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Des Talibans à Villiers-le-Bel ?

À propos de l’imaginaire alliot-mariste

par Sebastien Fontenelle
23 février 2008

On sait depuis longtemps que la droite haineuse et revancharde qui a pris le pouvoir en mai dernier a l’ambition de mener dans nos départements et territoires d’outre-périphérique (DOP-TOP) sa petite guerre à deux balles, minutieux démarquage banlieusard des menées internationales de la racaille bushiste [1]…

Le petit chef de l’Etat français, en même temps qu’il fait, refait, puis refait encore à George W. la promesse de lui envoyer du renfort en Afghanistan, déploie dans nos faubourgs, à grands coups de grands coups de son petit menton, genre teuma comment que je mets au pas chez moi les populations arabo-musulmanes, le glauque arsenal de la War on Terror : hélicoptères, drones, snipers (et autres substituts, comme dit un psy de mes amis).

Quand il promet (par exemple) d’aller chercher « un par un » les jeunes émeutiers des cités, qui ont eu le front de se révolter en novembre après que deux des leurs ont encore trouvé la mort dans une collision avec la police, il répète, mot pour mot, en moulinant des (petits) bras, ce que braient quotidiennement ses potes yankee et moscovite, à chaque fois qu’ils s’apprêtent à broyer de l’indigène : il est dans le même registre, exactement, que Poutine jurant de buter du Tchétchène jusque « dans les chiottes ».

Pourquoi je te (re)parle de ça ?

Parce que la ministre des keufs, Michèle Alliot-Marie, vient juste, sur ce sujet, de lâcher une considération qui en dit long, très long, sur l’inconscient collectif du régime décomplexé qui étend sur nous son emprise. Avant-hier, Le Monde le narre, la ministre avait « convié » place Beauvau, où se trouve son ministère, « une poignée de journalistes ». Pour leur expliquer, sans rire, qu’elle n’était « pour rien » dans la médiatisation, l’avant-veille, de l’ « opération de Villiers-le-Bel », où 1.200 perdreaux se sont, je te rappelle, abattus sur le Val d’Oise, afin que d’y capturer, sur la foi de (courageuses) dénonciations anonymes [2], une trentaine de « suspects », dont une moitié a déjà été relâchée.

Mme Alliot-Marie a même confessé, devant les journaleux accourus à son coup de sifflet, qu’elle a « pensé à tout annuler » quand elle a su que des charogn... – des journalistes collaient aux semelles des flics.

(Cependant, elle a pris sur elle, et finalement la descente a fait, comme prévu, l’ouverture des jités – bienvenue à Sarkoland.)

Et donc, j’en arrive à ce qui motive ce billet : pour bien établir qu’elle n’était vraiment « pour rien » dans cette belle opération de com(munication), Mme Alliot-Marie a finalement osé (car elle ose beaucoup) une comparaison qui devrait marquer durablement l’histoire du versaillisme désinhibé. Elle a tranquillement expliqué :

« Rendez-vous compte, le jour où on lance des commandos contre les talibans, si on prévient la presse internationale... »

Hhhhh... Hhhhhhhhhh...

J’espère que tu apprécies à sa juste valeur cette ouverture, béante, sur l’imaginaire des fidèles collaborateurs du petit chef de l’Etat français ?

Dans l’esprit de Mme Alliot-Marie, dont nul(le) ne pourra prétendre que trop de pudeurs l’entravent dans le choix de ses métaphores, les (valeureux) fonctionnaires-de-police qui ont investi le Val d’Oise lundi matin sont des « commandos », façon troupes d’élite aéroportées, je te largue seul avec ta queue et ton couteau derrière les lignes mahométanes et tu me nettoies cette vermine - et les habitants des cités de Villiers-le-Bel sont, logiquement, des « talibans ».

Faut reconnaître que Mme Alliot-Marie se la donne en (très) grand : je doute qu’on puisse, dans la criminalisation des ressortissants de nos possessions banlieusardes, faire plus directement insultant.

Et en même temps, admets : c’est bien commode, hein, ces rapprochements – parce que, naturellement, si les jeunes-des-cités sont des « talibans », faudra plus qu’ils s’étonnent, quand des « commandos » viendront leur savater la face.

Ouais, ouais, c’est vrai, on a eu la main lourde, on lui a tiré dans la gueule, à c’t’enculé de barbu – mais il n’avait qu’à pas détruire les Bouddhas géants de Sarcelles.

A ce propos, et pour finir, message personnel pour Mouloud, livreur de pizzas dans le Val d’Oise : roule pas trop vite sur ta mobylette, camarade – faudrait pas que nos troupes de choc te prennent pour le mollah Omar.

P.-S.

Ce texte est d’abord paru sur le blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’autorisation de l’auteur.

Notes

[1] Ne serait-ce que pour mieux focaliser l’attention des con(ne)s sur de nouvelles classes dangereuses facilement reconnaissables à leur couleur de peau

[2] Et, par ailleurs, rémunérées. Note du Collectif Les mots sont importants.