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Déboires du mâle contemporain

Ou les fantasmes de Begaudeau et Oubrerie

par Sophie Courval, Sylvie Tissot, Mathieu Trachman
1er septembre 2013

Le Mâle occidental contemporain (MOC) est une espèce menacée… de domination féminine. C’est en creux ce que suggère la lecture de la BD éponyme publiée quotidiennement dans le Libé de l’été. Ce feuilleton, signé C. Oubrerie et F. Begaudeau, raconte les tribulations d’un dragueur-loser, Thomas, jeune trentenaire parisien, ni précaire ni clinquant, blanc, hétéro, plutôt beau gosse et vaguement intello. Une sorte d’anti-héros, séducteur pataud régulièrement éconduit mais qui s’enfuit à toutes jambes à la moindre « ouverture ». Bref, du léger, du rigolo, du distancié, avec néanmoins quelques prétentions, notamment celle de nous faire réfléchir sur la place des hommes dans la société actuelle.

Grosso modo, les auteurs tentent de nous faire comprendre à quel point il est difficile pour les hommes de draguer les femmes d’aujourd’hui. « Thomas est dans la position de quelqu’un qui a pris du retard sur une certaine forme d’émancipation féminine et qui doit du coup se réajuster  », confiait récemment F. Begaudeau à Libération. Et pour ce faire, Thomas se donne du mal.

Il arpente Paris à la conquête des femmes, un exemplaire de Belle du seigneur sous le bras, court les vernissages et les manifs féministes - par pur opportunisme -, écume les boîtes branchées, pouponne les nourrissons pour attraper les mères, etc. En vain.

On finirait presque par le prendre en pitié car si les auteurs ne sont pas dupes des manœuvres de leur héros et ne prennent jamais officiellement son parti, ils le couvent d’un regard certes ironique mais néanmoins attendri. Au personnage de Thomas, paumé et ridicule, qui garde en lui ce « doux machisme qu’on a un peu tous » (selon l’expression de Begaudeau), ils opposent des figures féminines plutôt effrayantes.

Et c’est là que le propos se précise. Au fil des planches, la femme moderne prend corps. Tour à tour vénale (elle s’assoit trois secondes sur ses genoux pour se faire payer trois verres), maquée mais toujours disponible pour un « plan cul », adepte du porno, de la sodomie (pour elle comme pour lui) et des plans à trois, clitoridienne bruyamment assumée - et après tout pourquoi pas, sauf qu’il s’agit d’une réalité largement fantasmée, puisque toutes les études montrent au contraire une pérennité des rapports dissymétriques entre les hommes et les femmes dans la sphère sexuelle.

Dans la France de 2013, les femmes sont loin d’affirmer leurs désirs aussi aisément que les personnages féminins de la BD.

Au-delà de cette vision déformée, c’est surtout la manière dont sont représentées ces femmes « émancipées » qui pose problème : sans affects et sans égards, froides et hautaines, en un mot déshumanisées. Les auteurs pourraient nous objecter qu’elles sont telles que Thomas les perçoit, mais il est toujours dessiné à leurs côtés. Ces femmes ne sont pas le produit de son imagination, elles constituent son environnement « réel » au sein de la fiction.

Ces représentations révèlent donc davantage les angoisses des auteurs vis-à-vis de ce qu’ils imaginent des femmes contemporaines - ce que François Begaudeau appelle « la montée en puissance du féminin ».

Résultat, ils ne s’interrogent pas vraiment sur les résistances des hommes face à ce mouvement d’émancipation, ni sur les rappels à l’ordre que subissent les femmes quand elles affirment leur désir, mais mettent en scène des rapports de domination inversés dont il est finalement impossible de se réjouir.

Car la femme émancipée n’est pas seulement hypersexuée, elle s’incarne dans le personnage de la maîtresse de passage qui l’oblige à repasser ses fringues ; de la féministe hystérique et castratrice qui bât le pavé harnachée d’un gode-ceinture ; de la lesbienne moche et revêche - autant de rencontres qui laissent notre mâle occidental contemporain sur le carreau.

Sous les soi-disant nouveautés des expériences masculines, on retrouve la vision traditionnelle d’un homme coincé entre celles qui ne veulent pas et celles qui veulent trop, les chiantes et les putes. Pas de quoi rire.

P.-S.

Sophie Courval est journaliste et féministe, Sylvie Tissot est sociologue et féministe, Mathieu Trachman est sociologue et proféministe.

Ce texte est paru sous forme de tribune dans le journal Libération du 28 août 2013.