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De l’abjection

À propos du délire raciste et réactionnaire en milieu autorisé

par Collectif Les mots sont importants
20 janvier 2007

Les réflexions qui suivent ont été provoquées par les déclarations de Jean-Claude Milner, le 13 janvier 2007, dans l’émission d’Alain Finkielkraut (« Répliques »). L’écrivain s’est ce jour-là permis, en toute tranquillité, de diffamer Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, en déclarant que leur grand livre, Les héritiers, traduit et étudié dans le monde entier comme un classique de la sociologie, était tout bonnement... Vous ne devinerez jamais quoi ! Lisez donc la suite...

Est-ce seulement, six ans après (et après de nombreux autres crimes de masse, du Darfour au Liban), le fameux « effet 11 septembre » ? Ou bien une peur panique devant la visibilité grandissante des « gueux », des « indigènes » et de leurs descendants [1] ? Est-ce le difficile travail d’anamnèse et d’introspection auquel la société française commence bon gré mal gré à se soumettre concernant le passé colonial et esclavagiste du pays ? Toujours est-il que nous assistons, ces derniers mois, à une stupéfiante libération - et même à un déchaînement - de la parole réactionnaire et raciste (essentiellement anti-arabe, anti-noire et anti-musulmane) dans l’aristocratie culturelle et médiatique - que nous appellerons, par bonté d’âme, « le monde des lettres, des arts et du spectacle ».

Nous avons notamment eu l’occasion d’apprendre dernièrement que l’Europe était devenue une « Eurabie » infestée de « rats », et que ces « rats » n’étaient bons qu’à « islamiser » ou à violer les filles (Maurice Dantec, romancier et invité fétiche de Thierry Ardisson, Franz-Olivier Giesbert et Guillaume Durand).

Nous avons appris que « l’Islam est la religion la plus con » et les femmes musulmanes des « gros tas » enturbannés dans des « torchons » ou des « salopes en manque » (Michel Houellebecq, romancier encensé par les mêmes [2]).

Nous avons appris que la France est « pénétrée » par des « troupes » musulmanes (Jack-Alain Léger, romancier tout aussi médiatique), que « l’Islam » n’apporte que « débilité » et « archaïsme » (Claude Imbert, éditorialiste et membre du Haut Conseil à l’Intégration), et que « la haine et la violence » structurent « tout musulman » (Robert Redeker, star-isé et depuis peu promu « hors concours » au CNRS, en « dédommagement » des mails de menaces de mort qu’il a reçues [3])...

Nous avons appris que les émeutiers de 2005 étaient antisémites et ne rêvaient que d’une chose : voiler les filles pour qu’elles se tiennent à l’écart des non-musulmans (Philippe Val, chansonnier et patron-éditorialiste de Charlie Hebdo) [4] ; de source identique, nous avons appris que la « politique arabe de la France » était une « politique anti-juive », et que « par défaut », la politique anti-juive de Vichy était donc une « politique arabe » [5].

Nous avons appris aussi que les descendants d’esclaves et de colonisés réclamant vérité, commémoration et justice enfermaient la France dans « la tyrannie de la pénitence » (Pascal Bruckner), que l’esclavage n’était peut-être pas un crime contre l’humanité (Max Gallo [6]), et que la surmortalité, le Sida ou les famines d’Afrique noire avaient pour responsable... « la bite des Noirs » (Pascal Sevran, écrivain-chanteur-animateur)...

La liste est longue, et nous pourrions rajouter bien d’autres noms, et bien d’autres propos absurdes et abjects. Nous pourrions évoquer notamment les élucubrations « racialistes » de Renaud Camus sur le nombre de Juifs travaillant à France Culture, la cosmogonie raciste, hétérosexiste et fascisante d’Alain Soral, le ralliement de ce dernier à Le Pen sous le regard bonhomme de son comparse Dieudonné [7], l’allégeance grotesque de Doc Gynéco à Sarkozy, sans parler de la classe politique elle même, de Georges Frêche à De Villiers ou Sarkozy en personne (qui, après« la racaille », « le karcher », « la France aimez la ou quittez-la » et quelques autres saillies du même genre [8], vient en toute tranquillité de préconiser la préférence nationale pour le « droit au logement opposable » - dans une indifférence quasi-générale... [9]

Nous ne prétendons donc pas à l’exhaustivité, mais nous ne pouvons pas ne pas citer le nom d’Alain Finkielkraut.

C’était lui, en 2002, qui nous expliquait que c’était « la réalité » qui avait « fait campagne pour Le Pen ».

C’était lui, ensuite, qui avait qualifié d’ « Année de Cristal » l’année 2002, au cours de laquelle les injures, agressions physiques et dégradations de biens à caractère antisémite avaient augmenté, amalgamant par là même des violences certes inadmissibles, mais qui n’avaient pas fait un seul mort, à un véritable pogrom qui, en une nuit, se solda non seulement par des saccages systématiques mais aussi par près de 400 morts, d’innombrables viols, et des milliers d’arrestations et de déportations [10].

C’est par Alain Finkielkraut encore que nous avons l’an dernier appris que « l’équipe de France black-black-black était la risée de toute l’Europe », que les « descendants d’esclaves des Antilles » vivaient « de l’assistance de la métropole » et que les émeutes de 2005 étaient un « pogrom antirépublicain » [11].

C’est lui enfin qui a inauguré l’année 2007 en nous expliquant que les jeunes issus de l’immigration pratiquaient dans leurs quartiers, à l’encontre des Blancs... « le nettoyage ethnique » [12]

Cette accélération dans la pratique du « Grand N’importe Quoi » ou du « dérapage raciste contrôlé » n’a toujours pas remis en cause la tribune hebdomadaire d’une heure dont dispose Alain Finkielkraut sur une chaîne de Service public (l’émission « Répliques », tous les samedis de 9 à 10 heures sur France Culture). Ladite tribune est même en passe de devenir le dernier salon où l’on cause - et où l’on crache - sur « l’Islam », « l’immigration », « la banlieue » et tout ce qui est un peu progressiste ou contestataire. C’est ainsi qu’une semaine après avoir accusé les immigrés et enfants d’immigrés de « nettoyage ethnique » anti-blancs, Alain Finkielkraut a choisi d’inviter un autre grand malade : Jean-Claude Milner, auteur d’un récent pamphlet accusant ni plus ni moins que « la démocratie » d’être intrinsèquement et criminellement antisémite [13].

Poursuivant son œuvre de disqualification de toute résistance à l’ordre établi et d’ethnicisation de tout, Milner a profité de l’aubaine pour se lancer dans une longue et pédante variation autour du thème finkielkrautien par excellence : « l’héritage ». Rebondissant sur une n-ième attaque de son hôte contre Les héritiers, le classique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Milner proféra, d’un air inspiré, la sentence suivante :

« J’ai ma thèse sur ce que veut dire “les héritiers” chez Bourdieu : les héritiers, c’est les Juifs. C’est un livre antisémite. »

Visiblement stupéfait, Alain Finkielkraut l’interrompt en ces termes :

« Ouh la la ! Comme vous le dites très brutalement, peut-être faudra-t-il consacrer une autre émission à cette question. Vous nous plongez dans une certaine... »

Milner conclut alors, grand seigneur :

« Mais laissons de côté ce point. »

Finkielkraut n’en demandait pas tant :

« Oui , laissons. »

Et Milner de reprendre sa pédante et indigente variation philosophique sur « l’héritage »... L’autre invitée de l’émission, Catherine Clément, attendra poliment son tour de parole pour faire part à « Jean-Claude » de l’émoi dans lequel l’allusion à Bourdieu l’a mise, mais sans exprimer clairement la moindre critique, objection ou indignation.

L’émission s’achèvera donc sans que Milner ait eu à répondre d’un propos que n’importe quel lecteur de Bourdieu et Passeron [14] ne peut qu’identifier immédiatement comme grotesques, ignobles et diffamatoires. Tout juste l’hôte de Céans aura-t-il réagi à « la manière », un peu « brutale », de dire la chose. Le propos aura même été crédité d’une certaine pertinence, au moins à titre de « question » qui mérite d’être posée, et de faire l’objet d’une « prochaine émission ».

À ce niveau de délire ou de malhonnêteté, y a-t-il lieu de commenter ?

Peut-être vaut-il mieux, comme dirait Milner, « laisser de côté » ce type de calomnie. Peut-être Jean-Claude Passeron et la famille de Pierre Bourdieu trouveront-ils la force de surmonter la nausée que tout cela inspire et de porter l’affaire devant les tribunaux.

Ou bien faut-il que la corporation des sociologues, unanimement, dénonce par pétition publique cette incroyable dégradation des usages du débat intellectuel ?

Faut-il exiger de France Culture des sanctions qu’elle n’avait déjà pas sû prendre lors des précédents « dérapages » de Finkielkraut ?

Quelle est la bonne attitude face à une bassesse aussi vertigineuse ?

En attendant de l’avoir trouvée, essayons au moins de sourire, et proposons à MM. Milner et Finkielkraut quelques « thèses » à asséner, et à discuter entre gens de bien lors de « prochaines émissions » :

« Dans Le Capital, de Marx, l’expression “le Capital” veut en fait dire “les Juifs”. Le Capital est donc un livre antisémite. »

« Dans les Mythologies de Roland Barthes, “la bourgeoisie” signifie en réalité “les Juifs”. Les Mythologies sont un livre antisémite. »

« Dans Le deuxième sexe de Beauvoir et L’ennemi principal de Christine Delphy, derrière le mot « Patriarcat », il faut lire « la Juiverie internationale » : ces deux classiques du féminisme sont en fait des livres antisémites. »

« Dans Les Damnés de la Terre de Franz Fanon et le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, les mots “colon” et “colonisateur” signifient en réalité “les Juifs”. Ce sont donc des livres antisémites. »

« Dans La Françafrique de François-Xavier Verschave, les mots “réseaux françafricains” signifient en réalité “lobbies judéo-maçonniques”. C’est donc un livre antisémite. »

« Dans les Réflexions sur la question juive, lorsque Sartre qualifie l’antisémite de lâche et d’assassin en puissance, il faut lire, derrière le mot “antisémite”, le mot “Juif”. Ce livre de Sartre est un livre antisémite. »

Notes

[1] Des émeutes de 2005 aux prises de paroles intempestives des « Indigènes de la république » ou du « CRAN », en passant par les collectifs musulmans et les coalitions « anti-guerre », « Palestine », « Une école pour tou-te-s », « Féministes pour l’égalité »...

[2] Plus quelques autres comme Les Inrockuptibles

[4] « Ceux qui croient voir des convergences entre Mai 68 et novembre 2005 se trompent lourdement. On ne peut pas imaginer une seconde qu’un Cohn-Bendit puisse jouer un rôle quelconque dans ces événements, ne serait-ce que parce qu’il est juif. C’est à cela que l’on peut mesurer l’étendue du désastre culturel. Par ailleurs, Mai 68 a commencé parce que les garçons voulaient aller dans le dortoir des filles et vice-versa. Chez les émeutiers de nos banlieues, c’est exactement le contraire. La mixité est leur ennemie, ils veulent les filles voilées et inaccessibles à qui n’est pas coreligionnaire. » (Charlie Hebdo du 9 novembre 2005)

[5] Philippe Val évoque les « terroristes islamiques qui adorent égorger les Occidentaux, sauf les Français, parce que la politique arabe de la France a des racines profondes qui s’enfoncent jusqu’au régime de Vichy, dont la politique antijuive était déjà, par défaut, une politique arabe » (Charlie Hebdo, 5 janvier 2005)

[6] Cf. P. Tevanian, « Un négationnisme repectable », Notons que suite à de nombreuses protestations, et à la différence de ses comparses, Max Gallo a accepté de présenter ses excuses et de reconnaître que l’esclavage était bien un crime contre l’humanité.

[7] Cf. notre rubrique « Le cas Alain Soral »

[8] Et, bien entendu, une oeuvre législative sur l’immigration et la répression de la délinquance qu’on peut, sans abus de langage en l’occurrence, qualifier d’œuvre « la plus liberticide depuis Vichy ». Cf. G. Sainati, « Bienvenue en Sarkoland »

[9] Aucun leader de gauche n’a en tout cas fait de ces déclarations absolument disqualifiantes un thème de campagne contre le ministre-candidat.

[11] Cf. Collectif Les Mots Sont Importants, « Finkielkraut n’est qu’un symptôme »

[13] Il s’agit des Penchants criminels de la démocratie européenne, publié aux éditions Verdier. Pour un démontage en règle de ce livre proprement délirant, cf. J. Rancière, La haine de la démocratie, Editions La Fabrique, 2005. Vingt ans plus tôt, Milner avait déjà publié un livre intitulé De l’école, pamphlet pédant et réactionnaire sur le déclin supposé de l’École, qui fut en quelque sorte la version « Haute Couture » de ce dont Finkielkraut donna trois ans plus tard la version « Prêt-à-Porter » avec La défaite de la pensée.

[14] Ce que sont Finkielkraut et Clément