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Emanciper le travail

Eloge du salaire socialisé

par Bernard Friot, Patrick Zech
3 octobre 2014

Le modèle capitaliste du travail conduit à notre perte : il est urgent de prendre la mesure des dynamiques porteuses d’émancipation. Dans son nouveau livre, Emanciper le travail, Bernard Friot décrit le conflit social qui se poursuit depuis 1945 comme un affrontement entre deux façons contradictoires d’attribuer une valeur économique au travail. Pour le capital, seul un travail soumis aux propriétaires lucratifs et au marché du travail produit de la valeur. Mais les luttes syndicales et les initiatives populaires ont institué au contraire, grâce à la socialisation du salaire, une reconnaissance du travail tout autre, fondée sur le salaire à vie, sur la propriété d’usage des entreprises par les salariés, sur un investissement libéré des prêteurs, sur une autre mesure de la valeur que le temps. Au fil de cinq entretiens avec Patrick Zech, Bernard Friot met en évidence l’invention, depuis plus de soixante ans, d’un travail libéré de l’emprise capitaliste.

Nous donner le projet d’émanciper le travail est la seule ambition à la hauteur de la classe ouvrière, elle qui a imposé la Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, la qualification dans les conventions collectives, ces institutions que les « réformateurs » [1] ont entrepris de détricoter depuis trente ans. Cela n’est possible, on le pressent, qu’en nous organisant non pas pour défendre ces institutions du salaire – ce qui est le début de la défaite –, mais pour les généraliser, dans le salaire à vie pour tous, dans l’attribution de tout le PIB au salaire socialisé afin de rendre possible l’expropriation de ceux qui nous imposent leur pratique du travail, si désastreuse.

Nous donner le projet d’émanciper le travail, c’est sortir du statut de victime, c’est nous poser en candidats à la succession de la bourgeoisie dans la maîtrise de l’économie. C’est donc réinscrire notre mobilisation dans la profondeur historique de la mobilisation sur le salaire, partiellement victorieuse, qui a construit des institutions anticapitalistes qui ne s’usent que si on ne s’en sert pas.

La vitalité militante est considérable, qu’elle s’exprime dans le combat syndical ou dans des expérimentations locales d’appropriation de notre travail et de maîtrise de nos vies. Mais elle est confrontée à l’impuissance politique, car elle sous-estime le déjà-là subversif du capitalisme construit par la classe ouvrière au vingtième siècle. Ne pas s’appuyer sur les tremplins disponibles, c’est s’exposer à se tromper de chemin, tout en laissant en déshérence des places fortes conquises que les coups de boutoir réformateurs peuvent mettre gravement en cause. Quel gâchis quand des collectifs engagés dans d’intéressantes productions alternatives revendiquent un revenu d’existence, quand des militants syndicaux et politiques se mobilisent pour une révolution fiscale ! Quelle dépense d’énergie sur des objectifs à la fois faux et tellement en deçà des conquêtes de la classe ouvrière lorsqu’elle était à l’offensive !

Le nœud de l’affaire se trouve dans une notion abstraite : la valeur économique. Faire société, ça n’est pas seulement organiser la production des biens et des services nécessaires à la vie commune, ce qu’en langage technique on désignera par l’expression « production de valeurs d’usage ». C’est aussi affronter la violence dans laquelle cette production s’opère, une violence qui s’exprime dans la valeur économique : la valeur d’échange dans le capitalisme, dont il s’agit de se débarrasser pour une pratique de la valeur libérée de la violence spécifique au capital. Autrement dit, faire société, c’est à la fois assumer la coopération des humains avec la nature dans du travail concret, et assumer le conflit irréductible qui se joue entre humains dans l’appréciation de ce qui, dans cette production concrète, vaut et ne vaut pas.

Dans le capitalisme, pour qu’une activité productrice de valeurs d’usage soit considérée comme du travail producteur de valeur d’échange, il faut qu’elle soit menée par une force de travail achetée par un propriétaire lucratif et mobilisée pour la production de marchandises qui, vendues, rapporteront à ce propriétaire un profit tiré de la différence entre la quantité de travail présente dans ces marchandises et celle que représente le salaire. Toutes les autres activités sont considérées comme non productives, c’est-à-dire non productrices de valeur économique.

Or ce qu’institue 1945 [2] avec le statut de la fonction publique, avec les cotisations sociales, c’est le versement d’un salaire à des producteurs de valeur d’usage qui ne vont pas sur le marché du travail, qui ne produisent pas de marchandises sous la loi du temps de travail, qui ne mettent en valeur aucun capital. Que signifient ces salaires ?

On comprend la réponse des capitalistes et des réformateurs à leur service : ces salaires ne sont pas des salaires, ils ne signifient pas que ceux qui les perçoivent sont productifs. Ils sont rendus possibles par une ponction sur la valeur créée dans la sphère capitaliste. Les impôts qui paient des fonctionnaires, les cotisations qui paient des retraités, des soignants, des parents, des chômeurs sont des prélèvements obligatoires qui certes offrent un revenu pour des activités utiles, mais pèsent sur la production de valeur. Jusqu’ici, rien que de très normal : la classe dirigeante tient un discours de classe qui naturalise sa pratique de la valeur économique.

Là où le bât blesse, c’est lorsque les militants opposés aux réformateurs partagent avec eux cette analyse qui fait de la pratique capitaliste de la valeur un invariant, qui postule qu’avec le statut de la fonction publique, avec les cotisations de Sécurité sociale, on a certes rendu possibles une distribution non marchande de l’éducation ou de la santé et une solidarité des actifs avec les inactifs, mais qu’on n’a rien changé à la production de valeur et que les fonctionnaires, les retraités, les soignants, les parents et les chômeurs sont utiles mais improductifs.

Identifier la valeur capitaliste à « la valeur », sans voir qu’une partie de la valeur en est déjà libérée, c’est s’ôter tout outil pour vaincre le capital, c’est devenir un des protagonistes du théâtre d’ombres où se perd depuis plus de trente ans la combativité populaire. Ces protagonistes vont par deux, ce sont pour l’essentiel :

- le couple de Monsieur Changement Du Curseur, qui mobilise pour un meilleur partage de « la valeur » grâce au plein-emploi, à la révolution fiscale, à la réduction du temps d’emploi, et Madame Forces Productives, qui mobilise pour la croissance de « la valeur » par progression des gains de productivité avec la révolution informationnelle ;

- le couple de Monsieur Millénarisme, qui attend que « la valeur » et le travail disparaissent avec l’effondrement auquel la baisse du taux de profit conduira le capitalisme, et Madame Horreur Economique, qui entend débarrasser les valeurs d’usage de « la valeur » avec la fin de la monnaie et du travail.

La mobilisation populaire peut être sortie de ces deux impasses symétriques si nous reconnaissons que les conquêtes de 1945 sont anticapitalistes parce qu’elles inaugurent une autre pratique de la valeur et du travail par un changement radical du salaire. D’où vient le salaire des fonctionnaires, des retraités, des soignants, des parents et des chômeurs ? De leur travail. Ce sont eux qui produisent la valeur que reconnaissent l’impôt et les cotisations sociales, et cela sans marché du travail, sans mesure de la valeur par le temps de travail, sans actionnaires et sans crédit.

Non pas parce que, par un miracle nominaliste, l’attribution d’un salaire aux retraités ou aux fonctionnaires transformerait d’elle-même leur activité en travail productif, mais parce qu’une lutte de classes a été menée pour instituer la fonction publique, la cotisation-salaire, la qualification personnelle, et pour les légitimer comme matrices du travail à la place de l’emploi capitaliste, comme vectrices d’une autre pratique du travail et de la valeur, émancipée de sa violence capitaliste. « La valeur » n’existe pas sans qualificatif, la valeur est prise entre sa pratique capitaliste et sa pratique salariale. Mais l’en-soi révolutionnaire des conquêtes de 1945, qui depuis trente ans résistent aux réformateurs, finirait par être très menacé s’il n’était plus porté, légitimé, généralisé par une classe révolutionnaire au service de l’institution de la pratique salariale de la valeur.

Cette classe à construire, c’est le salariat, c’est-à-dire l’organisation autonome de celles et ceux qui vont assumer la portée anticapitaliste des institutions du salaire : le salaire à vie de la fonction publique et des retraites, la cotisation y compris pour financer l’investissement, la propriété d’usage des outils de travail, la mesure de la valeur par la qualification des producteurs.

Ces institutions anticapitalistes expliquent déjà une part notable du PIB et n’attendent que d’être enfin assumées par un salariat organisé pour les généraliser. Construire le salariat, c’est bien sûr partir de toutes les luttes et mobilisations actuelles, telles qu’elles sont menées y compris dans leur stratégie mortifère. Les militants sont là, il est hors de question de les disqualifier, eux. Il faut au contraire les armer pour qu’ils déplacent leurs mots d’ordre, aujourd’hui très en deçà du nécessaire et du possible, vers des mots d’ordre à la hauteur des institutions du salaire et de leur pratique anticapitaliste de la valeur et donc du travail.

C’est là l’ambition de cet ouvrage. Nous nous sommes rencontrés à Liège lors d’une formation assurée par Bernard et organisée par Patrick, qui anime dans cette ville à la sidérurgie sinistrée Réseau Salariat [3], et nous avons eu l’idée d’un livre d’entretiens construit à partir des questions qui reviennent le plus souvent dans les débats et les formations.

Ces entretiens déplacent le regard vers la valeur économique. Les deux premiers racontent comment, sur le terrain décisif de sa maîtrise, la classe ouvrière a été en partie victorieuse en permettant le développement d’institutions du salaire anticapitalistes. Le troisième porte sur les possibles qu’ouvrent ces conquêtes en termes de généralisation de la pratique salariale de la valeur. Le quatrième explique les impasses actuelles des mobilisations par le fait qu’elles évitent de porter le fer sur le terrain du changement de la pratique de la valeur. Le cinquième montre concrètement comment sortir de ces impasses par des revendications intermédiaires orientées vers la généralisation des institutions de la pratique salariale de la valeur.

Il est possible de vaincre, non pas dans le volontarisme d’une démarche utopique, mais dans la poursuite décidée de ce qui a déjà été conquis.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Bernard Friot et Patrick Zech, Emanciper le travail, qui vient de paraître aux Editions La Dispute. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation des auteurs.

Notes

[1] La « réforme » de la Sécurité sociale, du marché du travail, de la fonction publique, du fonctionnement et du financement des services publics est au cœur des politiques publiques depuis les années 1980. Les « réformateurs » sont, outre les intellectuels qui les inspirent, les organisations actives dans la réforme, pour la concevoir, la mener, la soutenir, l’accompagner. L’arc patronal, politique et syndical des réformateurs est large.

[2] 1945 est une date emblématique qui désigne dans cet ouvrage une offensive ouvrière de plusieurs décennies.

[3] Réseau Salariat est une association d’éducation populaire qui organise des formations et élabore des outils pédagogiques sur les thèmes développés dans cet ouvrage. N’hésitez pas à prendre contact avec nous (www.reseau-salariat.info).