après les attentats de Charlie Hebdo, les articles se multiplient sur les musulman.e.s qui insistent sur leur appartenance à la nation française et leur adhésion aux valeurs républicaines. Exemple emblématique, un article paru dans Le Monde évoque différents cas de musulmans participant aux commémorations :

« Karim est musulman, non pratiquant, « mais surtout français ». « Je ne me suis jamais senti aussi français, poursuit-il. C’est la première fois de ma vie que je chante La Marseillaise. (...) La seule réaction possible, c’est d’être uni, pour que ça ne dégénère pas », explique-t- il. Beaucoup redoutent des jours et des semaines difficiles. « Des amalgames vont avoir lieu, c’est évident », affirme Djamel, employé dans le secteur des transports. « Le Front national va y gagner », craint-il. « Il y a 6 millions de musulmans, et peut-être 600 fêlés. Devons-nous payer pour eux ? », interroge M. Aabid. »

Plusieurs contributions ont déjà montré comment le groupe musulman est ainsi constitué en problème [11] : dans pareil contexte, Paul et Marie, non musulmans, ont-ils eu besoin d’affirmer leur nationalité et la compatibilité d’une religion à une nation ?

Plus fondamentalement encore concernant le camp anti-raciste, c’est la conception même des dominé.e.s par les acteurs et les actrices progressistes qui se trouve impactée par l’imposition de la rhétorique de l’amalgame. Paradoxalement, l’amalgame et sa dénonciation ont sur un plan les mêmes conséquences : ils renforcent l’idée de l’existence d’un groupe potentiellement dangereux, envisagé comme un tout plus ou moins cohérent. Dire « pas d’amalgame » dans le contexte actuel suffit à faire savoir que nous parlons de musulman.e.s et que nous invitons à ne pas les confondre avec des terroristes.

Pourtant, comme l’ont rappelé des militantes féministes, on pourrait tout à fait souligner que le seul dénominateur commun aux criminels de masse (aux États-Unis, en Norvège, en France etc.) est d’être des hommes [12]. Demande-t-on aux hommes, tous auteurs « potentiels » de violence de masse, de se désolidariser avec les terroristes ? Appelle-t-on à ne pas faire d’amalgame entre ces derniers et les hommes non violents et/ou pro-féministes ?

Du rejet radical à des formes d’acceptation conditionnées par un tri du bon grain de l’ivraie, les discours sur l’amalgame, à la manière de ceux sur la tolérance, contribuent en fait à construire la figure de l’autre. Classiquement, le processus d’altérisation produit le groupe stigmatisé et laisse au groupe dominant la possibilité d’opter pour une attitude ou une autre à son égard. Dans le cas qui nous intéresse, c’est à travers le soupçon qu’opère la construction de la figure de l’autre : une partie de la population fait l’objet de suspicion, doit prouver de sa bonne foi, tandis que l’autre partie peut légitimement soupçonner.

A l’instar de certains mots d’ordre, comme celui de « diversité », l’import de la « lutte contre les amalgames » dans les discours anti-racistes pourrait faire reculer l’horizon du combat contre les discriminations et les inégalités. A une conception des dominé.e.s structurée par une logique de présomption de discrimination se substitue une logique de soupçon. D’une posture offensive de dénonciation du tort subi on passe alors au mieux à une posture défensive face au soupçon. De potentielles victimes du racisme, les actrices et acteurs des groupes discriminés deviennent de potentiels coupables : énième avatar du glissement de la conception de la classe en danger à celle de la classe dangereuse.

Notes

[1] RISS éditorial de l’édition du 30 mars 2016 de Charlie Hebdo. Pour une critique développée de ce texte, voir Pierre Marrissal http://www.acrimed.org/Iceberg-voile-et-jambon-a-propos-d-un-editorial

[6] Bastien Bonnefous, « Dissensions au PS après les propos de Manuel Valls sur le salafisme », Le Monde, 6 avril 2016.