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De quoi Fukushima est-il le nom ?

Réflexions sur la catastrophe du 11/3 et son exotisation

par Chikako Mori
11 mars 2015

Il y a quatre ans, le 11 mars 2011, un séisme, de magnitude 9 survenu au large de l’île de Honshu fut suivi d’un tsunami qui a provoqué 21000 morts et disparus. Puis, un accident nucléaire, le plus grave depuis celui de Tchernobyl en 1986, se produisit dans la centrale Fukushima. Le texte qui suit revient sur cet événement, et sur les enjeux de sa nomination : "11 Mars" au Japon, "Fukushima" partout ailleurs...

Si le débat sur le nucléaire n’occupe qu’une place modeste dans la campagne présidentielle, presque plus personne, en France et dans le monde, n’ignore le nom de Fukushima : très peu connu jusqu’à l’accident du 11 mars 2011, le nom de cette préfecture située sur la côte nord-est du Japon trouve aujourd’hui un écho planétaire. Des organes de presse ont même créé pour l’occasion une rubrique "Fukushima". Tout comme Tchernobyl, et davantage que Three Mile Island, ce nom est désormais un synonyme de catastrophe nucléaire.

Force est de constater, pourtant, que l’ensemble des Japonais (médias, intellectuels, hommes politiques et les sinistrés eux-mêmes) désigne cet événement non par ce nom de lieu, mais par sa date : le 11 mars. C’est d’ailleurs cette appellation qui a été retenue, à l’unanimité, lors du Congrès mondial contre le nucléaire qui s’est tenu en janvier à Yokohama. Dès lors, la question se pose : pourquoi ce glissement d’une date à un lieu ? Et en quoi ce problème de dénomination est-il important, eu égard à un phénomène aussi grave, classé au niveau 7, le plus élevé sur l’échelle internationale ?

S’il est préférable de nommer cet événement le "11 mars", c’est d’abord que le nom de Fukushima se révèle trompeur. D’une part, la préfecture (d’une superficie de 13 782 km2) est très inégalement touchée par le rayonnement nucléaire : la région côtière est gravement contaminée tandis que, dans l’arrière-pays, les dégâts nucléaires, sans être inexistants, sont d’un niveau comparable à celui de l’agglomération de Tokyo.

D’autre part, plusieurs régions qui n’appartiennent pas à cette préfecture (le sud de Miyagi ou le nord d’Ibaragi par exemple) sont également atteintes. La contamination ne se limite pas aux frontières administratives, elle ne se réduit donc pas au nom de Fukushima.

De surcroît, si on lui laisse porter tout le poids de cette catastrophe, ce nom risque de constituer un symbole d’horreur qui génère des discriminations. Déjà, des enfants réfugiés de Fukushima ont été rejetés à l’école par peur de la "contamination radioactive". Certaines mères tentent même de faire modifier le lieu de naissance de leurs enfants à l’état civil pour y effacer le nom de Fukushima. Personne ne veut plus acheter désormais de produits de Fukushima, et les agriculteurs qui s’efforcent de sauver une partie de leur récolte sont quasiment traités comme des criminels.

Lors de mon passage dans la région, j’ai été frappée par les propos de deux écolières de 11 ans : "Nous, les filles de Fukushima, ne pouvons plus nous marier. On dit que nous ne devons jamais porter d’enfants." Ces paroles m’ont rappelé la jeune héroïne de Pluie noire - le célèbre roman de Masuji Ibuse paru en 1966, adapté au cinéma par Shohei Imamura et primé à Cannes en 1989 - qui n’arrive pas à se marier parce qu’elle a été irradiée à Hiroshima. Sous le nom propre de Fukushima, les victimes sont de plus en plus considérées comme des agresseurs, voire traitées comme des démons.

Enfin, invoquer "Fukushima" pour désigner la catastrophe empêche de prendre conscience que la vie de beaucoup d’autres Japonais a complètement changé depuis cette date. Dans la ville d’Iwaki, à 60 kilomètres de la centrale, les habitants vérifient chaque matin lors du bulletin météo le taux de radioactivité de leur quartier. Les enfants vont désormais à l’école munis d’un dosimètre distribué par la préfecture.

Les mères échangent des recettes de cuisine qui peuvent limiter, paraît-il, la contamination alimentaire : les concombres marinés au vinaigre, les carottes pelées et bouillies longtemps dans l’eau salée, ce qui permettrait de réduire les niveaux de césium... Le nucléaire pénètre jusque dans les conversations quotidiennes : plutôt que de dire : "Il fait doux aujourd’hui, pourvu qu’il fasse plus doux demain", on dit désormais : "Le taux radioactif a baissé aujourd’hui, pourvu qu’il baisse encore demain."

Or, l’avènement de ce nouveau mode de vie ne touche pas que les zones proches des centrales accidentées. Même à Tokyo, certaines mères d’enfants en bas âge ne vont plus dans les supermarchés, leur préférant la vente par correspondance de légumes cultivés dans le sud.

La contamination atteint notre langage même. Une nouvelle expression est née depuis l’accident : pour faire circuler des informations, on emploie désormais le mot kaku-san ("diffusion"), qui était auparavant réservé aux matières chimiques et radioactives. Sur ce sujet, on se reportera au livre de Michaël Ferrier, Fukushima. Récit d’un désastre [1], qui décrit bien cette nouvelle façon de vivre, ni tout à fait vivante, ni tout à fait morte, qu’il nomme "la demi-vie".

On ne nomme pas un événement par hasard. La comparaison, non pas avec la Shoah bien sûr, mais avec la façon dont en France le film de Claude Lanzmann a fini par imposer ce nom, à la place d’"holocauste", pour affirmer l’unicité de cet événement dans l’histoire, nous invite à réfléchir sur les raisons pour lesquelles "Fukushima" prévaut en dehors du Japon. Un fait attire l’attention : après l’attentat qui a frappé le 11 septembre 2001 les tours jumelles du World Trade Center, nul n’a utilisé le nom de "Manhattan". C’est au contraire une date qui a été adoptée par le monde entier, celle du 11 septembre, devenue depuis lors un nom propre : 9/11 (nine eleven), 11-Septembre. Une telle dénomination s’est imposée avec la conscience que ce drame n’affectait pas seulement les New-Yorkais ou les Américains, mais l’humanité dans son ensemble.

Bien sûr, nul n’ignore que l’appellation "Fukushima" s’est imposée à l’étranger pour des raisons géographiques, parce que, tout comme Tchernobyl ou Hiroshima, "Fukushima" se réfère à la région où le désastre a eu lieu. Mais ces noms de lieux n’éloignent-ils pas l’événement dans une imprécision exotique en laissant confusément à penser que l’accident nucléaire, c’est toujours le problème des autres ?

D’une certaine manière, le mal est déjà fait : "Fukushima" est aujourd’hui employé au détriment du "11 mars" pour nommer cet événement. Mais c’est précisément la raison pour laquelle nous devons faire attention à ce dont Fukushima est le nom : afin qu’il ne reste pas ce nom à consonance étrangère, qui a pour effet - et peut-être pour fonction - de particulariser le problème, et afin de ne pas considérer cette réalité comme un cataclysme étranger qui ne nous concernerait que de loin.

P.-S.

Chikako Mori est sociologue, maîtresse de conférences à l’université Hitotsubashi (Tokyo). Cet article est paru également dans le journal Le Monde. Nous le publions avec l’amicale autorisation de son auteure.

Notes

[1] Gallimard, 272 p., 18,50 €