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Hommage à un historien

Quelques souvenirs de Jean-Luc Einaudi

par Faysal Riad
24 mars 2014

C’est avec une profonde tristesse que nous apprenons la diparition de Jean-Luc Einaudi, et que nous nous associons à l’hommage qui suit.

Grande perte, notre peine est immense : l’historien et militant Jean-Luc Einaudi vient de nous quitter. Son ouvrage La Bataille de Paris – 17 octobre 1961 paru en 1991 est une des premières grandes synthèses recueillant toutes les informations alors disponibles sur un crime d’Etat très longtemps occulté : le massacre des Algériens à Paris le 17 octobre 1961.

Ce livre remarquable et rigoureux joua un rôle majeur dans la diffusion de la connaissance de cette date en France – tout comme le procès qui lui fut intenté en 1999 par le déporteur de Juifs Maurice Papon, également préfet de police sous De Gaulle, un procès à l’occasion duquel ressortirent plusieurs pièces d’un dossier que beaucoup voulaient enterrer.

Et c’est là que se révèle la spécificité du travail et des combats d’Einaudi : non pas seulement rechercher la vérité – ce qui en soi est déjà énorme – mais aussi combattre les forces qui veulent la taire. Parmi ces forces, à côté de l’obscurantisme colonialiste officiel, a figuré un académisme bourgeois à peu près aussi détestable, incarné notamment par l’historien officiel Jean-Paul Brunet – un normalien-agrégé-docteur donnant toujours raison à la Préfecture, pour qui, naturellement, Einaudi, parce que non-professionnel et militant communiste, ne pouvait dire la vérité.

C’est justement ce non-professionnel de l’histoire, cet historien rigoureux et sérieux qui à l’évidence ne s’est pas intéressé à l’histoire dans le but de faire carrière, briguer des titres ou des honneurs, cet homme semblable plutôt aux meilleurs auteurs-militants, amis de l’humanité et de la vérité, qui sauvent l’honneur d’un champ intellectuel peuplé d’opportunistes et de larbins, cet homme semblable à ceux qui s’engagent dans le but de diffuser un savoir émancipateur et libérateur, c’est cet homme donc qu’il m’a été permis de rencontrer dans la vraie vie, loin des espaces de distinction sociale et d’élitisme snob.

Alors que j’avais lu plusieurs de ses livres, que je l’admirais et que je lui savais gré de son travail qui eut beaucoup d’importance dans ma conscientisation politique personnelle, j’ai eu la chance de le rencontrer tout à fait par hasard dans le cadre de mon travail de professeur, dans le lycée d’un quartier populaire de la banlieue parisienne.

Quelques minutes avant le conseil de discipline d’un élève brisé par le système scolaire, j’échange quelques mots avec l’éducateur : l’homme est doux, sérieux, précis, très humain. On l’interpelle : « Monsieur Einaudi.... ». Je lui demande s’il n’est pas de la famille de Jean-Luc Einaudi, le super auteur des livres que j’aime, et il me répond timidement que c’est lui.

Je le vois ce jour-là faire son travail, un travail qui est une mise en pratique concrète de ses idéaux humanistes, un travail humble, mais absolument noble. Familier des quartiers populaires et de leurs réalités sociales, Einaudi se situait aux antipodes des figures qui peuplent télévisions et autres lieux de vanités méprisables. Je ne fus pas étonné, par exemple, de le retrouver parmi les tout premiers signataires de l’appel « Oui à la laïcité non aux lois d’exception », contre l’interdiction du voile à l’école.

Après le conseil de discipline, Jean-Luc Einaudi me parla de Lisette Vincent, cette militante communiste admirable, institutrice pionnière et révolutionnaire en Algérie, membre des brigades internationales à Barcelone, résistante pendant la Seconde Mondiale, puis militante de l’indépendance algérienne, une femme héroïque tout aussi inconnue du grand public qu’il le fut lui-même, et à laquelle il consacra un livre magnifique : Un Rêve algérien.

Le penchant d’un philosophe, disait Voltaire, « n’est pas de plaindre les malheureux, c’est de les servir ». En cela, loin de tous les réactionnaires qui se revendiquent aujourd’hui du « philosophe des Lumières », Jean-Luc Einaudi figure parmi les plus valeureux tenants de cette idée de l’engagement.

P.-S.

Une cérémonie aura lieu au cimetière du Père-Lachaise, salle la coupole, ce vendredi 28 mars à 14h30.